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L'engagement

Nouveau numéro de la revue Tracés

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Publié le mercredi 22 février 2006 par Natalie Petiteau

Résumé

La revue Tracés lance son numéro 11 sur le thème "L'engagement". Tracés est une revue de Sciences humaines. Les contributions peuvent être de quatre types : articles critiques ou restitution de travaux en cours ; notes de lectures sur des ouvrages récents ou présentation d'auteurs méconnus en France ; traduction de textes inédits ; entretiens.

Annonce

Appel à contribution, Tracés n° 11

« L’engagement


Le concept d’engagement peut être entendu de deux manières différentes. La langue anglaise nous fournit d’ailleurs les moyens d’une saisie plus précise des deux sens de l’engagement : involvement peut être compris soit comme commitment, c’est-à-dire parole donnée, engagement comme mise en gage de soi par l’acteur social, soit comme attachment, c’est-à-dire « engagement corps et âmes ». Ce second sens ouvre sur des modes d’inscription des individus dans des contextes ou situations sociales qui tendent à définir des manières d’être « faites corps », autrement dit des pratiques dont les motifs réels se situent à un niveau pré-réflexif.


Le premier sens de l’engagement que nous venons rapidement d’énoncer recouvre une double dimension individuelle et collective. Ainsi, considérer l’engagement comme mise en gage, ouvre à la question de la responsabilité individuelle, et aux modalités d’engagement volontaire, par exemple politique, d’un sujet libre. L’individu revendique sa liberté d’agir et de penser et cherche à l’accomplir à partir de l’intime conviction d’être à même de participer consciemment à l’histoire et de changer l’ordre des choses. La liberté est alors condition et fin d’un tel acte comme l’affirme Sartre : « L’homme est libre pour s’engager mais il n’est libre que s’il s’engage pour être libre ». Cette approche implique donc logiquement l’emploi systématique de la forme pronominale « s’engager » qui double l’état d’engagement ontologique décrit dans L’Etre et le Néant : « Je n’existe que comme engagé ».

L’éthique sartrienne détient ses vignettes et ses limites historiques. La figure de « l’intellectuel » engagé pour une cause apparaît au moment de l’Affaire Dreyfus, notamment avec le fameux « J’accuse » de E. Zola. « L’intellectuel » se lance sur la scène publique pour défendre des valeurs humanistes. Cet engagement peut se faire par des représentations diverses : pamphlets, œuvres littéraires, art plastique, caricatures dans des journaux. Cette figure a cependant récemment changé. M. Foucault parlait ainsi non plus d’un intellectuel total (capable de dénoncer dans tous les domaines politiques), mais d’un « intellectuel spécifique », intervenant dans son domaine de prédilection. La vérité de l’engagement intellectuel n’est donc évidemment pas immuable. La prise en compte de la dimension historique de cette figure conduit à une triple relativisation de la thèse normative sartrienne.

D’une part, l’engagement pour une cause publique n’a pas toujours existé, et l’historicisation de ce geste politique conduit à interroger l’articulation entre expression publique et régime politique. Pour faire vite, existe-t-il des « intellectuels » à d’autres époques ou dans d’autres types de régime politiques ? D’autre part, la figure de « l’intellectuel » engagé paraît largement mythique. Que sait-on, au juste, des conditions individuelles et collectives de l’engagement de certains écrivains, artistes, universitaires, au cours du 20ème siècle ? Enfin, les sciences sociales ont cherché à expliquer l’engagement individuel dans une action collective à partir de divers modèles centrés sur la notion d’intérêt. Depuis le difficile passage de la « classe en soi » à la « classe pour soi » dans l’analyse marxiste, depuis les problèmes d’incitation individuelle soulignés par M. Olson et thématisés par la notion de « free riding » (passage clandestin) ou de dilemme du prisonnier (en théorie des jeux), l’intérêt qu’ont certains individus à s’engager n’apparaît plus aussi évident, logiquement ou éthiquement. Il a semblé nécessaire, depuis les années 1970, de mobiliser le « contexte », autrement dit les conditions collectives de possibilité d’engagement individuel : des ressources (culturelles, financières, un capital social), des structures politiques d’opportunité (est-ce un régime de libre expression ou pas ?), une mobilisation de cadres interprétatifs orientant la définition de la réalité de la situation (mise en drame de maladies, par exemple, pour inspirer la compassion publique). L’introduction de la liaison problématique entre intérêt et engagement amenuise ainsi la portée ontologique de la thèse sartrienne et insiste sur le caractère fondamentalement relationnel et collectif des phénomènes sociaux.


Cette remise en cause historiciste et utilitariste repose sur un postulat : l’identification claire et lucide d’un intérêt à poursuivre, d’une cause à défendre. Or l'attachment semble renvoyer à une autre tradition, doublement inspirée par la phénoménologie husserlienne et le pragmatisme. Celle-ci a remis en cause ce lien nécessaire établi entre liberté, réflexivité (ou lucidité) et engagement. L’engagement devient, dans cette filiation, un modèle général de toute action. Il semble en fait devenir une métaphore spatiale : on « s’engage » en toute situation (dès qu’on agit), comme on dirait qu’on est engagé dans une rue donnée. Le champ de vision est alors limité, on ne peut plus avoir une vision panoptique et cartographique de l’espace dans lequel on se trouve inséré. La dimension réflexive, la capacité à se justifier clairement, sont remises en causes. L'attachment montre qu’il n’est pas nécessaire d’être parfaitement rationnel pour agir significativement vers autrui. Autrement dit, il n’est pas nécessaire d’avoir conscience de la fin poursuivie et de consciemment adapter les meilleurs moyens à cette fin pour être compris par d’autres personnes. Faire de l’engagement un modèle général de compréhension de formes quotidiennes d’action regroupe ainsi des auteurs et des notions très divers : L’illusio de P. Bourdieu, les situations « taken for granted » héritées de A. Schütz par les ethnométhodologues, la logique de l’enquête deweyenne et son modèle de transaction entre l’individu et son environnement, « les régimes d’engagement » de L. Thévenot, les « cadres de l’expérience » de E. Goffman, etc.


Quatre axes peuvent alors structurer la réflexion, sans pour autant être exclusifs les uns des autres :

* l’engagement comme éthique et comme rapport au politique : s’engager pour une cause comme conquête d’une certaine liberté par rapport à certains déterminismes (engagement sartrien). Cet axe conduit aussi à soulever le problème de la place des experts dans le processus de prise de décision démocratique (notion de « forum hybride » de Callon, Lascoumes et Barthe). Il ouvre également sur le rapport à autrui et sur l’importance de l’engagement comme promesse pour comprendre l’engagement éthique au quotidien, en dehors des grandes scènes collectives (P. Ricoeur) ;

* l’engagement comme figure historique de l’intellectuel : si elle naît à la fin du 19ème siècle, si elle se modifie avec M. Foucault et P. Bourdieu, quelle est son actualité, aujourd’hui comme à d’autres époques ?

* l’engagement comme poursuite d’un intérêt qui renvoie aux modèles théoriques des sciences humaines de l’explication, de la description et de la compréhension de l’engagement (ou du « désengagement », selon O. Fillieule) dans des actions collectives ;

* l’engagement comme modèle général de compréhension des actions sociales.



Le comité de rédaction de Tracés tient à rappeler que l’appel à contribution n’a en aucun cas valeur d’obligation. Il a simplement vocation à suggérer aux rédacteurs potentiels quelques pistes très générales de réflexion, à leur rappeler également que la revue Tracés attend un propos théorique et critique.

Pour plus d'informations sur la revue et son projet : http://www.ens-lsh.fr/assoc/traces

Pour envoyer vos contributions : traces@ens-lsh.fr


Catégories

Lieux

  • Lyon, France

Dates

  • samedi 01 avril 2006

Contacts

  • Revue Tracés
    courriel : traces [at] ens-lsh [dot] fr

Source de l'information

  • Anton Perdoncin
    courriel : aperdonc [at] ens-cachan [dot] fr

Pour citer cette annonce

« L'engagement », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 22 février 2006, http://calenda.org/191200