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Voyager en Europe du Consulat aux Restaurations

Entre contraintes nationales et tentations cosmopolites

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Publié le jeudi 10 mars 2005 par Natalie Petiteau

Résumé

Annonce

Voyager en Europe du Consulat à la Restauration.
Contraintes nationales et tentations cosmopolites.


Si le voyage est à la mode, il n’est pas habituel de le mettre en relation avec un cadre politique en mouvement. C’est la perspective de réflexion que nous suggérons ici, pour plusieurs raisons qui serviront d’exposé des motifs et à la fois des pistes d’investigations proposées aux travaux que nous espérons réunir à Strasbourg en janvier 2006.
Daniel Roche a souligné, dans son récent essai intitulé Humeurs vagabondes, que les perspectives géographiques qui définissent la plupart des travaux sur le voyage et les voyageurs (le séjour « dans » tel pays ou contrée, le séjour « de » telle nationalité ou catégorie d’individus voyageant) ont un caractère limitatif et surtout, peut-être, artificiel. Le choix de la longue période et la définition la plus large possible des mobilités aident au contraire à resituer l’expérience du voyageur dans le substrat de pratiques (démarches administratives, étape, transport, contacts, hospitalité), d’attitudes (inventaire, curiosité, investigations, découverte) et d’usages du temps qui lui donnent sa couleur originale, son caractère d’époque. Tout en retenant cette leçon, nous suggérons d’en inverser une partie des prémisses et de recentrer l’attention à la fois sur les déplacements les plus proches du voyage dans sa définition traditionnelle et sur une période plus ramassée.
Non qu’il soit fructueux d’exclure par principe tel ou tel groupe : mais par souci de cohérence du corpus d’objets à constituer et de sources à utiliser, on invitera à privilégier ceux qui proposent des sources à la première personne (épistolaires, mémorialistes, diaristes ou directement narratives, sans qu’ils se revendiquent nécessairement du « genre » du récit de voyage). Mais évitons toute définition catégorielle par l’objet du voyage (les rapprochements familiaux, les séjours de formation, d’exploration, d’affaires et de loisir) ou par ses conditions matérielles et ses contraintes. Car c’est la manière de vivre et de penser la mobilité, d’introduire l’observation à travers la sécheresse des étapes et des faits qui est déterminante. L’errance et la fuite n’empêchent forcément pas l’émigré d’avoir la sensibilité d’un voyageur, et si bien souvent le premier objectif qu’il poursuit est de se sédentariser hors de France, cela peut être, une fois ce but atteint, pour voyager de nouveau. Si les militaires se déplacent, et sur de longues distances, ils ne voyagent pas tous : mais beaucoup écrivent des lettres, celui-ci se fait diariste ou aquarelliste, et celui-là est rejoint par sa famille, ce qui fait beaucoup de matériaux à mettre en perspective pour une réflexion sur le voyage (ainsi le père de George Sand qui fait venir les siens à Madrid en 1808 laisse-t-il une correspondance importante, tandis que l’Histoire de ma vie fait de ce voyage bien aventureux un récit autobiographique d’enfance).
Expliquons-nous à présent sur la période choisie. Les débuts du Consulat et la signature du traité d’Amiens (et de Lunéville), d’un côté, semblent ouvrir une phase de paix en Europe, après les conflits nés autour de la France révolutionnaire et des républiques sœurs. Nul n’ignore que ce moment fut mis à profit par de nombreux voyageurs coupés de la France en révolution et de ses satellites depuis près d’une décennie pour partir en découverte, appréhender le changement, observer les mœurs et les institutions rénovées, tout spécialement par des Anglais. Il s’agit d’y mettre la légende (noire ou démocratique) à l’épreuve de la vérité, de faire la part de la tradition et du moderne à l’échelle d’une société aussi décriée qu’admirée pour avoir prétendu faire table rase du passé. Bref il s’agit de relations construites non seulement sur l’épreuve vécue de l’altérité de civilisation mais aussi sur l’écart du temps, mettant à distance un corpus préalable de voyages et de témoignages.
Par la suite, entre l’hégémonie continentale de la France napoléonienne et l’Europe des restaurations, le « moment » 1814-1815 fournit à de nombreux Britanniques l’occasion de nouveaux travels de curiosité ou de d’inventaire raisonné : visite des champs de bataille des derniers soubresauts de l’Empire, dûment balisés par des guides, reprise du Grand Tour vers l’Italie, renaissance des circuits commerciaux vers la Hollande ou la Rhénanie… Le compte rendu de l'altérité s’attache ici moins aux institutions, dont le nouveau visage est encore mal saisissable qu’à celle des mœurs civiles et des coutumes (de la conversation à la cuisine, de la place des femmes à l'état d'esprit du bas peuple). Les Anglais ne sont pas les seuls à déléguer à Paris et dans le reste de l'Europe beaucoup de voyageurs et de curieux. Il y a le cas des Russes et des Prussiens que l’occupation militaire confronte à la « modernité » de la société politique et des mœurs françaises. Il y a également le cas des Français eux-mêmes, comme le rappelle l’entreprise des « commissaires extraordinaires », ou envoyés spéciaux de Louis XVIII et ensuite de Napoléon qui avaient pour mission de prendre le pouls du pays en 1814 et 1815. C'est à une nouvelle cartographie imaginaire des tempéraments et des civilités qu'aboutit la rupture de l’édifice napoléonien, ce qui rejoint la question des rapports entre voyage et identités nationales.
Car la confrontation des différents Etats avec la France révolutionnaire et impériale puis le règlement d’inspiration providentialiste de l’équilibre européen post-1815 par la Sainte-Alliance fait des premières décennies du XIXe siècle une phase essentielle de formation des nationalismes modernes. Or le témoignage des voyageurs y a sa part, surtout si on l’augmente des récits laissés par les différentes mobilités « contraintes » de la période, qui contribuent à fournir en images concrètes de l’altérité le magasin des stéréotypes nationaux. Le culte du territoire et l’ancrage idéalisé au sol qui sont propres au nationalisme français héritent des récits des vétérans et des demi-soldes dont le parcours contient des épisodes de mobilité peu étudiés (licenciements et rappels, voyage de retour vers les foyers). Le retour des prisonniers de guerre, après 1815, peut aussi être sollicité dans ce sens. La France a ainsi libéré beaucoup d’Espagnols et d’Anglais pris dans la guerre navale, dans le débarquement hollandais manqué de 1809, dans la guerre péninsulaire, dont certains étaient tout de même retenus depuis la rupture de la paix d'Amiens, donc depuis plus de dix ans. Elle a également recouvré les soldats qu'elle avait laissés en Russie, et ceux que les Anglais et les Espagnols gardaient sur leurs «sépulcres flottants». Les récits de captivité, parfois cocasses, parfois atroces, suivis de considérations sur le retour au pays, contribuent à former le regard sur l'étranger et, par contrecoup, les consciences nationales. Le retour d’émigration, enfin, peut constituer un terrain d’étude, en tant que rêve devenu réalité mais demeurant transmuté par l’écriture épistolaire ou par le travail du mémorialiste (on se souviendra qu’il y a des émigrés qui ne sont pas français mais piémontais, romains ou toscans). L’Europe des restaurations a aussi jeté sur les routes de nouveaux exilés, ceux qui ont été accueillis en France (patriotes italiens, officiers polonais, libéraux espagnols) étant moins connus que ces Français proscrits par Louis XVIII et dispersés en Europe, à la fois surveillés et protégés par la police de Metternich. Le contrôle de ces agitateurs potentiels, itinérants plus que sédentaires, a laissé de nombreuses traces archivistiques en sus des témoignages directs des intéressés. La condition des voyageurs y a également sa part, car les obligations juridiques et administratives qui l’encadrent ont reçu une grande partie de leur visage moderne avec la Révolution et ses suites, les exigences d’identification et de contrôle des déplacements et des franchissements de frontières étant renforcées en France puis ailleurs.
De part et d’autre de la charnière de 1815 (et des faux-semblants du retour à l’ordre qu’elle annonce pour l’Europe), s’opère la transition entre le récit de voyage des Lumières et celui du romantisme. Du premier, qui est traversé, on le sait, de tensions contradictoires, l’ère napoléonienne a perpétué certaines exigences scientifiques (description, classement, exhaustivité), de sorte que les voyages dans les départements réunis ou des nouveaux Etats virent souvent aux mémoires descriptifs et statistiques proches de ceux que les préfets de l’ « administration rationnelle » avaient confectionnés pour Chaptal, et qu’on n’est pas toujours loin d’un regard ethnographique de type impérialiste, réordonnant la diversité de l’Europe conquise par rapport à la figure obligée du progrès qu’incarne la civilisation française. Le problème des « confins » de l’Europe et le dilemme relativité/gradation des civilisations demeurent évidemment posés par les voyageurs, ainsi à propos de l’Italie du Sud (Calabre notamment), de l’Illyrie ou des avant-postes ottomans, et naturellement de la Russie. Mais cette même ère napoléonienne a aussi rouvert les voies du voyage subjectif et sensible, soit qu’il se soit fait une place en résistance à l’uniformisation politique des institutions et des mœurs, soit qu’il ait pris plaisir à subvertir les règles d’un genre établi comme l’a fait Chateaubriand pour le voyage en Terre sainte. Le voyage comme expérience du moi plutôt que comme éducation du jugement, comme aventure et hasard plutôt que parcours balisé, comme exaltation des sens (harmonies de la nature, notamment de la montagne, ou spectacle des ruines) plutôt qu’austère somme de connaissances, c’est un déplacement de perspectives en cours depuis Rousseau et achevé seulement dans l’Europe de l’ordre rigide du traité de Vienne. Dans quelle mesure l’affirmation de cette voie, au début du XIXe siècle, bénéficie-t-elle de l’empreinte que les cadres politiques de l’époque (avec une police des étrangers et une police de l’esprit public plus présentes et mieux outillées que sous l’Ancien Régime) ont donnée au voyage ? Dans quelle mesure la clé de cette transition tient-elle à la suspension relative de la perspective cosmopolitique qu’impliquait l’échec de Napoléon, et à un retour à une problématique « hiérarchique et concentrique » (F. Wolfzettel) de nations européennes s’affirmant et s’historisant les unes face aux autres ? Telles sont quelques-unes des questions attachées à ce projet de colloque .





Catégories

Lieux

  • Strasbourg, France

Dates

  • dimanche 27 novembre 2005

Fichiers attachés

Contacts

  • Nicolas Bourguinat
    courriel : bourguin [at] unistra [dot] fr

Source de l'information

  • Nicolas Bourguinat
    courriel : bourguin [at] unistra [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Voyager en Europe du Consulat aux Restaurations », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 10 mars 2005, http://calenda.org/189962