AccueilJournalistes et sociologues : entre reconnaissance et méconnaissance, concurrence et collaboration

Journalistes et sociologues : entre reconnaissance et méconnaissance, concurrence et collaboration

Journée d’études de l’atelier de doctorants et jeunes chercheurs « Journalistes et Publics »

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Publié le mercredi 02 novembre 2005 par Marie de Jerphanion

Résumé

Depuis « l’autonomisation » de leur discipline à la fin du XIX° siècle, journalistes et sociologues sont engagés dans des rapports de collaboration conflictuelle. Ces deux modes distincts d’investigation de la réalité sociale ont effectué des emprunts réciproques sans pour autant dégager un “ espace culturel et méthodologique ” commun. Il semble que c’est plutôt par la médiation du « politique » que se développent les échanges entre sociologie et journalisme. Cette journée d’études se propose donc d’ouvrir quelques pistes pour une analyse historique et sociologique des interactions entre ces deux disciplines, leurs relations parfois concurrentes avec le champ politique, en montrant notamment comment différentes conceptions de la démocratie sont au cœur des luttes pour le monopole de la parole publique légitime.

Annonce

Présentation générale

Thème de la journée d’études

Depuis « l’autonomisation » de leur discipline à la fin du XIX° siècle, journalistes et sociologues sont engagés dans des rapports de collaboration conflictuelle. Ces deux modes distincts d’investigation de la réalité sociale ont effectué des emprunts réciproques sans pour autant dégager un “ espace culturel et méthodologique ” commun. Il semble que c’est plutôt par la médiation du « politique » que se développent les échanges entre sociologie et journalisme. Cette journée d’études se propose donc d’ouvrir quelques pistes pour une analyse historique et sociologique des interactions entre ces deux disciplines, leurs relations parfois concurrentes avec le champ politique, en montrant notamment comment différentes conceptions de la démocratie sont au cœur des luttes pour le monopole de la parole publique légitime.

Une approche interdisciplinaire

Dans l’esprit de l’atelier « Journalistes et Publics » créé en 2002, cette journée d’études privilégie une approche interdisciplinaire : une fois par mois une quinzaine de doctorants et jeunes chercheurs en sociologie, science politique, histoire ou sciences de l’information et de la communication se réunissent à l’EHESS afin d’étudier les accès différenciés des groupes sociaux aux médias, les questions concernant la production et la réception des textes médiatiques ou bien encore les questions de méthodologie qui s’y rapportent. S’il s’articule principalement autour de la sociologie du journalisme, cet atelier est un lieu ouvert aux chercheuses et chercheurs des différentes disciplines des sciences humaines amenés à travailler sur les médias sans être forcément spécialisées sur le champ médiatique, espérant ainsi faciliter les échanges autour des recherches récentes en sociologie du journalisme et des publics. En somme, il ne s’agit pas tant de multiplier les analyses sur l’univers journalistique et ses publics, que d’essayer de saisir les relations d’interdépendances avec d’autres espaces, en privilégiant les travaux qui s’appuient sur des enquêtes de terrain rigoureuses. C’est dans cette optique que nous avons structuré cette journée selon deux axes d’approche, qui permettront de « distinguer sans séparer » des phénomènes qui se recoupent très largement.

Axe 1 : Les relations entre sociologues et journalistes à l’intersection du champ politique.

Politique d’autonomisation et autonomisation du politique.

Parce que la complexification croissante de la division sociale du travail et le processus de spécialisation fonctionnelle qui lui est lié produisent des effets dans l’univers scientifique, les travaux qui portent sur l’histoire du journalisme et sur l’émergence de la sociologie ont principalement centré l’attention sur le processus d’autonomisation de ces disciplines, contribuant même parfois à autonomiser sur le papier ce qui ne l’était pas encore dans les faits. Or, et outre le fait que cette démarche peut conduire à prêter par une forme de lecture régressive des intentions autonomisantes à des « pères fondateurs » stratèges et à définir comme “ historiquement nécessaire ” un processus d’autonomisation qui est aussi la conséquence de transformations politiques et économiques, elle ne rend que partiellement compte de deux aspects, qu’il s’agira de préciser lors de cette journée d’études. D’une part, elle tend à masquer que très souvent la position de ceux qui seront par la suite considérés comme des « pères fondateurs » exclusivement consacrés au succès de « leur discipline » n’est alors pas aussi aisément identifiable, cette évidence ne pouvant s’imposer qu’au prix d’un déni plus ou moins explicite de leurs autres « rôles ». D’autre part, et c’est là un corollaire, les enjeux, les actions non spécifiquement centrés sur le processus d’autonomisation tendent à être évincés de l’étude ; certains travaux laissent pourtant penser, à la marge, que les processus de différenciation de la sociologie et du journalisme sont intimement liés à la lente émergence d’un espace de « professionnels de la politique ». Les communications qui s’attacheront donc à restituer la multiplicité des rôles de ceux qui sont désormais considérés de manière naturelle comme des « pères fondateurs » (Durkheim, Weber, et, en ce qui concerne le journalisme, les figures tutélaires qui se nomment Renaudot, Girardin, Rochefort, Londres), à préciser leurs investissements variés, et à analyser les interdépendances entre les espaces (pas encore conçus comme tels) sociologique, journalistique, politique, littéraire, etc. seront particulièrement appréciées.

Luttes pour la parole légitime sur le monde social

Plus précisément, l’industrialisation et l’apparition d’une « nouvelle classe », le prolétariat, sont concomitantes de l’émergence de la démocratie représentative, de la presse de masse et de la sociologie. Aussi, en s’appuyant sur une analyse historique et sociologique des interactions entre ces deux « disciplines », de leurs relations parfois concurrentielles avec le champ politique, il s’agira d’interroger les différentes conceptions de la démocratie qui sont au cœur des luttes pour le monopole de la parole publique légitime. Par exemple, dans quelle mesure le personnel politique, depuis la III° République, pour obtenir le consentement des gouvernés, ne s’appuie-t-il pas simultanément, mais en les mettant en concurrence, sur les sciences sociales et la presse ? Est-ce que ce type de « collaborations conflictuelles » ne se perpétue pas aujourd’hui entre ces trois espaces (certains services des pouvoirs publics qui font appel à des spécialistes des sciences humaines pour traiter ou analyser l’information médiatique pourraient, par exemple, offrir des terrains intéressants pour étudier les rapports entre ces trois espaces) ? Dans la même logique, il pourrait être fécond d’interroger plus en détail des cas où s’incarnent ces conflits d’autonomie entre sociologues et journalistes : si les oppositions entre P. Bourdieu et D. Schneidermann constituent un des exemples les plus saillants de ces luttes autour de la parole légitime ils ne sont pas les seuls ; comment comprendre par exemple la mise en place de « dispositifs pratiques et institutionnalisés » tels que conçus par J.M. Charron ? Comment analyser les tentatives de transformation des pratiques journalistiques (P. Champagne, C. Lemieux) qui s’appuient sur des conceptions distinctes de la démocratie et de la démocratisation ? Plus généralement, faut-il voir dans ces conflits des formes de résistance à l’objectivation ? Que peuvent-ils nous apprendre sur la réception du travail sociologique ? A contrario, ces oppositions ne peuvent-elles servir à ouvrir quelques pistes pour une sociologie de la sociologie des médias : quels sont les rapports des sociologues aux médias ? Peut-on faire une histoire de cette sous discipline ? Etc.

Axe 2 : Journalistes et sociologues, quels usages réciproques ?

La question des rapports entre journalistes et sociologues peut dans un second temps être appréhendée sous l’angle des usages.

Usages journalistiques de la sociologie

Dès le début du XX° siècle, les sciences humaines et sociales semblent avoir participé à la formation des journalistes (création de la première école de journalisme par Jeanne Weill en 1899, qui avait peu de temps auparavant fondé avec Théodore Funk-Brentano le Collège libre des Sciences sociales) et paraissent encore à l’heure actuelle constituer dans les formations en journalisme une discipline incontournable. Aussi les communications centrées tant sur l’histoire de l’introduction des sciences humaines dans les écoles de journalisme, que sur les enseignements (qu’est-ce qui est considéré comme sociologique ? quelle proportion d’enseignements ? dans quel but ?, etc.), ou encore sur les usages effectifs par les étudiants-journalistes de ces « savoirs sociologiques », seront les bienvenues. De même, il pourrait être stimulant d’interroger les différents courants journalistiques aux Etats-Unis (mouvement des muckrakers, avec notamment Lincoln Steffens, ou encore le Precision Journalism) qui ont tenté d’importer directement dans le journalisme des techniques d’enquêtes issues des sciences sociales, ou bien encore certaines des publications françaises des années 70, qui, si elles se caractérisent par des engagements politiques marqués, semblent s’inspirer parfois de travaux en sciences humaines (représentations du monde du travail proposée par Libération à ses débuts par exemple) Cette réflexion sur la circulation et la transformation des savoirs entre sociologie, journalisme et sphère politique pourra également aborder « l’inévitable » question du recours des journalistes aux sociologues comme « experts ». Enfin, par contraste et en creux, il pourrait être intéressant d’interroger la relative « réussite » de la psychologie dans les médias par rapport à la sociologie ; si les publications ou les rubriques faisant référence au « psychologique » semblent beaucoup plus présentes que celles relevant d’une démarche sociologique, encore faut-il expliquer pourquoi.

Usages sociologiques des médias

Réciproquement, les sociologues ont importé dans leur discipline des techniques journalistiques. Plus précisément, alors que la sociologie est en cours de constitution, les premières enquêtes sur le monde ouvrier mêlent différentes techniques : recherches statistiques, entretiens avec des informateurs privilégiés, observations diverses dans les usines, dans les villes ouvrières (Villermé, Le Play, Engels, Pelloutier) ; aux Etats-Unis, à partir des années 1910, Robert E. Park apporte à l’école sociologique de Chicago son savoir faire de journaliste, savoir faire d’ailleurs constitué après une formation en sociologie et en philosophie : quelles sont les conséquences de ces importations ? Existe-t-il d’autres exemples ? Autre type d’usages à interroger : la médiatisation du travail sociologique et ses effets sur le fonctionnement du champ scientifique. Dans quelle mesure, par exemple, La Misère du Monde n’emprunte-t-il pas des formes de présentation au journalisme jusqu’à devenir un livre particulièrement ajusté aux usages médiatiques secondaires qui peuvent en être fait ? Qu’en est-il d’autres ouvrages de sociologie considérés comme « médiatiques » ? Pourquoi se voient-ils qualifier ainsi ? Dans une autre perspective, il pourrait être utile de questionner l’usage que font les chercheurs en sciences humaines de l’immense corpus qu’offre la presse (écrite, radiophonique et audiovisuelle). En effet, alors que les médias sont souvent mobilisés pour leur force probante dans l’illustration du propos scientifique, la réflexion sur les principes de sélection de ces sources journalistiques semble inexistante. Or, partant de ce constat, on peut formuler une double supposition qu’il s’agira de questionner : d’une part, ne peut-on penser, suivant en cela les multiples études sur le champ journalistique et ces différents secteurs, qu’en fonction des médias choisis, la mise en intrigue finale peut varier considérablement ? D’autre part, cette absence de réflexion sur le choix des médias, ne se traduit-elle pas par une redondance des effets de domination culturelle (les titres de presse jugés nobles comme le Monde, Libération, le Figaro étant plus souvent mobilisés que des titres dits « populaires ») ? Dès lors, il pourrait être intéressant de réévaluer l’usage des journaux comme source de documentation sociologique comme l’ont été d’autres sources des sciences humaines (entretien, observation, archives…). Doit-on considérer les journaux comme une source écrite comme une autre ? L’usage scientifique des médias a-t-il à voir avec l’usage des autres formes d’archivage écrites ? etc.

Instruments de travail et quête de l’ « objectivité »

Dans le prolongement de ces interrogations sur les usages croisés de la sociologie et du journalisme, il pourrait être fécond de comparer systématiquement les différents instruments utilisés par les deux disciplines : interviews / entretiens, observations, utilisation de sources statistiques, enquêtes par questionnaire (sondages), recours à la « parole ordinaire », au portrait, etc. Quels sont les usages spécifiques de ces instruments, qui permettent pourtant, au final, de revendiquer dans les deux cas une forme « d’objectivité » ? Que peuvent nous apprendre les logiques de construction de l’objectivité journalistique sur l’objectivité sociologique ? Et inversement. Comment expliquer que les injonctions à l’« objectivité » soient particulièrement pressantes dans ces deux univers ? Au-delà des idéaux journalistiques, qui peuvent être compatibles avec la conception du journaliste comme « chercheur pressé » qui disposerait seulement d’un temps d’enquête et d’écriture réduit, qu’en est-il réellement de leurs contraintes respectives ? Qu’est-ce qui permet de distinguer leur démarche ? Est-il pertinent de distinguer journalistes et sociologues selon leur « fonction sociale » ?

Organisation générale

L’organisation scientifique de la journée d’étude est assurée par les animateurs de l’atelier « Journalistes et Publics ».
Les propositions de communication (deux, trois pages avec pistes bibliographiques et description du cas et/ou du terrain) sont à faire parvenir avant le 15 janvier 2006 à Vincent Goulet et Philippe Ponet, qui coordonnent cette journée.
Contacts : vincent.goulet@iut.u-bordeaux3.fr; philippeponet@yahoo.fr
Le programme des interventions sélectionnées et des discutants sera arrêté fin février 2006 au plus tard. Les textes des communications devront être transmis avant le 15 mai. La journée d’étude aura lieu en juin 2006.

Pour suivre le déroulement du calendrier et trouver des informations complémentaires sur l’atelier, rendez-vous sur le site Recherche Européenne en Sociologie des Médias, réalisé et animé par un de ses membres, Yves Patte : http://www.sociomedia-europe.com/
Pour toute information complémentaires, vous pouvez contacter V. Goulet ou Ph. Ponet.

Lieux

  • Paris, France

Dates

  • dimanche 15 janvier 2006

Contacts

  • Goulet Vincent
    courriel : vincent [dot] goulet [at] iut [dot] u-bordeaux3 [dot] fr
  • Ponet Philippe
    courriel : philippeponet [at] yahoo [dot] fr

Source de l'information

  • Ponet Philippe
    courriel : philippeponet [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Journalistes et sociologues : entre reconnaissance et méconnaissance, concurrence et collaboration », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 02 novembre 2005, http://calenda.org/190728