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Les âmes mal nées

Jeunesse et délinquance urbaine en France et en Europe (XIXe-XXIe siècle)

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Publié le mardi 07 décembre 2004 par Inès Secondat de Montesquieu

Résumé

Dans le discours des observateurs des mœurs, la figure du jeune délinquant ou du jeune criminel occupe une place croissante. Habitués de longue date à travailler sur la question de l’historicité des catégories, en particulier sociales ou de genre, les historiens ont longtemps négligé la présence dans leurs sources de cette jeunesse pourtant bien présente. La « jeunesse » apparaît à la fois comme porteuse d’espoir et comme source de peurs multiples : elle reflète la manière dont une société se pense au présent en se projetant dans le futur.

Annonce

Colloque international

Les âmes mal nées

Jeunesse et délinquance urbaine en France et en Europe (XIXe-XXIe siècle)

Besançon

15-17 novembre 2006

Appel à contribution

Dans le discours des observateurs des mœurs, la figure du jeune délinquant ou du jeune criminel occupe une place croissante. Si « aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années », les âmes mal nées, quant à elles, incarnent la précocité inquiétante du mal triomphant et menaçant l’ordre social. Bien que, entre XIXe et XXe siècle, la « délinquance juvénile » se substitue à l’« enfance vicieuse » ou à l’« adolescence criminelle », dans une apparente atténuation des peurs générées par la jeunesse urbaine, le discours en passe toutefois par des figures imposées, visant à spécifier les particularités de cette délinquance juvénile. La croissance des villes et des populations urbaines engendre la croissance d’un discours sur le crime. Par nature, en quelque sorte, la ville déclasse sa population, augmente les tentations et abrite les foyers du vice : le jeune criminel, longtemps considéré comme un producteur et non comme une victime de cette violence urbaine, semble parfois incarner, au delà des autres catégories construites par l’enquête sociale, le mouvement du crime et la pathologie spécifique auxquels la ville est identifiée.

Il convient pourtant de souligner que le discours n’est pas univoque. Des Trois glorieuses au 21 avril 2001, il ne manque pas d’épisodes célébrant une saine et héroïque jeunesse, des « héros » de quinze ou vingt ans dont le civisme et le goût de la liberté ont joué un rôle déterminant dans le sursaut national – on songera aussi au rôle des jeunes combattants sur les barricades de la Libération de Paris. Mais le discours est plus linéaire et nécessairement plus critique concernant l’autre face de ce Janus qu’est la jeunesse dans la représentation de tous types dont elle est l’objet. Sa part dans le mouvement social infléchit parfois le discours de glorification vers un discours de condamnation. Du « gamin de Paris » ou « titi parisien », enfant ou adolescent gouailleur, mais en définitive respectueux de l’ordre établi, au « pâle voyou » menaçant, individuellement ou collectivement, la société, le pas est vite franchi. C’est dire l’importance préalable de la question des catégories - formelles ou informelles, institutionnelles ou d’usage - rassemblant ces jeunes acteurs de l’histoire, de leur formation et de leurs transformations.

En liant délinquance, ville et jeunesse, on prend le risque de contribuer au renforcement d’un discours déjà très abondant et très balisé. Nommer la « jeunesse délinquante », c’est dire une catégorie à risque, définir ses limites et donc la situer : au cœur ou aux marges de la délinquance urbaine ? Seule la longue durée et l’établissement de l’historicité de ce lien faussement naturel permettent d’en saisir la genèse et d’en établir les variations. Chaque discours sur la délinquance juvénile postule une aggravation du phénomène et affirme l’ampleur inédite du mal, mais sans pour autant décrire la situation antérieure. Ce colloque se propose donc d’analyser la façon dont s’est construite l’identité du jeune criminel au point de vue moral, politique, social, mais aussi religieux, familial et dans le domaine de la représentation, littéraire ou iconographique. Tout un savoir, mobilisant les disciplines les plus enracinées comme les plus jeunes, est mobilisé pour prendre la mesure du « mal » et penser la jeunesse criminelle urbaine comme catégorie générationnelle. La multiplication des enquêtes est un trait marquant de cette appréhension de la délinquance urbaine, des « apaches » aux « blousons noirs ». Politiques, sociologues, juristes, médecins, etc. proposent des lectures complémentaires et parfois contradictoires des causes pathogènes qui expliqueraient le rôle de la ville comme productrice de violence(s) juvénile(s).

Habitués de longue date à travailler sur la question de l’historicité des catégories, en particulier sociales ou de genre, les historiens ont longtemps négligé la présence dans leurs sources de cette jeunesse pourtant bien présente. La dénonciation de la « mauvaise graine » traverse les sources et les époques, traduisant un malaise que seule la mise en perspective historique de ce type de discours peut rendre compréhensible dans ses causes, ses images, ses nuances. Le souci de la « correction » ou du « redressement » est également partagé, même si les théories et les méthodes évoluent. La « jeunesse » apparaît à la fois comme porteuse d’espoir et comme source de peurs multiples : elle reflète la manière dont une société se pense au présent en se projetant dans le futur. Entre similitudes trompeuses et fausses proximités (à commencer par la désignation de ces acteurs juvéniles de l’histoire : qu’est-ce qu’un jeune et comment le nomme-t-on entre la Restauration et la Ve République ? des critères distinctifs ne sont-ils pas introduits - sexe, âge, nationalité, milieu social - permettant d’affiner le discours, mais aussi de l’instrumentaliser au service d’une idéologie ou d’une politique ?), des questions traversent les périodes parmi lesquelles celle du gouvernement de cette délinquance juvénile. Nous avons regroupé l’approche souhaitée autour de trois axes, en précisant que pour la commodité de l’exposé, nous avons considéré comme synonymes les deux notions juridiquement distinctes de délinquance et de criminalité :

AXE 1 : QUELLE IDENTITE ?

Qu’est-ce qu’un jeune criminel ? La réponse varie entre XIXe et XXI siècle : les thèmes de la barbarie en devenir, de l’enfant sauvage prisonnier de son milieu, du primitif en réduction, du dégénéré, propres au XIXe siècle ont progressivement laissé la place à une vision plus sociologique, mais aussi plus juridique, avec la percée de la notion de « mineur », de la jeunesse délinquante, fondée sur une approche moins culpabilisante et plus réformatrice. Nous souhaiterions, dans ce premier axe, répondre à des questions simples :

  • comment nomme-t-on le jeune délinquant ? Que disent les sources (archivistiques, disciplinaires, « grises », romanesques, journalistiques, statistiques, etc.) à ce sujet ? Pourquoi l’apache, le voyou, le blouson noir, le sauvageon ? Comment analyser ces dénominations dans leur contexte de production ? Quels sont les rapports et les emprunts entre discours experts et discours profanes ?
  • à travers ces désignations multiples, quelle(s) identité(s), individuelle(s) ou collective(s), avec les phénomènes de bandes, sont-elles alors construites ? quelles images ou représentations de ces jeunes délinquants sont perceptibles ? et comment évoluent-elles sur la durée?
  • quand, comment et pourquoi des facteurs distinctifs, mais aussi discriminants apparaissent-ils ? On songera en particulier à l’affinement des strates d’âge, à la hiérarchie entre catégorie d’âge et catégorie sociale, et à l’introduction du genre dans la délinquance juvénile.

AXE 2 : L’ESPACE DE LA DELINQUANCE JUVENILE : LA VILLE PATHOGENE ?

Du XIXe au XXIe siècle, crises politiques et crises sociales s’expriment prioritairement dans l’espace urbain. Mais trop rares encore sont les approches générationnelles des acteurs de ces crises urbaines. La concomitance entre le développement de l’urbanisation et la naissance de l’idée même de délinquance juvénile donne pourtant matière à une floraison de discours s’interrogeant sur le lien entre les deux phénomènes. Ce deuxième axe est donc une invitation à faire émerger le rôle de l’enfance et de la jeunesse dans les épisodes, connus ou moins connus, de rupture politique et de conflit social qui parsèment l’histoire contemporaine de la France. Comment le discours sur la ville et celui sur la délinquance juvénile se nourrissent-ils l’un l’autre ? Parmi les points à privilégier, figurent les suivants:

  • le repérage et l’interprétation d’un double discours (sur la ville et sur l’enfance ou la jeunesse délinquante) faisant apparaître les jeunes générations vivant en milieu urbain à la fois comme catégories les plus vulnérables et comme catégories les plus pathogènes ; on peut notamment s’appuyer sur l’analyse de comportements à risque ou relevant de la délinquance et donc mettant en danger la morale : prostitution, mendicité, vol, etc. ; on songera également aux périodes d’épidémies et de mouvements sociaux (grèves, chômage) ;
  • enfants, adolescents, jeunes sont présents dans les grands épisodes insurrectionnels ou révolutionnaires que la France a connus dans son histoire contemporaine : si l’on observe un précoce processus d’héroïsation de ces jeunes combattants par le régime triomphant, on remarque également un processus de stigmatisation de ceux qui ont choisi le mauvais camp ou qui ne rendent pas les armes, et qui sont assimilés à des délinquants. A cet égard, ne peut-on relire juin 1832, juin 1848, la Commune de Paris, etc., en mettant en exergue la place que ces jeunes occupent dans les multiples discours produits par l’événement ?
  • à la multiplication des discours sur la question de la délinquance juvénile, correspond la multiplication des supports permettant de l’aborder : certains sont traditionnels comme la nouvelle ou le roman, le théâtre, l’image ; d’autres apparaissent peu à peu comme la photographie, le cinéma ou la télévision ; les reportages, les enquêtes journalistiques, les films, de fiction ou documentaires, abondent sur le sujet. Quelles représentations de cette enfance et de cette jeunesse spécifiques offrent-ils ? Comment les interroger et que révèlent-ils de la société qui les produit ?

AXE 3 : TRAITER LA « MAUVAISE GRAINE » : PHILOSOPHIE, OBJECTIFS ET MOYENS

La question des remèdes à la délinquance juvénile est l’objet d’un discours multiforme et quasi permanent, alimenté par de nombreuses disciplines. Pour redresser ou corriger, et donc permettre la resocialisation des jeunes criminels, des permanences sont décelables dans l’intention et dans la méthode, en tout cas dans le débat autour de la philosophie, des objectifs et des moyens. Parmi les questions faisant débat en permanence, celles du retrait du jeune de son milieu (topographique, social, familial, clanique) ; de son incorporation dans une autre communauté, plus ou moins carcérale, spécifique et éducative ; des méthodes, précisément, d’éducation et de rééducation de ces jeunes destinés à réintégrer « la société ». On accordera en particulier attention aux phénomènes suivants :

  • la typologie des institutions destinées à « traiter » ces jeunes criminels : si de nombreux travaux, de nature monographique, ont révélé la diversité des expériences tentées, il serait intéressant d’aborder la question à la fois du point de vue des institutions les mettant en œuvre et des méthodes prônées par celles-ci, en sériant en particulier la place de la prison, dans tous ses états et celle du milieu ouvert, laïc ou religieux ; ce qui pose le problème de l’articulation entre incarcération, établissements spécifiques et milieu ouvert : quelle circulation (ou absence de circulation) observe-t-on entre les institutions et les différents modes de « redressement » de ces enfants ou de ces jeunes délinquants ?
  • le rôle des Tribunaux pour enfants et adolescents depuis leur création en 1912 : cette institution judiciaire fournit un indicateur particulièrement intéressant, au delà de la vision juridique de la question de la délinquance juvénile, pour observer la mise en place de toutes sortes d’intervenants sociaux en charge de la gestion de ces jeunes délinquants ;
  • un détour par l’école s’impose : outre qu’il permet d’introduire dans le débat les sciences de l’éducation, il introduit une réflexion sur le lien périodiquement affirmé entre école (en l’occurrence : échec de l’école) et délinquance juvénile, et, partant, sur la rivalité entre l’école et la famille, dont l’insuffisante police expliquerait le basculement de jeunes dans le crime ; de même, se pose alors la question de l’hérédité, de l’enfant « criminel-né » ou produit de la société, débat récurrent qui emplit les colonnes des revues savantes comme de la presse.

Comité d’organisation :

Jean-Claude Caron, professeur d’histoire contemporaine, Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand
Annie Stora-Lamarre, professeur d’histoire contemporaine, Université de Franche-Comté, Besançon
Jean-Jacques Yvorel

Proposition de communication sous forme d’un titre et d’un développement d’une à deux pages maximum

Date limite d’envoi : le 31 janvier 2005

Contact :

Marie-Claude Charles, secrétariat du colloque « Délinquance »

Faculté des Lettres, Laboratoire des Sciences historiques

30, rue Mégevand – 25030 Besançon Cedex

Courriel : Marie-Claude.Charles@univ.fcomte.fr

Dates

  • lundi 31 janvier 2005

Contacts

  • Marie-Claude Charles
    courriel : marie-claude [dot] charles [at] univ-fcomte [dot] fr

Source de l'information

  • Fabrice Audebrand
    courriel : fabrice [dot] audebrand [at] justice [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les âmes mal nées », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 07 décembre 2004, http://calenda.org/189700