AccueilAnticléricalisme croyant

Anticléricalisme croyant

Projet d¹enquête et de recherches collectives sur " l¹anticléricalisme croyant "

*  *  *

Publié le vendredi 15 septembre 2000 par Marin Dacos

Résumé

Université Blaise Pascal Clermont-Ferrand II Centre d¹Histoire " Espaces et Cultures " - CHEC - Thierry Wanegffelen Professeur d¹Histoire moderne Responsable du projet 24, rue Blaise Daurière 63 000 Clermont-Ferrand tél./

Annonce

Université Blaise Pascal
Clermont-Ferrand II

Centre d¹Histoire " Espaces et Cultures "
- CHEC -


Thierry Wanegffelen

Professeur d¹Histoire moderne
Responsable du projet

24, rue Blaise Daurière
63 000 Clermont-Ferrand

tél./fax 33(0) 4 73 28 33 38
E-mail THWANEGFFELEN@wanadoo.fr


Projet d'enquête et de recherches collectives
sur " l'anticléricalisme croyant "



L¹Exode présente à travers les Hébreux sortis d'Égypte une figure de
croyants qu'on pourra trouver paradoxale. " Peuple à la nuque raide " (Ex
33, 5), ils ne cessent en effet de récriminer contre Moïse (Ex 16, 2-3 ; 17,
2-7) alors même qu¹ils lui ont demandé de leur servir de truchement avec une
divinité qui les effraie beaucoup (Ex 20, 17-21) ‹ un rôle qu¹ils ne songent
d¹ailleurs pas à lui dénier. On se risquerait alors à les définir comme des
anticléricaux avant la lettre, une formule dont l¹excès même vise à
souligner l¹intérêt d¹une étude à nouveaux frais de l¹anticléricalisme. Non
dans sa version militante et antireligieuse propre à l¹époque contemporaine,
mais sous une forme à redécouvrir et à remettre en pleine lumière, croyante
et religieuse, qu¹il s¹agisse d¹un anticléricalisme de l¹intérieur, marqué
par la critique interne de l¹Église, ou d¹un anticléricalisme de l'extérieur, menant son combat contre l¹Église au nom d¹une foi mal représentée par les institutions cléricales, humaines, trop humaines.
Il paraît difficile de soutenir que l¹anticléricalisme n¹est qu¹une idée
politique contemporaine ; repérable chez des croyants, qu¹ils appartiennent  ou non à une Église, et dans ce cas ne menant pas à l¹irréligion, différent
de la sorte de l¹anticléricalisme du " petit Père Combes " et des " libres penseurs " des XIXe et Xxe siècles, il peut alors renvoyer à une attitude
mentale, une sensibilité qui se situe du coup à la confluence des domaines
religieux, social et politique. Et qui est fort ancienne.
Son étude, portée par l¹équipe " Sensibilités et sociabilités religieuses " du CHEC en étroite collaboration avec le Centre d¹Études des Réformes, de l'Humanisme et de l¹ge classique (CERHAC) de l¹université Blaise Pascal, entend contribuer à une histoire des permanences et des mutations en matière de dévotions, de sensibilités et de comportements religieux qui fasse pleinement droit au point de vue des croyants et se montre attentive à  traduire leur vécu religieux autant que possible en termes existentiels. De
telles perspectives situe l¹étude envisagée ici dans le cadre d'une véritable anthropologie du vivre religieux et, à ce compte, elle ne peut qu'être résolument pluridisciplinaire. Elle nécessite en effet qu¹on s¹attache avec précision aux manifestations historiques, littéraires, artistiques, sociales de cet anticléricalisme croyant en Occident, et qu¹on s¹efforce d¹en repérer les inflexions et l¹évolution au long des siècles et selon les régions et les États. Il est dans ces conditions plus que souhaitable que l¹enquête réunisse historiens, littéraires, civilisationnistes, historiens de l¹art, philosophes, théologiens, sociologues et psychosociologues, chacun apportant à l¹entreprise commune, définie par sa problématique et son projet et non par une discipline ou une méthode particulière, les fruits spécifiques de sa propre discipline et de sa propre méthode, dans des échanges et une complémentarité que l¹on espère extrêmement fructueux.

Au stade du lancement de l¹entreprise, les questions et remarques qui
suivent ne sauraient être que des suggestions, des pistes de recherches à
mener, sans exclusive aucune.

1/ Naissance de l'anticléricalisme croyant
L¹anticléricalisme suppose l¹existence d¹un cléricalisme :
l¹anticléricalisme croyant est-il donc aussi vieux que les clercs ? La lutte
contre le gnosticisme et ses conséquences sur l¹Église comme institution
ont-elles été déterminantes ? Qu¹est-ce que peut par ailleurs nous apprendre
l¹histoire des donatistes ? L¹accès du christianisme au statut de religion
officielle de l¹Empire a-t-il joué un rôle, dans la mesure où le rapport des
clercs et du pouvoir s¹en est trouvé changé ‹ et en conséquence le rapport
entre clercs et laïcs ? Que tirer des écrits des Pères de l¹Église ? Les
débuts du monachisme, et en particulier l¹érémitisme, ne peuvent-ils pas
apporter un éclairage sur l¹anticléricalisme croyant des premiers siècles ?
Au début du XIe siècle, l¹évêque Adalbéron de Laon rapporte que l¹on chante " La Chanson d¹Adam " ou " Chant de nos premiers parents " : lorsque Adam bêchait et qu¹Ève filait, où était donc le chevalier ? Et la question se pose de savoir si le clerc n¹aurait pas occulté tout un aspect,
anticlérical, de la chanson : " et où était le prêtre ? " N¹est-on pas incité à l'envisager d¹autant plus volontiers que tant de textes des Xe, XIe
et XIIe siècles contiennent de nombreux indices de l¹anticléricalisme des
fidèles ? Les fêtes des fous et autres carnavals ne sont-ils pas d¹ailleurs  des manifestations d¹anticléricalisme croyant ?
Ne faudrait-il pas voir là les effets de l¹élaboration en Occident, d¹abord
aux temps carolingiens, puis durant la réforme grégorienne, entendu au sens large, d¹un idéal sacerdotal durable, lequel aurait profondément marqué les esprits, en positif comme en négatif ?
Et quel a ensuite été l¹impact de la mutation profonde qu¹a connue l¹Église  d¹Occident au tournant des XIIe et XIIIe siècles, quand, en réponse à
l¹angoisse croissante des fidèles devant la mort et leur devenir dans l¹au
delà s¹est imposée une médiation ecclésiale, rassurante certes mais vite
devenue cléricale ? L¹examen des églises ne révèlerait-il pas d¹ailleurs une
notable dichotomie entre le ch¦ur des clercs et la nef des laïcs, dont il
faudrait analyser l¹importance et les conséquences sur le rapport à l¹Église
des seconds ? En effet, au XIIe siècle, les programmes iconographiques
savants paraissent concerner dans l¹immense majorité des cas uniquement le chœur et l¹abside, les nefs n¹étant que très rarement investies d¹une
iconographie à contenus valorisants. Le plus souvent, les thèmes développés dans les nefs sont antiquisants, en rapport avec la nature (et donc pour les clercs en rapport avec l¹idolâtrie et le démoniaque) : on aurait peut-être affaire à un espace en quelque sorte abandonné par les clercs, et dont les tailleurs de pierre et les charpentiers laïcs s¹empareraient alors, pour y représenter les éléments d¹un monde sacré, religieux, et même chrétien, mais sans recours aux images savantes élaborées par les clercs, qui auraient en fait peut-être été tout bonnement rejetées.
On peut aussi songer aux fabliaux et autres témoins des railleries contre
les moines. Mais la littérature du Moyen ge comporte assurément des indices plus positifs qui ressortissent de l¹anticléricalisme croyant. Ainsi
lorsqu¹elle présente les saints ermites et cette sorte d¹Église parallèle
qu¹ils représentent. Par exemple, c¹est dans " une cellule d¹ermite ", dans
la forêt, que Wolfram von Eschenbach, au début du XIIIe siècle, fait
retrouver à Parzival sa cousine devenue recluse ; et il nous dit aussitôt
d¹elle : " Certes, la duchesse Sigune n¹entendait jamais la messe, cependant
sa vie entière n¹était qu¹une prière. " Il évoque ses mortifications, la
chemise de crin qu¹elle porte à même la peau, et il lui fait préciser un peu
plus loin : " C¹est du Graal que je reçois régulièrement ma nourriture. "
(Parzival, livre VI, 435-436) Mis en résonance avec d¹autres textes et
d¹autres sources, de tels témoignages ne permettent-ils pas de déceler, à
l¹époque médiévale, une aspiration à une vie de foi hors des cadres
prescrits par l¹Église officielle, ce que symboliserait notamment le thème
littéraire du Graal ? Le lien ne devrait-il pas être fait avec les
mouvements dits " hérétiques ", tout particulièrement vaudois et cathares,
dont il apparaît désormais bien qu¹ils remettaient bien davantage en cause
les institutions ecclésiales que le dogme chrétien lui-même ?

2/ Affirmation de l¹anticléricalisme croyant
À partir des XIIe-XIIIe siècles, les fidèles, ayant une conscience plus vive
de leur responsabilité en matière de salut, tant sur le plan personnel que
collectif, comme le marque bien l¹apparition des fabriques, n¹ont-ils pas
vu, en conséquence, augmenté alors leurs exigences envers les prêtres ? Le
système ecclésial, au reste, rend particulièrement sensible la question des
abus cléricaux. Il est en effet désormais clair pour les Occidentaux que les
mauvais ecclésiastiques font courir un danger immense à ceux dont le salut
leur a été confié, et, dans ces conditions, leur dénonciation ne peut que
gagner sans cesse en virulence. À ce compte, du point de vue des laïcs,
l¹ignorance et l¹absentéisme des prêtres sont d¹ailleurs bien plus graves
que leurs mauvaises m¦urs, l¹ivrognerie, la goinfrerie ou la paillardise,
car l¹idée paraît fortement ancrée dans la masse catholique que ces
dernières ne remettent évidemment pas en cause les sacrements distribués ‹
pourvu qu¹ils le soient, ce qui n¹est pas toujours le cas, craignent les
laïcs du temps.
Ne citons qu¹un exemple. Marguerite de Navarre, dans la plus ancienne
version manuscrite de l¹Heptaméron, met en scène un curé " des environs de
Riom ", encore plus fat qu¹ignorant, fier de déclarer que lorsqu¹il célèbre
la messe, pour éviter de commettre une faute de latin, il remplace les
paroles de la consécration par l¹Ave Maria : au-delà du ridicule, le
scandale est grand, car il prive ainsi ses paroissiens de toute communion
avec le corps du Christ et il les incite à l¹idolâtrie, puisque, à
l¹élévation, il présente à leur adoration une hostie et du vin non
consacrés. Et le rire auquel invite Marguerite de Navarre n¹est-il pas là
pour gérer une indicible angoisse ?
Le prêtre est donc perçu comme un médiateur indispensable, distributeur des sacrements, certes, mais aussi prédicateur. Cette seconde fonction est
particulièrement importante en un temps où l¹on déclare volontiers que "
l¹on est sauvé par l¹oreille ", c¹est-à-dire par l¹écoute des commandements
divins et des promesses que contient la Bible, Parole de Dieu. Ce
sacerdotalisme si vif s¹accompagne souvent d¹un véritable cléricalisme, mais il faudrait s¹attacher à mieux discerner de quelle manière se greffe aussi sur lui un véritable anticléricalisme croyant.
Il convient sans doute de noter que l¹anticléricalisme croyant s¹est nourri
de faits abondamment présentés dans les sermons de nombre de prédicateurs ou dans les monitions de bien des évêques réformateurs tridentins, ou encore de ces traits d¹humeur ou d¹humour, ces railleries plus ou moins indulgentes des prélats et des clercs les plus instruits, issus des classes supérieures de la société, à l¹encontre d¹un bas clergé méprisé, populaire, donc tenu pour ignorant et en conséquence incompétent voire " superstitieux ".
Du côté de la Réforme, dans quelle proportion et en quoi le rejet du
sacerdotalisme a-t-il entraîné une modification de l¹anticléricalisme
préexistant ? Le principe du sacerdoce universel des baptisés, antisacerdotaliste, a-t-il toutefois supprimé tout cléricalisme au sein des
grandes Églises issues de la " Réforme magistérielle " ? Et peut-on, à
propos des groupes et des individus constituant la " Réforme radicale ",
parler d¹un retour à un véritable donatisme, débouchant peut-être sur un
anticléricalisme croyant d¹une coloration nouvelle, et très particulière ?
La question vaudrait d¹être également posée à propos du congrégationalisme des dissenters anglais.

3/ Une spécificité des Lumières ? Et de la Révolution française ?

Le " basculement religieux " qui marque le second XVIIIe siècle résulte de
changements intervenus dans les décennies précédentes, qu¹il conviendra de mieux analyser, en particulier la question du " jansénisme " et de ses
avatars. Désormais, plus nettement qu¹avec les " Chrétiens sans Église "
radicaux des XVIe et XVIIe siècles, l¹anticléricalisme croyant peut même
entraîner vers la sortie de l¹Église. Sa nature même s¹est-elle modifiée ?
Ou tout n¹est-il qu¹une question d¹accent et de degré dans la critique et
ses objets ? Comment la rupture se produit-elle ? L¹enquête, sur ce point,
devrait aider à repenser la foi et le rapport au sacré des Philosophes des
Lumières.
Il conviendrait alors de réévaluer la spécificité de la Révolution
française. Avec la Constitution civile du clergé, les séculiers paraissent
dans un premier temps intégrable à la nouvelle société, alors que les
réguliers en sont d¹emblée rejetés. Pour mieux comprendre le phénomène, il faudrait notamment se demander si l¹anticléricalisme croyant, depuis le
Moyen ge, traite ces derniers différemment des premiers, et cela jusqu¹à
quel point. La politique concertée de déchristianisation, en faisant des
prêtres à nouveau des persécutés et des martyrs, n¹a-t-elle pas modifié
profondément leur image ‹ plus sans doute que ne l¹avaient fait les
persécutions qui avaient eu lieu aux siècles précédents dans certains États
protestants ?

4/ Les mutations contemporaines
Aux XIXe et Xxe siècles, les anticléricalismes croyants et incroyants
sont-ils toujours fondamentalement différents l¹un de l¹autre ? Pour
répondre à cette question, l¹enquête devrait inclure tous ceux qui se
veulent croyants hors de l¹Église, et faire droit ainsi aux agnostiques et
aux syncrétistes dont l¹époque n¹a pas été avare. Il faudrait aussi
déterminer au nom de quoi l¹on a vraiment combattu l¹Église, et quel a été
le rapport au sacré des anticléricaux " laïcs ".
Dans quelle mesure les années de guerre et d¹Occupation, lorsqu¹on a été
confronté à un clergé tout aussi bien, selon les cas, collaborateur que
résistant, mais aussi les expériences jocistes et les militances syndicalistes chrétiennes, ou encore l¹échec de l¹expérience des prêtres ouvriers, ont-ils modifié vision et rapport au prêtre ? Comment interpréter, par exemple, le refus affirmé et intransigeant dans les années Cinquante par les militants chrétiens du SGEN de toute forme de subvention publique à l'enseignement privé, pour la plupart pourtant confessionnel catholique ?
Plus largement, quel a été l¹impact de Vatican II et de ses suites sur
l¹anticléricalisme croyant ? On pourrait par exemple analyser les mouvements des séminaristes de la seconde moitié des années Soixante dont l¹un des slogans était la " déclergification du clergé ". Et il serait sans doute intéressant de s¹interroger sur l¹anticléricalisme croyant des
traditionalistes et des intégristes, en le remettant en perspective dans
l¹histoire plus longue des " Vieux Catholicismes ". L¹" effet Jean-Paul II "
mériterait aussi attention, mais aussi tout ce qui touche à l¹histoire de la
" théologie de la libération ".
Enfin, l¹époque actuelle, où la religion se consomme " à la carte " et où le
bricolage spirituel est de mise, sous des formes diverses, n¹offre-t-elle
pas une gamme plus étendue que jamais auparavant de l¹anticléricalisme
croyant, et cela d¹autant plus que le sacré se voit donner de nouvelles
définitions ?

Répétons-le : les quatre points qui précèdent ne constituent en aucun cas un
cadre précis d¹études, mais ils sont plutôt autant d¹invitations à réfléchir, sur le temps long et sous ses aspects les plus divers, au phénomène de l¹anticléricalisme croyant.

Le projet sera porté par la tenue d¹un séminaire périodique à compter de
janvier 2001, et l¹organisation régulière de Tables rondes. Un colloque
international est prévu pour 2003. L¹année 2005, marquée en France par la
commémoration du centenaire de la loi de Séparation des Églises et de
l¹État, pourrait constituer un temps fort de cette recherche collective,
avec la parution des actes du colloque de 2003, la tenue éventuelle d¹un
second colloque, visant à compléter et enrichir les résultats alors déjà
acquis, et peut-être la publication d¹une première synthèse et/ou d¹un
ouvrage collectif issu du travail du séminaire.

Il m¹a semblé que, compte tenu de vos propres recherches et centres
d¹intérêt, vous pourriez désirer vous joindre à nous. J¹en serais en tout
cas extrêmement heureux et flattés, certains que le travail serait
considérablement enrichi par votre collaboration, et je souhaiterais que
vous me le fassiez savoir assez vite, tout en me communiquant vos remarques, avis et suggestions concernant l¹enquête, ses objectifs et ses objets. Vous pourriez aussi me dire quel terrain vous-même aimeriez explorer dans ce cadre ‹ seul ou avec d¹autres, dont vous pourriez alors m¹indiquer les noms ‹, afin qu¹un programme du séminaire et des Tables rondes puisse être élaboré dans les meilleurs délais ‹ en préparation du colloque de 2003.
Je vous serais aussi reconnaissant de bien vouloir diffuser ce projet
largement autour de vous, en invitant les chercheurs intéressés à entrer directement en contact avec moi.

Vous remerciant, et dans l¹attente de vos propositions, je vous prie de bien
vouloir agréer l¹expression de mes sentiments très sincères.


Thierry Wanegffelen


Source : Appel diffusé publiquement sur H-France.

Catégories

Dates

  • dimanche 31 décembre 2000

Source de l'information

  • Liste H-France
    courriel :

Pour citer cette annonce

« Anticléricalisme croyant », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 15 septembre 2000, http://calenda.org/185742