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Expérimenter

Appel pour le n° 9 de la revue Tracés

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Publié le jeudi 10 mars 2005 par Natalie Petiteau

Résumé

Annonce

Ce texte ne se veut pas programmatique, mais indicatif. Il propose aux futurs rédacteurs du numéro « Expérimenter » quelques pistes de réflexion, par rapport auxquelles ces derniers auront à se positionner. Le projet de recherche dans lequel il s’inscrit est intitulé « Contextes et usages », dont voici un extrait de l’avant-propos.

« Il s’agira pour chacun des participants de travailler sur ces deux notions, sur les enjeux théoriques et méthodologiques qu’elles impliquent et sur leurs possibilités d’application. Dans l’optique interdisciplinaire qui est celle de la revue, historiens, sociologues, philosophes et « littéraires » confronteront leurs définitions et leurs appréhensions des deux notions. Contextes et usages constituent tout aussi bien des prismes que des objets d’analyse à part entière : étudier des objets en contexte c’est faire du contexte le principe d’intelligibilité d’une pratique, d’un évènement, ou encore d’un discours. Le contexte est un cadre dans lequel se déroule l’action mais aussi une « ressource » pour les acteurs. Il y a évidemment des « échelles » de contextes (locale, situationnelle, globale…), dont les rédacteurs pourront rendre compte. Quant aux usages, on peut estimer qu’ils désignent toutes les actions indexées à un contexte. Envisageables comme les applications ou les déclinaisons d’une règle, ils peuvent aussi être compris comme ce qui, du fait de leur régularité, produit une règle ».

Les potentiels rédacteurs devront donc tenir compte à la fois de ce projet et de l’édito qui suit. Des textes de 5 à 8 pages format word devront être rendus avant le 11 avril. Ils feront l'objet d'une première sélection de la part du comité de lecture de la revue. Si la publication du texte est décidée, le rédacteur aura alors la possibilité d'étoffer son premier jet. La version définitive devra être remise avant le 8 mai.

Contextes de l’expérimentation.

L'adjectif « expérimental », fait partie de ces vocables transfuges, qui, ressortissant originellement au domaine scientifique, se voient étendus à toutes sortes de pratiques. Cette tendance n'est pas nouvelle, mais on peut être frappé par la prolifération du vocabulaire de l'expérimentation, qui viserait à émanciper l'expérimentation de toute référence à l'activité strictement scientifique.

Or l'expérimentation est liée à des contextes d’incertitude. Expérimenter, c’est faire quelque chose sans savoir complètement ce que l'on fait, agir tout en sachant que la possibilité de l’échec est la condition même de la réussite de l’action. L’expérimentation mêle une composante d’activité à une composante de passivité : expérimenter c'est d'une certaine manière agir, c'est d'une autre manière recevoir quelque chose d'extérieur. L’expérimentateur n’a donc qu’une obsession : que rien dans le processus expérimental ne permette d’en prévoir l’issue, c’est-à-dire que toute les traces d’un comportement humain, finalisé, disparaissent de ce processus. Paradoxalement, le seul moyen de s’assurer de cet effacement de l’expérimentateur est de renforcer les contraintes des protocoles expérimentaux. Cette mise en scène de l’effacement n’aurait-elle pas pour effet pervers de faire oublier que le protocole, le laboratoire sont eux-mêmes des contextes déterminants dans la production des faits expérimentaux ? En cherchant légitimement à s’effacer, l’expérimentateur ne court-il pas le risque de s’oublier tout à fait, de confondre expérimentation et réalité, d’étendre à tort l’expérimentation à des réalités non-expérimentables, parce qu’autonomes, ou essentiellement indexées à un milieu spécifique, à une histoire propre ?

La distinction sujet/objet

L’expérimentation mêle une composante d’activité à une composante de passivité : expérimenter c'est d'une certaine manière agir, c'est d'une autre manière recevoir quelque chose d'extérieur. Cette composante de passivité, l'expérimentation la doit à la notion d'expérience à laquelle est elle liée, même si elle ne s'y identifie pas. L'expérience désigne en effet une rencontre entre le sujet et une réalité extérieure. Tout ce passe comme si expérimenter revenait à faire un usage productif de cette extériorité de l'expérience. Expérimenter n'est pas seulement observer, mais produire de façon méthodique une expérience cruciale, une décision de l'extérieur.

L’usage de procédés expérimentaux suppose par conséquent de distinguer entre, d’un côté le sujet, et de l’autre le monde. Mais en tant qu’elle se situe dans des contextes d’incertitudes, l’expérimentation nie cette distinction sujet-objet, du moins dans sa stabilité. Dans le contexte opaque de l’expérimentation, il est difficile de faire le partage entre l’intention subjective et une causalité extérieure. Comment penser la stabilité d’un sujet qui expérimente (et la vie n’est rien d’autre que l’expérience) alors que par principe l’expérience est le domaine de l’ouverture la plus radicale ?

Si je dis « j’expérimente », je dis en même temps que je fais quelque chose, et que je ne sais complètement ce que c'est. Peut-on employer un verbe transitif d'action sans complément d'objet ? Quel sujet saurait régir un acte dont l'objet intentionnel resterait indéterminé ou variable ? C’est peut-être de cette situation paradoxale que découle l’intérêt esthétique contemporain pour l'expérimentation, pour le variable dans l'expérimentation, dans un contexte de crise du sujet.

Les usages esthétiques de l'expérimentation se situent en effet dans une conception moderniste de l'art, comme transgression. Il est possible qu'elle remette en cause un ensemble de schèmes de productions de réception, de théorie et de critique de l'art, héritées de notre modernité, à commencer par des instances dominantes comme celles de l'auteur ou de l'œuvre. Il devient ainsi de plus en plus difficile de distinguer le temps de la création de celui de la recherche. Mais chercher à tout prix l’ouverture propre à l’expérimentation ne ferait-il pas prendre le risque d’un nouveau type de fermeture, d’un retour de la stabilité dont la destruction pouvait paraître si féconde ? La généralisation de l’expérimentation n’a t-elle pas pour conséquence paradoxale d’instaurer un nouveau modèle d’usage, alors que son sens résidait au départ dans la transgression des usages dominants ?

L’expérimentation : usage dominé, usage dominant

Si l'on se place au plus près des usages scientifiques de l'expérimentation, il apparaît que l'expérimentation soit essentiellement subordonnée à la construction de théories. Le consensus dominant en épistémologie autour de l'idée que les faits expérimentaux seraient toujours déjà chargés de théorie (Duhem), que les dispositifs d'expérimentation seraient des théories matérialisées (Bachelard), est une expression paradigmatique de cette subordination. Mais peut-être ne s'agit-il là que d'une illusion d'optique, liée à un point de vue particulier, celui d'une épistémologie de la preuve.

Le programme fort de la sociologie des sciences pourrait bien, au contraire, remettre en cause cet ordre des choses. Les théories seraient-elles pas toujours déjà chargés de dispositifs techniques d'expérimentation? L'expérimentation pourrait-elle passer d'usage dominé à usage dominant? Comment penser le rapport de l’expérimentation au contexte scientifique qui est le sien, comment peut-elle travailler ce contexte et non être seulement déterminée par lui ?

Dans la même perspective de majoration du rôle de l'expérimentation dans le domaine scientifique, on pourrait essayer de voir comment certains usages spécifiques aux sciences formelles (logique, mathématiques) permettraient de les définir comme des sciences expérimentales. Dans certains cas, expérimenter n’est plus poser une question à la nature mais agir et voir si une loi, ou un axiome, s’avère être utile. Plus généralement, on pourrait se demander si une considération des pratiques scientifiques fondées sur les usages, plus que sur l'analyse logique des théories, peut contribuer à remettre en question la démarcation traditionnelle entre sciences formelles et sciences empiriques.

Catégories

Lieux

  • Lyon, France

Dates

  • lundi 11 avril 2005

Contacts

  • Association Tracés
    courriel : Traces [at] ens-lsh [dot] fr

Source de l'information

  • Fossier #
    courriel : afossier [at] ens-lsh [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Expérimenter », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 10 mars 2005, http://calenda.org/189967