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Retours, retrouvailles

Numéro thémathique de la revue Diasporas, histoire et sociétés

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Publié le lundi 23 mai 2005 par Natalie Petiteau

Résumé

Annonce

« Retours, retrouvailles »

On part, au moment de l’exil ou de l’émigration, avec ou sans esprit de retour. Il y a souvent urgence, ou désir : il s’agit de fuir une persécution, trouver un refuge, aller vers la lumière d’un horizon. Le Stavros d’America, America ne regarde pas en arrière, sinon pour permettre aux siens de s’échapper à sa suite. Mais sans doute l’espérance d’un retour futur, même très improbable, a-t-elle permis à beaucoup d’apprivoiser un peu la peine de l’exil. Combien de militants, de groupes, de minorités, ont-ils basculé dans l’arrachement en étant persuadés que leur malheur était provisoire, et qu’un changement de majorité ou de régime les ramènerait sans tarder, quitte à hâter les choses par l’engagement ? On songe aux républicains espagnols, même si les décennies immobiles se sont accumulées au lendemain de la Retirada de 1939. Il n’est pas jusqu’aux juifs, auxquels l’expérience même de la diaspora, cet exil aux dimensions de la terre, semblait interdire toute idée de retour, qui n’aient répété, pendant des siècles, “ l’an prochain à Jérusalem ” ; avant que la création de l’État d’Israël ne leur ouvre la possibilité de l’aliya, la montée, ou le “ retour ” sur la terre des ancêtres.

Lorsque les historiens, les sociologues ou les juristes réfléchissent sur l’exil et la diaspora, ils devraient donc intégrer dans leurs analyses la pensée du retour que tant de migrants entretiennent en eux, qu’il s’agisse d’une visée pragmatique ou d’une perspective fantasmatique ou ritualisée. Que de types de “ retour ”, du reste ! Il est des fugitifs ou des émigrants qui reviennent spontanément, que leur geste soit clandestin, que la victoire de leurs idées l’ait rendu possible, ou tout simplement que leurs voyages ne soient dictés que par des supputations sur le mieux vivre ici ou là-bas. Or les statistiques et les observateurs ont-ils toujours accordé suffisamment d’importance à ces hommes et femmes revenus de l’émigration (parfois au sens d’une déception), et dont on imagine qu’ils ont joué des rôles importants dans la modernisation et la mobilisation de leurs sociétés d’origine. Prenons l’exemple de ces jeunes domestiques, “ Bécassine ” de Bretagne ou d’Alsace, hier, du Portugal, du Sri-Lanka…, aujourd’hui, qui reviennent au pays après des années passées dans les intérieurs bourgeois des grandes villes : à quelle société appartiennent-elles, dès lors ? À quelle manière d’être femme et de la léguer à leurs propres filles ? Nous pensons encore trop, sans doute, la migration comme un aller simple entre un ici et un ailleurs : il y a eu, il y a encore, toutes sortes de retours et surtout d’allers-retours, pour un mariage, un accouchement, un partage de famille, des vacances, des fêtes, une seconde chance, une retraite (un mot jamais aussi bien employé que dans ce cas), une dernière demeure, enfin.

Dans d’autres cas, ce sont les enfants qui “ reviennent ”, pour des vacances, des séjours à mi chemin entre l’identitaire et le touristique, ou même des réinstallations. L’État grec s’efforce aujourd’hui de transformer la diaspora en gisement potentiel de clientèle pour ses infrastructures d’accueil ; un “ tourisme du retour ” semble promis à de beaux jours, à l’image de l’essor extraordinaire qu’a connu en Europe la généalogie, ce retour de papier accompli par des citadins et des immigrés soucieux de s’enfouir dans le temps supposé immobile des terroirs paysans et des identités autochtones. Dans le cas des Portugais, un certain nombre de filles et fils d’émigrants parcourent le chemin “ à l’envers ” pour rémigrer dans le pays des parents ; fausse symétrie, à vrai dire, puisque les parcours et les valeurs ont été profondément bousculés, les uns étant partis au cœur de plusieurs défaites (politique, économique, sociale et culturelle), les autres revenant au nom d’un choix, entre retrouvailles et reconquête. Ainsi en va-t-il également de ces Argentins d’ascendance italienne qui reviennent aujourd’hui vers l’Italie que leurs aïeux avaient quittée à la fin du XIXe siècle. L’attraction a changé de sens entre anciennes terres d’émigration et d’immigration.

Mais la temporalité du retour n’est pas seulement celle des individus, et elle peut se jouer sur des durées parfois très longues. Les États savent pardonner, ou amnistier, invitant les fils prodigues à rentrer au prix d’une conversion, au pire, de l’oubli et du silence, au mieux. L’Espagne franquiste l’a proposé, comme auparavant la France du Second Empire, quelques années après le coup d’État du 2 décembre 1851. L’État peut également viser au “ retour ” — les guillemets s’imposent plus que jamais — de très lointains membres de la nation qu’il représente. Sa décision a pu revêtir une dimension éthique pour offrir aux héritiers des bannis ou des fuyards une réintégration qui prend les allures d’une réparation devant l’histoire ou l’humanité. Un bel exemple en est fourni par la France révolutionnaire dont une loi de 1790 offre la nationalité à tout descendant de Français ayant quitté le pays pour fait de religion — depuis le XVIe siècle — et qui souhaite se réinstaller sur la terre de ses ancêtres. Arrivent alors en France, et jusqu’au XXe siècle, quelques centaines de membres des élites protestantes européennes auxquels une généalogie — le privilège par excellence — tient lieu de tout titre. D’autres États ont depuis mis en place des législations très précises qui fondent et encadrent un “ droit au retour ” dont bénéficient, des siècles après, les acteurs de diasporas médiévales, voire millénaires. Des centaines de milliers de juifs — et non-juifs, dès lors qu’ils n’étaient pas arabes, mais venaient de l’ex-URSS…— ont immigré en Israël grâce aux lois du retour votées en 1950 (amendée en 1970) et 2000 ; mais la question se pose également, à partir de prémisses fort différentes, pour les Palestiniens ; des centaines de milliers d’Allemands ont gagné la RFA, notamment en 1989-1991, en bénéficiant d’une loi de 1953 qui déclarait ouvertes les portes du pays aux “ Allemands sans nationalité allemande ”, selon la terminologie officielle. De tels droits au retour renvoient directement à la conception qu’une nation peut se faire d’elle-même : s’il y a des rentrants immédiatement admissibles à la table d’une communauté de destin, c’est donc qu’ils ont gardé en eux des choses qui ne se perdent pas, quand bien même le sol, le nom, la langue, ont été emportés. C’est que l’espace identitaire — la nation au sens “ allemand ” du terme — est plus réel que les solutions de continuité que les géographies physique et politique et les changements d’ère peuvent introduire. Être Allemand ou Israélien, ce serait donc avoir, des siècles après, le droit de retourner dans une patrie dont nul chez les siens n’était peut-être jamais parti. Privilège que la France ne sait pas accorder à ses propres émigrés, sauf aux huguenots, on l’a vu, ou encore à ces “ rapatriés ” d’Algérie dont beaucoup avaient leurs racines en Espagne, en Italie ou sur place (pour les juifs et certains musulmans).

Le retour peut enfin s’effectuer sans voyager, sinon à travers les accidents de l’identité. Des conversions forcées ou de prudence peuvent être découvertes et dénoncées longtemps après. C’est une expérience qu’ont pu faire des Turcs, apprenant que leur ancêtre était un enfant arménien converti de force en 1915, au moment du génocide. Dans le Portugal des années 1920, des paysans ont redécouvert qu’ils avaient été des marranes, et une communauté a pu être refondée, sans apport extérieur, par une sorte de “ déconversion ” rendant les intéressés à une identité qu’ils avaient pourtant oubliée. La récente réappropriation d’une mémoire de l’esclavage, chez les immigrés d’origine africaine ou antillaise, relève sans doute d’un cheminement comparable : il n’y a guère de devoir, il y a surtout des choix de mémoire.

Le retour n’est pas l’expérience majoritaire des exils et des diasporas. Mais il suffit sans doute qu’il en soit un horizon, et parfois une réalité (à plusieurs visages, on vient de l’apercevoir), pour qu’il mérite d’être interrogé. Ne serait-ce que parce que le retour est aussi, pleinement, un départ : on ne revient pas tel que l’on était, on bâtit à sa manière, parfois à sa guise, l’identité et le lieu auxquels on choisit de revenir. L’homme de retour n’est plus lui-même, quand bien même il exulte de s’être retrouvé : ultime marque, sans doute, de l’expérience de la diaspora.

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Si ce thème vous intéresse, vous êtes invité à envoyer votre proposition au comité de rédaction, par courrier électronique ou postal. Nous vous serions reconnaissant de tenir compte des modalités suivantes :

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- tout article proposé est expertisé par deux lecteurs et ne peut être publié qu'après avis favorable du comité de rédaction. L'auteur aura éventuellement à faire des mises au point et des modifications en fonction des remarques qui lui seront faites.

- les articles définitifs devront être communiqués avant début janvier 2006. Ils ne devront pas dépasser 30 000 signes (notes et espaces compris). Ils devront être envoyés en fichier joint par courrier électronique ou, à défaut, par disquette (format .rtf). Ils devront être complétés par un résumé de 5 lignes maximum.

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Dates

  • jeudi 30 juin 2005

Contacts

  • Patrick Cabanel
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Source de l'information

  • Patrick Cabanel
    courriel :

Pour citer cette annonce

« Retours, retrouvailles », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 23 mai 2005, http://calenda.org/190272