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L'individu social

XVIIe Congrès de l'AISLF. « L'individu social » : autre réalité, autre sociologie ?

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Publié le lundi 19 août 2002 par Natalie Petiteau

Résumé

La sociologie est pour l’essentiel une discipline du temps présent, et, à l’inverse d’autres sciences, son objet ne cesse donc de se transformer. La réalité sociale qui s’offre aujourd’hui aux sociologues ne ressemble pas, bien évidemment, à celle de la f

Annonce




1. Penser l’individu.
2. Penser le lien social.
3. Repenser la sociologie.


La sociologie est pour l’essentiel une discipline du temps présent, et, à l’inverse d’autres sciences, son objet ne cesse donc de se transformer. La réalité sociale qui s’offre aujourd’hui aux sociologues ne ressemble pas, bien évidemment, à celle de la fin du XIXème siècle, moment où se structura notre discipline sur le plan académique, mais elle n’est pas non plus celle du début de la seconde moitié du XXème siècle, moment où, dans l’espace de la sociologie francophone, s’élaborèrent de grands cadres de référence concurrentiels ou complémentaires : le structuralisme génétique, le néo-fonctionnalisme, l’individualisme méthodologique, l’actionnalisme, l’analyse stratégique... Dans nos congrès précédents, nous avions choisi comme thème certains aspects des transformations sociales contemporaines : à Lyon en 1992, les nouveaux mondes et l’Europe, à Evora en 1996, les sociétés en transition, à Québec en 2000, la société-monde. Mais nous n’avions guère examiné ce qu’il était advenu de nos instruments de pensée. Nous ne nous étions pas demandé si, portés par les évolutions sociales, mais aussi par celles internes à notre discipline, nous n’étions pas en train d’élaborer, peut-être même en partie à notre insu, une autre sociologie.

Or, de ce point de vue, la situation dans laquelle se trouve la sociologie et plus particulièrement la sociologie francophone, est assez complexe à analyser. D’un côté, le changement est indéniable et particulièrement visible dans notre manière commune de faire de la sociologie. L’étude des comportements l’a emporté sur celle des structures, même si celles-ci sont toujours prises en compte d’une manière ou d’une autre ; les petits objets insolites se sont pour une part substitués aux grands problèmes sociaux ; les méthodes qualitatives ont conquis leurs lettres de noblesse. Parallèlement sont apparues des références à des « nouvelles sociologies » : la phénoménologie, l’interactionnisme symbolique, l’ethnométhodologie… qui, en fait, appartenaient à des traditions existantes, mais peu reconnues, surtout en ce qui concerne l’univers français. De l’autre, ont perduré des concepts comme ceux de société, de classes sociales, de normes, de valeurs… liés aux fondations de notre discipline, ainsi que des cadres d’analyse des comportements, l’habitus, la rationalité… proposés dans les années 1970 et 1980. Même si nous avons cru pouvoir résoudre ces contradictions en ne parlant plus de la sociologie, mais des sociologies, cela n’a pas effacé le décalage entre nos pratiques et les représentations dominantes de la discipline, ni supprimé l’incertitude qui en résulte.

L’intérêt de la période actuelle est que cette incertitude commence à faire problème. Prenant distance à l’égard des divers héritages, un nombre croissant de sociologues, aussi bien parmi ceux qui débutent que parmi ceux qui ont déjà derrière eux une longue expérience, s’interrogent sur la sociologie qu’ils font, sur les théories dont ils disposent, sur la signification de leurs choix méthodologiques. Ce retour de la réflexion théorique sur la discipline ne doit pas être compris comme un repliement défensif lié à une nouvelle crise. Au contraire, il participe pleinement du dynamisme scientifique de la sociologie et témoigne d’une reconnaissance de plus en plus affirmée de l’importance sociale de notre discipline. Une autre sociologie est peut-être ainsi en cours de constitution et, si nous mettons cette fois-ci le terme au singulier, ce n’est pas pour refuser la pluralité nécessaire des cadres de référence et des méthodes, mais pour signifier que l’enjeu porte sur la discipline elle-même, sur ses instruments de pensée comme sur son positionnement par rapport aux autres disciplines.


Mais encore faut-il définir la question ou les questions autour desquelles cette réflexion s’élabore. Ce n’est plus de toute évidence celle de société, cette idée directrice que nous a léguée le XIXème siècle et qui tirait pour une grande part sa consistance de la création des Etats-nations. Ce n’est pas non plus, en dépit de la place qu’elle occupe, celle de l’individualisme au sens de l’émergence dans les sociétés occidentales contemporaines d’une autre façon de vivre le rapport à soi et aux autres. C’est bien, semble-t-il, si nous nous référons à ce que sont nos objets et nos démarches, celle de l’individu en tant qu’être social ou, pour faire plus court, de « l’individu social ». Certains objecteront que la question n’est pas nouvelle, qu’elle fait partie des questions fondatrices de la sociologie, mais, au moins en ce qui concerne la sociologie francophone actuelle, il n’est pas niable qu’elle se pose actuellement avec plus d’acuité qu’auparavant.

On peut la traiter sous deux angles : le premier est celui de la construction sociologique de l’individu. Il s’agit alors de savoir comment, en tant que sociologues, penser l’individu. Est-il encore possible, pour analyser les comportements sociaux, de se limiter aux modèles que nous fournissaient les cadres de référence des années 1980, celui de l’acteur rationnel, celui de l’habitus… ou doit-on chercher ailleurs, explorer d’autres voies, penser l’individu d’une façon plus complexe, comme un sujet, une personne, un individu pluriel, un soi, un ego… voire même se demander si le principal obstacle ne réside pas dans notre représentation commune de l’individualité et s’il ne convient pas de la déconstruire ? Faut-il choisir entre ces théorisations ou est-il possible au contraire d’en jouer selon les besoins et dans ce cas comment concevoir leur articulation ? Et quelle place donner aux différentes théories de l’individualisme pour ne pas confondre l’interrogation sur « l’individu social » avec celle qui porte sur les modes d’existence et de représentation de l’individu dans des contextes sociaux particuliers ? Il serait dommage de négliger ce débat difficile dont l’enjeu n’est pas seulement spéculatif, car, à travers lui, c’est la capacité compréhensive de la sociologie qui est en cause.

Toutefois, se limiter à cet angle serait laisser tout un pan de la réflexion sur l’individu social. On ne peut en effet penser l’individu sans se trouver amené à penser le lien social dont il est à la fois le produit et l’auteur. Mais, dans ce cas également, un certain nombre de nos cadres d’analyse, de nos concepts se révèlent obsolètes, impuissants à rendre compte adéquatement de la réalité qui s’offre à eux. Et de même qu’il n’est plus réellement possible de s’en tenir à une conception étroite de la rationalité pour rendre compte de certains comportements, de même il n’est plus possible d’analyser les transformations sociales en partant de l’existence d’institutions porteuses de normes, de valeurs, de règles qui s’imposeraient aux individus. Pour rendre compte de ce qu’il observe, le sociologue est obligé d’introduire plus de souplesse, de faire place à des processus, d’introduire des notions comme celle de régulation, de médiation, de transaction… On pourra objecter que, si en ce qui concerne l’individu, il y a encore une théorisation à produire, en ce qui concerne le lien social, celle-ci est beaucoup plus avancée. Cela est parfaitement exact. Toutefois, il reste à penser la façon dont ces théorisations s’articulent les unes aux autres et ce qu’il advient des cadres précédents, de l’usage que l’on peut en faire. Les réserve-t-on pour d’autres contextes ? Les abandonne-t-on ? Là aussi, le problème n’est pas seulement spéculatif, il renvoie à notre pratique et à l’efficacité de nos instruments d’analyse.

On ne peut enfin s’interroger sur « l’individu social » sans être amené à interroger également la sociologie dans ses formes académiques, à repenser la sociologie. Si nous pensons l’individu et le lien social en des termes différents, ne sommes-nous pas conduits non seulement à faire des emprunts aux autres disciplines, mais aussi à mettre en question les frontières disciplinaires ? Leur apparente solidité ne tient-elle pas en dernière analyse plus aux contextes institutionnels qu’à un fondement épistémologique ? Mais, si c’est le cas, si nous sommes dans la logique de cette extension de notre domaine, cela induit probablement avec certaines sciences des rapports totalement différents de ceux que nous avions. Se pose alors la question de ce qui fonde réellement notre discipline ainsi que celle du sens et de la possibilité d’une recomposition disciplinaire.


Cette thématique générale sera complétée par trois tables rondes : la première, Individu social et contextes locaux : le dialogue des cultures, examinera la manière dont les sociologues concoivent le dialogue des cultures et leur participation à celui-ci ; la seconde, Les sociologies francophones dans l’espace européen, s’interrogera sur la spécificité des sociologies francophones et leur rapport avec les sociologies européennes non francophones ; la troisième, Les transitions disciplinaires, permettra de faire intervenir aux côtés de sociologues des représentants d’autres sciences qui entretiennent des rapports étroits avec la sociologie.


À travers ce choix qui est le produit de la réflexion du bureau de l’AISLF et de la consultation de ses groupes de travail et de ses comités de recherche, c’est donc à une réflexion centrée, cette fois-ci, sur la discipline sociologique que nous vous invitons, mais elle ne tire pas son sens de cette focalisation que d’aucuns pourraient trouver complaisante. Si nous éprouvons le besoin de réfléchir sur la sociologie en train de se faire, c’est à la fois parce que nous pensons que le rôle d’une association savante comme la nôtre est de participer pleinement aux débats du moment et de contribuer ainsi au dynamisme de la réflexion scientifique, mais aussi parce que la sociologie, si elle veut être fidèle à sa vocation de penser le présent, y compris et surtout dans les périodes de turbulences que nous connaissons, doit disposer des instruments qui lui permettent de le faire.

Catégories

Lieux

  • Tours, France

Dates

  • lundi 05 juillet 2004

Contacts

  • Association internationale des sociologues de langue française
    courriel : aislf [at] univ-tlse2 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« L'individu social », Colloque, Calenda, Publié le lundi 19 août 2002, http://calenda.org/187286