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L'altérité incluse

l'altérité incluse: critique des notions de métissage et d'interculturalité à Rome et dans d'autres cultures.

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Publié le mercredi 09 avril 2003 par Natalie Petiteau

Résumé

La problématique de ce colloque est le résultat des travaux d'un séminaire tenu chaque quinzaine pendant deux ans au Centre Louis Gernet (EHESS, CNRS), elle a été présentée dans un article: Florence Dupont "Rome ou l'altérité incluse" in Revue Descartes,

Annonce

La problématique de ce colloque est le résultat des travaux d'un séminaire tenu chaque quinzaine pendant deux ans au Centre Louis Gernet (EHESS, CNRS), elle a été présentée dans un article: Florence Dupont "Rome ou l'altérité incluse" in Revue Descartes, n°37, septembre 2002, PUF dont voici quelques extraits.

Façons romaines de faire le Grec.

Sous ce titre un rien facétieux les chercheurs du Centre Louis Gernet (historiens de Rome et de la Grèce anciennes) avaient décidé d’engager pour deux ans une étude sur les relations interculturelles dans l’espace gréco-romain. Le point de départ avait été l’existence à Rome d’un certain nombre de pratiques culturelles que les Romains désignaient comme grecques mais que les Grecs considéraient comme romaines. Au bout d’un an l’examen des faits nous a amenés à critiquer et à redéfinir la problématique de départ. Certaines catégories comme l’interculturalité ou le métissage, l’identité et l’altérité se sont révélées inopérantes ou devant être critiquées et redéfinies. Il a fallu inventer et c’est ainsi que nous proposons aujourd’hui la notion d’altérité incluse. (...)

Critique des notions de métissage et d’interculturalité, d'altérité et d'identité.

Les deux premières notions - métissage et interculturalité - présupposent la mise en contact, parfois brutale, de deux identité culturelles déjà constituées entre lesquelles se produisent des échanges et des mélanges . Chaque culture est considérée comme totalement autre et souvent pure de toute histoire commune avec l’autre, comme lors de la rencontre des conquérants chrétiens et du Nouveau Monde. Cette façon de voir présuppose aussi l’existence préalable d’une forme de symétrie, c’est-à-dire d’espaces d’intersection où va se faire l’hybridation.
Peut-on appliquer à l’antiquité les notions de métissage et d’interculturalité, dans le cas particulier de la Rome et de la Grèce? De prime abord cela semblait possible. Après tout Rome n’avait-elle pas conquis militairement la Grèce comme les Espagnols, le Nouveau Monde, en intégrant de force les vaincus dans son empire? N’y avait-il pas eu alors un métissage des deux cultures et des phénomènes d’interculturalité? Après les études sur la résistance des provinces à la romanisation et à l’acculturation qui célébraient Vercingétorix ou Jugurtha, n’était-il pas temps de regarder comment une autre civilisation était née, la civilisation gréco-romaine? En effet même dans les publications les plus récentes c’est encore la résistance à l’acculturation qui est l’objet d’étude privilégié quand il s’agit de parler des Grecs conquis par Rome et intégrés à l’empire .
La question semblait nouvelle. On constate rapidement qu’il n’en est rien. Il y a longtemps que les historiens modernes se sont intéressés à ce qu’ils appellent " l’ hellénisation de Rome ", même s’ils ne parlent pas de métissage ou d’interculturalité . Mais ils avaient travaillé avec les mêmes présupposés que les historiens de la résistance: certes l’un ou l’autre peut nuancer son propos, mais tous postulent un face à face entre Rome et la Grèce. Or ce sont ces présupposés qu’une approche anthropologique de la Rome antique et des cités grecques amène à remettre en question. Tout au long du séminaire nous avons vu les notions de métissage, d’identité, d’altérité, ou encore d’interculturalité se défaire à l’examen des faits linguistiques, culturels et historiques. Nous ne rencontrions ni métissage ni interculturalité. Rome était à la fois romaine et grecque, et romaine parce que grecque. La Grèce ne fut jamais plus grecque que sous l’Empire romain même si cette " grécité " était l’invention des vainqueurs. Très vite nous nous sommes même posé la question: " Et Si Rome avait inventé la Grèce? "
Bien qu’elles soient sans cesse utilisées les notions d'identité et d'altérité n'ont pas plus de consistance que les deux précédentes. La chanson du Même et de l'Autre est devenue souvent le refrain convenu d'une anthropologie historique tendant à réifier ses catégories d'analyse.
Le terme d'altérité ne prend sens que dans une langue qui distingue le pluriel du duel. Le latin fait cette distinction puisqu'il dispose, à la différence du français, de deux façons pour dire l'autre. Alter s'oppose à alter au sein d'une paire englobée par le pronom uterque, tandis qu' alius, alius, alius... s'opposent à unus pour dire la multiplicité opposée à l'unicité. Or c'est sur alter et non sur alius que le terme français " altérité " est formé. L'autre désigné par la notion d'altérité est donc défini par une différence, un contraste, présupposant d'abord une ressemblance. Les notions d'identité et d'altérité fonctionnent donc comme un langage binaire de classification, système de représentation qui appartient au latin comme au grec qui possèdent, certes à un degré différent, la notion de duel. (Remarquons que le duel n'est employé que pour des couples culturels: magistrats, adversaires affrontés dans un duel, paire d'animaux attelés, etc.) C'est uniquement en ce sens ancien que nous allons donc utiliser le terme d'altérité.
Par conséquent parler d'altérité n'est légitime qu'à condition de l'appliquer à deux objets déjà liés par une ressemblance comme deux cités grecques, ou deux royaumes barbares. Athènes et Sparte sont comparables, le royaume perse et le royaume d'Egypte sont comparables, en revanche on ne peut pas comparer Athènes et l'Egypte. L'altérité comme l'identité sont des notions classificatoires qui ne peuvent prétendre à aucune réalité ontologique. Avec ce qui est trop éloigné on ne peut pas établir un lien d'altérité faute d'un minimum d'identité première. Il n'y a d'alter que s'il y a de l'uterque, de "l'autre" que s'il y a de "l'un et l'autre". Par conséquent l'identité n'est pas séparable de l'altérité elle n'est pas le propre d'une culture qui se définirait de l'intérieur. Nous verrons ainsi que Rome ne peut être Rome que parce qu'elle est à la fois grecque et non grecque ou étrusque et non étrusque. Rome et la Grèce vont constituer à elles deux une catégorie englobante, que l'on peut appeler "la culture civilisée", à l'intérieur de laquelle elles vont s'opposer, Rome étant du côté de la guerre et des institutions politiques, la Grèce étant du côté du plaisir et des loisirs artistiques. Cependant pour créer cette catégorie englobante nous verrons que Rome est obligée d'inventer une Grèce qui n'existait pas auparavant, dans la mesure où si les cités grecques ont pu percevoir Rome comme un cité semblable à elles, Rome ne se pensait pas sur leur modèle, elle affirmait d'emblée un écart supplémentaire fondé sans doute sur une pratique différente de la guerre; car les Romains sont des conquérants de territoire, ce que ne sont pas les cités grecques.
Mais il va de soi que la Grèce dans son altérité est présente au sein de la civilisation romaine, une Grèce autre et englobée, constitutive de la romanité. Les Romains banquètent, font de la poésie et dansent. Dans l'empire romain qui a intégré les territoires habités par des Grecs au sein des provinces orientales, la population hellénisée, comme on le verra, se doit d'assumer cette part d'altérité englobée, en s'adonnant aux activités désormais identitaires des Grecs: la rhétorique et la gymnastique dans des concours panhelléniques. C’est le temps où Rome n'aura plus d'altérité extérieure à laquelle s’opposer pour se poser, quand les frontières de l'imperium auront été repoussées aux confins du monde civilisé, quand seules les attaques des barbares nomades exigeront encore des garnisons romaines sur le limes ; Rome ne rencontrera jamais ces ennemis de face, insaisissables, aussi inaccessibles à l'esprit qu’à l’épée, trop autres pour constituer l'autre de Rome. C'est donc à l'intérieur de l’imperium que va se développer l'altérité nécessaire à l’affirmation de l'identité romaine. Mais sans que cette altérité de l'intérieur ne cause de conflits identitaires. Si un discours de mépris à l'égard des "Orientaux" est présent chez les poètes "vieux romains" comme Juvénal, ce discours sert à constituer l'altérité des Romains d’Orient et non à la dénoncer; car, comme on le verra, ces orientaux prétendument bigarrés, débauchés et hurleurs, sont aussi représentés dans les arts plastiques comme des Romains en toge, parfaitement intégrés. (...)
Rome s'inventa en même temps qu'elle inventa la Grèce
L'identité romaine n'est donc pas une donnée première. Rome s'est inventée au cours du temps à partir de la Grèce. Les premières relations entre Rome et les cités grecques attestent que Rome est perçue comme une cité grecque un peu à l’écart et parlant l’éolien . "Quand Rome n'était pas dans Rome elle était déjà grecque". Elle ne cessera jamais de l'être. Mais elle s'arracha au statut médiocre d'une cité éolienne parmi d'autres, en posant face à elle une Grèce imaginaire culturellement définie, afin de se définir comme son autre, son alter ego. D’où la constitution d'un couple formé des deux cultures qui se fondent sur la même dignité des deux langues utraque lingua. Mais ces deux cultures se redéfinissent sans cesse l'une par rapport à l'autre dans un mouvement permanent de confusion et de différenciation sans jamais se fondre ni se séparer définitivement.
Ainsi la Grèce à la fois englobe Rome et Rome s'en distingue volontairement. Rome est grecque et elle est autre. C'est ce que nous avons appelé l'altérité incluse. Cette altérité incluse ne peut prendre forme que par un mouvement permanent d'absorption et de rejet. Ce qui s'exprime par des discours contradictoire et des jeux sémantiques dans la langue, les pratiques culturelles et les images. Tantôt on rencontre un signifiant grec pour un signifié romain, comme dans le cas du banquet ou des bains, tantôt un signifiant romain pour un signifié grec ou/et oriental, comme dans le cas de la statue de la Grande Mère. D'une façon générale les langages romains selon le contexte énonciatif disent l'altérité de Rome par rapport à la Grèce ou son identité. Rien n'échappe à ces retournements permanents. Les plus anciens cultes du territoire de Rome, dont on pourrait croire qu'ils sont solidement identitaires. Ainsi le rituel des Lupercales qui célèbre chaque mois de février la fondation de Rome par Romulus sur le Palatin, est attribué à des Grecs et la louve de Mars, la nourrice des jumeaux devient l'animal de Pan l'arcadien.



Dates

  • dimanche 15 juin 2003

Mots-clés

  • identité, alértité, métissage, Rome, Grèce, antiquité.

Contacts

  • Florence Dupont
    courriel : latinjussieu [at] aol [dot] com

Source de l'information

  • Florence Dupont
    courriel : latinjussieu [at] aol [dot] com

Pour citer cette annonce

« L'altérité incluse », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 09 avril 2003, http://calenda.org/188004