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Les Châteaux du social XIXe-XXe siècles

Architecture, éducation, contraintes

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Publié le lundi 17 janvier 2005 par Inès Secondat de Montesquieu

Résumé

Annonce

"Les châteaux du social"
XIXe-XXe siècles
Architecture, éducation, contraintes

25-26 novembre 2005
Organisé par l’Université Paris 8
au Centre national d’études et de formation de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ),
Château de Vaucresson (Yvelines)

En partenariat avec :
Le Centre d’histoire sociale du XXe siècle, Paris
Le Centre d’histoire des régulations et des politiques sociales (HIRES), Université d’Angers

Appel à communication

Les châteaux sont ordinairement perçus comme des lieux de prestige, des symboles de pouvoir. Berceau des familles nobles, ils peuplent les récits historiques, véhiculant leur lot de fantasmes. Mais on oublie trop souvent qu’en France cet imposant parc immobilier a pu loger – et loge parfois encore - des œuvres à vocation sociale, opérant ainsi une reconversion de ce patrimoine en "châteaux du social". Déjà remarquable durant de la seconde moitié du XIXe siècle, ce phénomène, a pris au cours du siècle suivant une plus grande ampleur, encore mal évaluée. Ces demeures ont accueilli des populations d’un style qui rompait avec leurs habitants traditionnels. Orphelins, tuberculeux, jeunes délinquants, handicapés physiques ou mentaux, troisième âge, etc. y ont pris leurs quartiers.

Ces initiatives ont pu être le fait d’une grande diversité d’acteurs, allant des notables fortunés à des associations et fondations, jusqu’aux syndicats et comités d’entreprise, sans oublier les pouvoirs publics. Les châteaux ont ainsi changé de mains et sont devenus des instruments des politiques sociales qui se sont succédées depuis plus d’un siècle. Pour faire front contre la tuberculose : les aérium, préventorium, sanatorium sans oublier les écoles de plein air ; pour respirer le bon air : les colonies de vacances à la mer, à la montagne ou la campagne ; pour la rééducation morale par les travaux des champs : les colonies pénitentiaires agricoles, appelées communément maisons de corrections, dont on retrouve des héritages encore aujourd’hui ; pour promouvoir la pédagogie de la vie collective : les écoles de cadres, les centres régionaux d’éducation physique et sportive et autres centres de formations pour adultes (notamment : assistantes sociales, éducateurs, responsables syndicaux…) ; pour sortir de l’hôpital : des expériences de démédicalisation et de psychothérapie institutionnelle ; pour accueillir des familles en vacances et pratiquer des loisirs : des maisons familiales, parfois des auberges de jeunesse...

Différentes périodes pourront être distinguées :

- Le XIXe siècle, où se perçoit l’action des philanthropes - dont il serait intéressant de repérer les générations -. C’est le temps des dons et des legs, et aussi celui des terrains d’expérimentation pour leurs "laboratoires sociaux".

- L’entre-deux-guerres, la grande période du sanitaire marquée par un foisonnement d’initiatives sociales et éducatives, avec une apparition encore prudente des pouvoirs publics.

- Des années quarante aux années soixante : une politique d’incitation dans les temps incertains de la guerre, confirmée à la Libération par une politique plus volontariste prenant appui notamment sur les dommages de guerre.

- Décennies soixante/soixante-dix : l’heure des plans d’équipement et des mètres carrés sociaux (souvent plus urbains que ruraux), qui entraînent une nouvelle utilisation de l’espace avec l’apparition du tout "pavillonnaire" dans les parcs et dépendances, aux alentours des vieilles bâtisses.

- Reste une dernière période, qu’il faudra encore dater, celle de la "fin des châteaux" face aux nouvelles normes et réglementations, mais aussi peut-être face à des nouvelles façons de vivre, de concevoir le bien-être. Ce patrimoine commence à devenir parfois encombrant, il subit de nouvelles reconversions, en hôtellerie de luxe par exemple.

Se séparer du château

Du côté des châtelains, des raisons économiques sont le plus souvent évoquées pour expliquer cette reconversion à vocation sociale. Les propriétaires n’arrivent plus à faire face aux charges qui leur incombent, alors même que leur château ne paraît pas toujours très adapté aux exigences et contraintes de la vie moderne. Ces mêmes inconvénients (espaces surdimensionnés avec chambres innombrables, cuisines à forte capacité, parc immense …) peuvent devenir en revanche un réel atout pour des collectivités et apparaître comme une véritable aubaine immobilière quand dans certaines régions rurales le prix du mètre carré s’effondre.

Dès lors, comment s’opère la séparation ? La question du choix du destinataire ou du légataire reste à poser. Comment le propriétaire entre-t-il en contact avec des réseaux sociaux susceptibles d’être acquéreurs ? Pourquoi accepte-t-il de léguer ou de donner son bien à une œuvre plutôt qu’à une autre ? De quelle façon se négocie la transaction : don, legs ou autres formes notariales ?

"Perdre le château c’est perdre son identité. Vendre le château c’est beaucoup plus que se séparer d’un bien immobilier"[1]. Comment est vécue alors la séparation d’avec le bien, et au prix de quels sacrifices ? Cette cession est sans doute perçue différemment selon la position sociale du propriétaire : famille noble ou aristocrate sur plusieurs générations ou bourgeois récemment enrichi.

Dans ces transactions, il faudra évaluer le poids collectif des propriétaires et en particulier le rôle joué par l’association "La Demeure historique". Fondée en 1924 et reconnue d’utilité publique en 1965, elle regroupe des propriétaires de châteaux et de manoirs privés, dans le but de faire valoir leurs intérêts et de les aider dans la sauvegarde de ce patrimoine. Elle a pu avoir un rôle d’interface mais aussi de syndicat de propriétaires. Comment s’est-elle positionnée face à la législation, par exemple pour réagir à l’ordonnance du 11 octobre 1945, instaurant la taxe sur les locaux insuffisamment occupés ?

Quand le social se fait acquéreur

Du côté des nouveaux acquéreurs, il importe de se demander de quelle façon se fait la prospection pour choisir des lieux destinés aux œuvres. Si les philanthropes du XIXe siècle, par leur origine sociale et leur position de notables, sont proches des détenteurs de châteaux, quand ils n’en possèdent pas eux-mêmes, comment plus tard les directeurs et promoteurs d’œuvres ont constitué et utilisé leur carnet d’adresse pour démarcher les châtelains. Les sollicitations devaient être en effet nombreuses pour des cercles finalement assez restreints[2].

Comment les associations et fondations prennent alors possession de l’espace et se répartissent les locaux ? La résolution de questions pratiques (manque de place) ou les opportunités politiques président souvent à l’installation. A ce titre, dépliants et autres notices de présentation des œuvres ne lésinent pas sur les anecdotes et les photographies, mettant en avant l’époque héroïque et prestigieuse du château, tout en restant très discrets sur la période postérieure à leur installation, comme si cette reconversion sociale n’était pas assez "noble" pour s’inscrire dans l’histoire.

Loin d’être une affaire de "particulier à particulier" dans la sphère du privé, ces transactions rencontrent des échos très favorables du côté des pouvoirs publics. Ces derniers en effet, non seulement encouragent les initiatives privées à occuper les châteaux et demeures historiques ; mais investissent eux aussi ces lieux pour leurs différents centres et services. A l’aide d’un arsenal complexe de lois, d’impôts et de taxes, dont il faudra étudier les ressorts, ils semblent pratiquer une politique "de la carotte ou du bâton", oscillant entre préservation du patrimoine historique national et aides au patrimoine privé, notamment par le biais des subventions au titre des dommages de guerre pour leur restauration et réhabilitation. Le fait d’avoir une vocation sociale permet-il d’échapper aux obligations inhérentes au classement "monuments historiques" ? Dans cette nouvelle configuration, comment s’opère la vérification et par quel ministère de tutelle ?

La vie de château

"Une demeure princière pour les orphelins : les extrêmes se touchent. Plusieurs centaines d’orphelins-apprentis qui, pour la plupart, ont connu la misère des taudis, vont habiter dans un château magnifique, un palais somptueux. […] Heureux les pauvres gosses de Paris et des centres urbains qui vont, à leur tour, connaître la vie de château". C’est ainsi qu’en septembre 1946 le journal La France libre évoque la prochaine installation de jeunes orphelins dans l’imposant château des Vaux (Eure-et-loir), acquis par l’Œuvre des orphelins-apprentis d’Auteuil[3]. Près de cinquante ans plus tard, Le Journal de Toulouse titre "Les domaines dont les princes sont des enfants"[4], à propos des établissements spécialisés de la région. Comment était vécue alors cette vie de château ? Le fait de mettre les enfants des pauvres dans les demeures des riches portait un idéal de régénération morale, mais a été aussi sujet à critiques.

La même question pourrait se poser pour le personnel : d’une part pour les travailleurs sociaux, issus pour beaucoup des couches moyennes ; d’autre part pour une partie du "petit personnel" souvent issu des villages proches, pour qui le château reste en effet "le château", malgré le changement de propriétaires, et est toujours un lieu de travail, avec souvent une transmission de pères en fils ou de mères en filles (comme jardiniers, cuisiniers, lingères, mais aussi chefs d’ateliers, surveillants…).

Dans ces demeures, les conditions matérielles sont pourtant parfois précaires ; les locaux délabrés et peu adaptés aux besoins de l’internat, notamment au sortir de la Seconde Guerre mondiale, obligent à nuancer la magnificence de cette "vie de château". Comment réussir à répondre aux exigences de la scolarité, des soins ou de l’enseignement professionnel dans un cadre peu préparé à cet effet ? De nombreux aménagements sont nécessaires. Les politiques sociales du second XXe siècle ont aussi obligé à repenser les établissements, surtout à partir des années 1960. Les normes et facilités offertes par les plans d’équipement sanitaires et sociaux impliquent un nouvel investissement de l’espace : les enfants sont alors logés dans des pavillons modernes construits dans le parc. Le château, quant à lui, est réservé à la direction et aux services administratifs. Quel est l’impact des occupants sur les lieux : sauvegarde, protection ou détérioration d’un patrimoine ?

Le château est un espace qu’il convient d’apprécier dans toute son étendue. Il englobe aussi très souvent une vaste propriété, des douves, des bois, des prairies, des jardins. C’est donc un espace aux multiples ressources dont les utilisations sont à décrypter. Le décor a pu être un formidable espace de jeux en même temps qu’un espace de fantasmagorie retrouvée pour les enfants. Peut-on aller jusqu’à parler d’idéal pédagogique du château ? Qu’en est-il de l’apprentissage de la nature, dans ces parcs paysagés aux plantes et essences exotiques ? La présence de la grille d’entrée et du mur d’enceinte n’est-elle pas fort opportune pour ces internats qui se sont conçus longtemps – aujourd’hui encore parfois - en monde clos ?

Enfin, les châteaux sont - et restent après leur reconversion - des communautés importantes et représentent des unités économiques de poids, vu le nombre de bouches à nourrir et les besoins matériaux inhérents à ces vies de collectivité. Il importera alors de mesurer l’intégration de ces "châteaux du social" dans leur environnement proche. Quelles ont pu être les relations avec les habitants du village, avec les acteurs économiques, avec les élus politiques locaux… ?

Pour tenter de répondre à ces questions et échapper aux seules monographies, il conviendra de croiser des travaux et des chercheurs qui ne se rencontrent pas forcément. Aux historiens nous voudrions que se mêlent sociologues, ethnologues mais aussi juristes, archivistes, géographes, architectes ou encore directeurs du patrimoine. Une place sera aussi naturellement laissée à ceux qui ont vécu cette histoire, qu’ils soient d’anciens propriétaires de châteaux ou acteurs du secteur social (professionnels, anciens pupilles, colons…). Bien que centré en grande partie sur l’hexagone, ce colloque devra être l’occasion de s’interroger pour savoir si ces châteaux du social sont une spécificité française.

A partir de documents récoltés, notamment iconographiques, une exposition sera réalisée. Ce colloque prospectif et interactif sera ainsi l’occasion de dresser un premier répertoire des châteaux du social sur la période étudiée.

Mathias Gardet, Samuel Boussion, avec la collaboration de Françoise Tétard

Comité scientifique :

Samuel Boussion, historien, doctorant, HIRES, Université d’Angers
Maurice Capul, ancien professeur associé, Université de Toulouse II
Jean-Claude Farçy, historien, chargé de recherche au CNRS, Centre Georges Chevrier, Université de Bourgogne
Gisèle Fiche, CNFE-PJJ Vaucresson
Annie Fourcaut, Université de Paris I, directrice du CHS-XXe siècle, UMR 8058
Mathias Gardet, historien, maître de conférences, Université de Paris 8
Pierre Lenoël, juriste et historien, mission de recherche Droit et Justice, ministère de la Justice
François Loyer, vice-président de la commission du Vieux-Paris
Jean-Luc Marais, historien, ancien maître de conférences, Université d’Angers
Eric Pierre, historien, maître de conférences, HIRES, Université d’Angers
Michel Pinçon, CNRS / CSU IRESCO
Monique Pinçon, sociologue, CNRS / CSU IRESCO
Antoine Savoye, sociologue, professeur, Université de Paris 8
Françoise Tétard, historienne, ingénieur d’études au CNRS
Alain Vulbeau, sociologue, professeur, Université de Paris X

Les intentions de communication sont à retourner sous la forme d’un projet d’une à deux pages maximum où vous penserez à indiquer vos coordonnées et votre profession ou fonction. Elles sont à adresser avant le 15 mars 2005 à :

Samuel Boussion, 37, rue Pouchet, 75017 Paris

samuelboussion@hotmail.com

Elles seront examinées par le comité scientifique qui vous donnera une réponse avant le 1er juin 2005.

 


[1] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Dans les beaux quartiers, Paris, Le Seuil, 1989, p. 126.

[2]. Voir Michelle Perrot, « Un nouveau paysage social » dans Philanthropes et politiques sociales en Europe (XVIIIe – XXe siècles), AREPPOS, Paris, Anthropos, 1994, p. 171-174.

[3] Cf. Mathias Gardet, Alain Vilbrod, Les Orphelins-apprentis d’Auteuil. Histoire d’une œuvre, Paris, Belin, 2000.

[4] Le Journal de Toulouse, 1er-2 juin 1991, article récolté par Maurice Capul.

 

Catégories

Dates

  • mardi 15 mars 2005

Contacts

  • Boussion Samuel
    courriel : samuelboussion [at] hotmail [dot] com

Source de l'information

  • Samuel Boussion
    courriel : boussion [at] bule [dot] univ-angers [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les Châteaux du social XIXe-XXe siècles », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 17 janvier 2005, http://calenda.org/189786