AccueilL’expertise comme objet local : cadrages et enjeux de l’observation rapprochée

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Publié le jeudi 26 mai 2005 par Natalie Petiteau

Résumé

Le colloque s'intéressera au développement actuel de l'expertise sociale et culturelle "au plan local" (par opposition au plan national) et aux enjeux à la fois scientifiques et politiques de ce développement.

Annonce

Le « local », considéré comme situation de l’agir distincte du « national » et de l’« international », n’a pas, de toute évidence, le même degré de légitimité dans tous les pays, la France occupant sans doute une position extrême : que l’on songe à la difficulté, pour une institution, de s’y réclamer d’un fondement local, malgré les outils de légitimation fournis par plus de vingt ans de politique volontariste de décentralisation.

Pourtant, il est clair qu’il s’agit d’un niveau d’action publique de plus en plus adopté et valorisé, y compris en France. On peut l’interpréter, le plus fréquemment, comme une forme de maillage territorial opéré en référence à l’ambition d’une meilleure et plus efficace intégration sociale : l’identification d’un niveau local est le résultat d’un instrument de mise en équivalence des situations (tous les niveaux locaux sont comparables) et l’objet local est alors un objet « fractal » ou microcosmique.

Mais ce n’est pas là le seul mode d’existence de l’objet « local » : il participe aussi d’un mouvement d’ensemble que dessinent, tout à la fois, des politiques étatiques de changement d’échelle dans l’observation des sociétés, tendant à donner toute sa place à une pertinence du « micro-social » (les niveaux locaux sont non-équivalents) et des politiques participatives ancrées dans la « cité par projet » (Boltanski, Chiapello), que la notion de « gouvernance locale » tend à porter désormais.

Il n’est pas sûr d’ailleurs que l’on puisse isoler, autrement que comme hypothèses d’école, chacun de ces deux mouvements producteurs de « local » et ce pourrait sans doute être l’un des profits issus du colloque que d’en montrer les interpénétrations et les essais éventuels de découplage. Néanmoins, il paraît prématuré de prétendre cerner l’ensemble des incidences de cet objet, encore particulièrement instable, malgré toute l’importance que la science politique lui a donnée.

C’est pourquoi, on a choisi de centrer la perspective sur l’un des modes de production du local : l’expertise. Quelle que soit la dynamique sociale dans laquelle est pris le local, il semble bien en effet qu’il ait à faire avec l’élaboration spécifique de données et avec l’expertise. L’expertise vient remplir de mesures le cadre d’action local comme si elle trouvait là sa fonction la plus adéquate, mais elle le fait au prix de la mobilisation de tant d’acteurs disparates qu’il peut exister un doute quant à l’homogénéité même de cette notion d’expertise, dès lors qu’elle est saisie à ce niveau.

1.La mesure du local : fabrication des données et inscription locale des objets.

Comment se fabriquent les données à l’échelle locale ?

a/ En France, plusieurs types d’acteurs collectifs participent à cette production. INSEE certes, mais aussi Conseil Economique et Social Régional, Conseil Général, mais aussi institutions familiales (CAF, UDAF), Chambres des Métiers, etc. D’autres catégories d’acteurs collectifs interviennent également à la commande : cabinets de consultants, sociétés d’ingénierie de services, etc. Il conviendrait de penser l’articulation de ces productions. Enfin, assemblages complexes de ces catégories d’acteurs collectifs et d’autre encore, les observatoires locaux (de la santé, des transports, de l’environnement, etc.) doivent aussi être considérés.

Qu’en est-il dans les pays homologues ? Le niveau de développement permet-il d’observer des effets de taille critique ?

Au-delà de ces variations sociétales, quelles politiques de la statistique y sont-elles à l’œuvre, quelle latitude pour les techniciens, quels types de recrutements, quels modes de recueil ?

b/ Expertise scientifique et technique, économique, sociale ou culturelle, la mesure du local repose également sur des acteurs individuels, qui agissent soit en personne, soit par formation professionnelle. Il importe en ce sens d’intégrer dans l’observation toutes les formes de mesure du local qui sont indigènes ou contribuent à l’inscription locale des objets, notamment la monographie historique (qui joue un rôle important dans le classement des objets à l’inventaire) ou le recueil ethnographique (et sa contribution à l’identité locale des objets). On sera donc attentif à toutes les initiatives qui, du fait de leur objectif - mesurer et prévoir l’activité culturelle et sociale - doivent gérer des tensions épistémologiques et politiques entre inscription locale des pratiques et valeur nationale des objets, signification personnelle et valorisation industrielle des objets, etc. L’échelon local est, de ce point de vue, comme il a été souligné par Alban Bensa, aussi un lieu privilégié d’observation des usages faits par les individus des classifications, en tant que moyen de relativiser le cadrage professionnel d’une activité, y compris celui opéré par l’observation scientifique.

Au-delà de l’inévitable diversité des expériences qui pourraient être ainsi recueillies, on peut se demander quelles sont les principales formes de stabilisation experte de ces mesures indigènes, quels en sont les outils et instruments.

Ainsi, la coexistence d’acteurs explicitement habilités à intervenir en toute légitimité dans cette production de données locales et d’autres qui le sont moins, invite à étudier les situations comme reposant sur des dispositifs complexes d'expertise, du fait que la question de l'expertise y est un enjeu.

2.L’expertise, les sciences sociales et la construction économique du local

L’expertise n’est pas qu’un instrument de la relance, de la correction des inégalités, de la réhabilitation ou de la réparation. Elle participe positivement, en informant les acteurs, à la construction économique, au sens anthropologique, de l’échange local.

Dans cette configuration, le rôle des chercheurs en sciences sociales n'a cessé de s'affirmer, aussi bien sous la forme de l'accompagnement savant de dispositions politiques difficiles (reconversions, fermetures), que sous la forme de la prospective, qu'elle soit à visée alternative ou de maintien de l'ordre des choses.

On sera donc particulièrement attentif à intégrer dans l'exploration de l’expertise comme objet local, les contributions des chercheurs non seulement à l’insertion professionnelle mais au développement de l’échange économique par la mise en forme de nouveaux emplois et aussi par la promotion de formes nouvelles de l'échange, comme l'économie sociale et solidaire.

Comment l’expertise des sciences sociales participe-t-elle à la modernisation des appareils industriels et de services et à la création de nouvelles qualifications ? L'économie sociale et solidaire et le secteur associatif, qui revendiquent volontiers une forme originale d'expertise de proximité, tout en étant gros consommateurs d'expertise savante, offrent-ils une situation originale de ce point de vue?

Toutes les recherches qui permettent, par leur réflexivité, de penser l’évolution de l’emploi et à la recomposition de l’économie locale, seront donc les bienvenues.

3.L’expertise culturelle : un enjeu local fort ?

L’expertise culturelle constitue un enjeu politique particulier dans le contexte français de la décentralisation administrative. En tant qu’effort de contextualisation de la consommation culturelle, elle apporte, en effet, une justification économique et politique de l’ancrage local de l’activité artistique. Elle contribue donc en même temps au processus de rationalisation des politiques culturelles locales (et au développement de fonctions d’expertise culturelle dans les administrations locales) et à la déstabilisation des critères d’évaluation de la qualité artistique hérités d’une conception centraliste et républicaine de la politique culturelle (la “politique des chefs d’œuvre” et le “pouvoir aux créateurs”). Plusieurs phénomènes méritent une attention particulière :

— La constitution d’un marché local de l’expertise culturelle échappant partiellement à l’hégémonie de consultants parisiens réputés et de cabinets d’architectes en matière de conception et d’audit d’équipements culturels. La stabilisation, d’un côté, de dispositifs hybrides visant à objectiver la consommation culturelle en région, et de l’autre de formules d’intervention, d’éducation ou de médiation artistique conçus “ sur mesure ” pour des collectivités locales sont des phénomènes rarement observés d’un point de vue local. Les premiers contribuent à la mise en réseau des ressources culturelles locales en même temps qu’à l’inscription locale des activités artistiques. Les seconds au développement d’emplois culturels mal définis mais qui élargissent les possibilités d’insertion professionnelle des personnes formées dans la région.

— La construction d’un « espace public local » de la culture, porté conjointement par l’expertise profane des militants associatifs ou politiques et l’expertise professionnelle des administrations locales de la culture. La constitution de cet espace public retentit aussi bien sur la définition des problèmes et l’évaluation des besoins culturels que, plus généralement, sur la définition des critères de gestion communale et l’évaluation du développement économique local.

— La modernisation, en lien avec la démocratisation culturelle, des entreprises culturelles locales, qu’elles soient portées par l’initiative publique ou par l’initiative privée. Cette modernisation favorise l’objectivation et la valorisation des fonctions de médiation de l’industrie culturelle locale entre espace local et territoire national, (par l’animation touristique et la construction d’une image de marque de la région), et entre culture nationale et identité locale (par la consommation culturelle et l’attachement des personnes étrangères à la localité).

Les dispositifs d’étude de la « culture en région », les formes — événements et équipements — de « l’investissement culturel local », les opérations de « patrimonialisation » de la culture matérielle (des objets du quotidien aux édifices industriels) et des entreprises culturelles (les exploitations cinématographiques par exemple) sont donc les trois enjeux de l’observation de l’expertise culturelle à l’échelon local. On portera un intérêt particulier à la culture locale — au sens de l’action de cultiver — de l’ethnicité.

4.Mesures sociales et mesure du social : la gouvernance en question

La gouvernance s’avère être l’une des expressions privilégiées de l’inscription de l’expertise dans le local, même si le malentendu entre chercheurs et élus ou techniciens locaux peut en atténuer l’impact, au point de rendre les chercheurs suspicieux quant à la possibilité de l’utiliser de manière féconde. Quoi qu’il en soit, la notion apparaissait initialement comme offrant la possibilité d’une refondation de la question du pouvoir, comme la possibilité de prendre en compte des modes d’exercice spécifiques du pouvoir en fonction de considérations d’échelle.

En ce sens, de nombreux dispositifs locaux d’expertise (notamment les observatoires publics ou para-publics) sont mobilisés comme des équipements de la gouvernance locale, au prix, toutefois, d’une légère évolution de la façon de « faire l’expert », du pourvoir au mouvoir. A côté de la culture du secret qui caractérisait l’expertise comme machine à pourvoir le politique en objets savants de gouvernement, peut-on mettre en évidence l’apparition progressive d’une culture de la publicité comme machine à mouvoir les gouvernés autour d’une cause ? Quelles en seraient les hybridations ?

Cette conception de l’expertise et du gouvernement local semble bien présupposer l’autonomie des personnes. L’autonomie des personnes à la fois comme moyen et comme fin, n’a-t-elle pas dès lors quelque chose du modèle rousseauiste de la volonté générale ? Il semble en effet nécessaire, d’une part, de penser que les destinataires des produits de l’expertise sont aussi des experts potentiels pour autant qu’on leur permet de participer et, d’autre part, de considérer que c’est cette participation qui permet véritablement aux personnes d’accéder à l’autonomie experte qu’on aura voulue pour eux. Cette mise en mouvement de populations, à la faveur d’un dispositif d’expertise participatif, est particulièrement caractéristique de la politique de la ville en France. Quelles pourraient en être les autres expressions (on peut aussi penser à ce qui est parfois aussi appelé la « maîtrise d’œuvre sociale ») ?

La complexité, voire l’opacité de cette question tient-elle au caractère paradoxal, voire contradictoire du statut de l’expertise en situation de gouvernance locale ? Il est en effet impératif de procéder presque simultanément à la mesure du social (selon des procédures d’expertises classiques qui se font à distance des bénéficiaires), pour « voir où on en est » et à la mise en œuvre de mesures sociales pour rendre possible l’action de ceux que l’on cherche précisément à entraîner dans l’action (selon des procédures plus participatives visant à aménager des passerelles d’accès). Sur ce point, notre préoccupation rencontre des questions plus générales concernant l’action publique : quelle palette de politiques d’activation peut-on mettre en œuvre à partir du local ? L’exemple des dispositifs néerlandais de traitement de la précarité et des sans abri ou des usagers de drogue, qui combinent à des degrés différents, des spécialistes et des non spécialistes, offre ici des plages d’analyse intéressantes, qui seraient à confronter à d’autres.

D’une manière générale, on sera attentif à toute proposition qui apporterait, sur ces questions, aussi bien le surcroît d’information empirique à partir duquel peut s’opérer l’affinement des notions et des problématiques, que la mise en question des appareils conceptuels en vigueur pour penser l’expertise, le local et leurs instruments de mesure.

Le colloque se déroulera le 7-8-9 décembre 2005.
La date limite de remise des propositions de communication — 5000 signes maximum — a été repoussée au 15 septembre 2005.

Les propositions de communication sont à adresser à : galloro@univ-metz.fr

Composition du Comité scientifique


Alain Desrosières (INSEE)
Nicolas Dodier (INSERM)
Vincent Dubois (IEP Strasbourg)
Jean-Marc Leveratto (Université de Metz)
Martine Mespoulet (Université de Poitiers)
Jean-Yves Trépos (Université de Metz)
Pierre Tripier (Université de Versailles Saint-Quentin)
Didier Vrancken (Université de Liège)


Catégories

Lieux

  • Metz, France

Dates

  • jeudi 15 septembre 2005

Contacts

  • Violette Nemessany
    courriel : violettenemessany [at] hotmail [dot] com
  • Jean-Marc Leveratto
    courriel : jmleverat [at] numericable [dot] fr
  • Piero Galloro
    courriel : galloro5 [at] univ-lorraine [dot] fr

Source de l'information

  • Jean-Marc Leveratto
    courriel : jmleverat [at] numericable [dot] fr

Pour citer cette annonce

« L’expertise comme objet local : cadrages et enjeux de l’observation rapprochée », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 26 mai 2005, http://calenda.org/190285