AccueilRéseaux intellectuels et sociabilité culturelle en Europe

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Publié le lundi 02 décembre 2002 par Jean-Pierre Masse

Résumé

Problématique : Au siècle des Lumières, la République des lettres est vaste sur le plan social et institutionnel. Elle s’ancre dans la crise la conscience européenne à la fin du XVIIe siècle. Elle commence avec Pierre Bayle et va jusqu'à la figure fin

Annonce

Problématique :

Au siècle des Lumières, la République des lettres est vaste sur le plan social et institutionnel. Elle s’ancre dans la crise la conscience européenne à la fin du XVIIe siècle. Elle commence avec Pierre Bayle et va jusqu'à la figure fin de siècle de « Rousseau du ruisseau », en passant par les « philosophes » - Montesquieu, Voltaire, Morellet, Rousseau -, les Encyclopédistes (Encyclopédie Diderot et d'Alembert ; Encyclopédie d'Yverdon ; Encyclopédie Méthodique), les membres des Académies royales, les publicistes jésuites ou jansénistes, les gazetiers, les avocats, les apologistes ou encore les journalistes et les voyageurs. Une institution culturelle et sociale qui contribue à forger dans toute l'Europe la culture politique et le cosmopolitisme des Lumières. Face à la corporation de la librairie et aux privilèges royaux, octroyés par l'État, elle est souvent confrontée au travail des censeurs. Ceux-ci traquent les « mauvais livres », ainsi que les « écrits séditieux ». L'imaginaire de la justice sociale, de la vertu politique et du réformisme étatique recoupe bien souvent la figure de l'homme de lettres. Citoyen cosmopolite d'une république intellectuelle, celui-ci est tourné vers le bien moral, le bonheur public et l'utilité sociale. Selon le polygraphe rousseauiste Jean Dusaulx, les « gens de Lettres furent de tout temps les derniers Magistrats des nations corrompues » (De la Passion du jeu depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, Paris, 1779). L’histoire culturelle et sociale de l'homme de lettres est connue pour le XVIIIe siècle: selon Didier Masseau, son « invention » est inséparable de la modernité même des Lumières. Après 1750 environ, la république des Lettres contribue notamment à forger l'opinion publique qui polarise les partisans ou les adversaires des Lumières en actualisant d'innombrables problématiques religieuses, politiques, sociales ou judiciaires qui vont dans le sens de la modernisation de la société et de l'Etat. Selon Robert Darnton, maints hommes des lettres qui ont fait une carrière littéraire dès 1780 (avocats, ecclésiastiques, magistrats, médecins, etc.) entrent en révolution dès 1789. Via la Constituante ou la Convention, ils forment, peu à peu, le personnel révolutionnaire. Ils engendrent ainsi lentement celui qui établit l'État de droit moderne. Pour débattre et légiférer sur les institutions étatiques (Constitution, code pénal, code civil, éducation, presse, etc.), ils revendiquent, bien souvent, l'héritage des Lumières radicales ou modérées.

L'étude des réseaux intellectuels à l'époque des Lumières a suscité de très nombreux travaux au cours des dernières décennies et a même fait l'objet de plusieurs colloques précisément consacrés à ces questions. Si certains aspects de ces réseaux (fonctionnements, étendue, importance, finalités, profils sociaux) paraissent bien connus, on peut affirmer que le sujet est loin d'être épuisé. Souvent, les chercheurs ont focalisé leurs travaux sur l'étude de la sociabilité des Lumières, en se concentrant notamment sur ses lieux privilégiés, sans nécessairement considérer les formes de sociabilité et les réseaux qui ne relevaient pas des mêmes tendances idéologiques. Didier Masseau a récemment finement analysé l'idéologie apologétique, mais la sociabilité des « anti-Lumières » mérite une nouvelle approche pour enrichir l'historiographie classique et contemporaine relativement muette sur cet objet. De même, on a souvent reproduit insensiblement un point de vue, celui que les Lumières portaient sur elles-mêmes, et qui montrait une sociabilité ouverte, à visées universelles, en négligeant les phénomènes de fermeture sociale et de pouvoir.

Si la dimension européenne de ces phénomènes culturels a souvent été prise en compte, elle n'a pas toujours donné lieu à des études et à des comparaisons concrètes, en raison de la difficulté de l'entreprise et des compétences qu'elle exige. En particulier, les pays de l'Europe centrale et orientale - Empire d'Autriche, Pologne, Russie - restent souvent « déconnectés » du champ habituel des investigations ou sont confinés dans des monographies régionales. Or leur importance est grande. Non seulement par eux-mêmes, mais parce qu'ils ont été souvent présentés comme des terres d'exportation des Lumières, comme cela a été le cas pour la Russie jusqu'au début du XIXe siècle. Or l'étude des phénomènes de sociabilité, transférés, puis nourris dans ces zones par suite de contacts et de médiations individuels, permet de les reconsidérer sous un autre jour, qui ne soit pas gallocentriste, tout en enrichissant notre connaissance des réseaux occidentaux.

But du colloque :

Entre 1760 environ et la Restauration, il s'agira de questionner et de cerner la figure sociale des intellectuels, ainsi que les institutions et les réseaux intellectuels ou économiques de la République des Lettres. Parmi d’autres, quelques thèmes sont ainsi proposés pour nourrir la réflexion de ce colloque : salons ; Académies ; clubs, cabinets et sociétés de lectures ; librairies et éditeurs, correspondances (littéraires, philosophiques, anti-philosophiques, et scientifiques) ; correspondance des voyageurs ; gazette, journaux et pamphlets ; colportage ;
L'histoire culturelle des intellectuels unis en leurs réseaux reste ainsi à écrire pour la période couverte par le colloque : elle devrait permettre de mieux penser la sortie lente de l'Ancien régime. Mesurer la dimension d'une nouvelle culture politique, évaluer l'héritage des Lumières, comprendre la nature et les enjeux des engagements idéologiques, historiciser la force et les objets de la censure, analyser les nouvelles formes privées et institutionnelles du métier d'homme de lettres, leur ascension sociale : telles sont, parmi d'autres, les problématiques que ce colloque veut aborder. Dans une dimension comparative et européenne, où le poids du libéralisme ne cesse de s'affirmer, on pourra montrer ce que l'intellectuel vers 1800 doit à celui des Lumières, tout en évoquant son identité culturelle et sociale dans le contexte de la liberté légale de la presse dans un Etat de droit. Le plaidoyer pour la liberté de la presse par les écrivains est un des grands enjeux des sociétés démocratiques au XIXe siècle. Parmi d'autres figures sociales, celle du journaliste politique ou scientifique incarne, tôt dans le siècle, la nouvelle modernité de l'homme de lettres issu de l'Ancien régime. Une figure qui ouvre la voie à la presse d’opinion et à la culture de masse. Une culture de masse qui triomphe, dès les années 1860, grâce à l'alphabétisation quasi universelle, au capitalisme éditorial et aux immenses mutations techniques de la presse moderne en milieu urbain et rural.

W.B. - M.P.

Université de Genève
Centre d’études du Monde russe (EHESS-CNRS)

Faculté des Lettres de l’Université de Genève :
Département d’Histoire générale
Institut européen
Groupe d’études du XVIIIe siècle
Groupe d’études d’histoire moderne et contemporaine

Société Jean-Jacques Rousseau (Genève)

Conception et organisation :

Wladimir BERELOWITCH (Université de Genève ; EHESS, Paris)
Michel PORRET (Université de Genève)


Comité scientifique :


Bronislaw BACZKO (Université de Genève)- Robert DARNTON (Princeton University) - Alain GROSRICHARD (Université de Genève) - Sergueï KARP (Institut d'histoire universelle, Moscou) - Didier MASSEAU (Université François Rabelais - Tours) - Renato PASTA (Université de Florence) - Krzysztof POMIAN (CNRS, Paris) - - Daniel ROCHE (Collège de France)


Genève – Coppet - Novembre 2003


Lieux

  • Genève, Confédération Suisse

Dates

  • vendredi 15 novembre 2002

Contacts

  • Wladimir Berelowitch
    courriel : berelowi [at] ehess [dot] fr
  • Michel Porret
    courriel : michel [dot] porret [at] unige [dot] ch

Pour citer cette annonce

« Réseaux intellectuels et sociabilité culturelle en Europe », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 02 décembre 2002, http://calenda.org/187658