AccueilL'indignation, un objet d'histoire (XIXe-XXe siècles)

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Publié le mardi 28 mars 2006 par Nancy Murzilli

Résumé

Cette journée d’étude poursuit trois objectifs convergents pour dégager les contours d’un nouvel objet historique. D’abord, bâtir une chronologie des « causes inadéquates », autrement dit des sujets d’indignation qui s’offrent à une société donnée afin de mettre en lumière l’émergence de sensibilités nouvelles. Ensuite, circonscrire et analyser les modalités selon lesquelles s’exprime cette indignation. Enfin, interroger la puissance de mobilisation de l’indignation dans les sociétés démocratiques modernes et son efficacité en tant qu’acteur social, en examinant les éventuelles réponses apportées par les différents acteurs sociaux aux multiples expressions d’indignation.

Annonce

Présentation

Indigne, nous dit le Robert, est emprunté au latin indignus « qui ne mérite pas », « qu’on ne mérite pas », « qui ne convient pas ». « L’usage moderne, répandu au XVIè siècle, l’entend en mauvaise part (…) d’une personne ou d’une chose qui n’est pas en rapport de convenance et d’une chose infamante ou d’une personne méprisable ».

Ces deux derniers jugements (infamie et mépris) indiquent que l’indignation doit aussi se comprendre comme une haine, celle qu’on éprouve écrit Spinoza, dans l’Ethique, pour celui qui a fait du mal à autrui. Elle procède de ces affections de l’âme qui, relevant de « causes inadéquates » induisent nécessairement une passivité de l’âme c’est-à-dire son inactivité mais aussi sa réceptivité. Mais l’indignation est aussi un sentiment qu’on éprouve dans un rapport à soi et qui naît d’une inadéquation entre l’image qu’on a de soi et de sa dignité et l’expérience vécue, l’épreuve d’une réalité tout autre. Dans les deux cas néanmoins, il s’agit toujours bien d’une émotion provoquée par une dégradation quelconque de l’humain en l’homme, en soi-même ou en autrui.

Des individus et des collectivités s’indignent et expriment cette indignation lorsqu’ils sont confrontés à des événements, des pratiques, des processus, des personnes qui ne sont pas conformes, qui ne « conviennent »pas à leur attente. Les groupes sociaux et professionnels, par la manière dont ils commentent un événement lui attribuent un sens. Ce faisant, ils témoignent d’un certain état des consciences et des sensibilités. Interroger les manifestations de l’indignation c’est donc tenter d’apercevoir la manière dont sont représentés, compris, évalués, interprétés et, au final, médiatisés, les écarts à la norme, les transgressions des convenances, les violences infligées aux attentes des individus. En un mot, cette autopsie, que l’on souhaite minutieuse, des réactions face aux petits et aux grands dérèglements de l’existence doit permettre de saisir ce qui constitue les préoccupations et les ressorts des conduites d’une époque.

Elle vise également à ébaucher une histoire des délimitations opérées dans le champ des comportements : la recension des comportements indignes, interdits, blâmés, condamnés dessine en creux le territoire de la norme, de l’acceptable, du digne. Normer, c’est présenter un cadre, un ensemble de règles, de contraintes, de devoirs censés servir de références aux comportements. Ces règles sont exprimées d’une manière particulièrement crue via l’expression d’une indignation et d’un blâme, lieu privilégié de l'affleurement de légitimités.

L’indignation est une émotion et, à ce titre, un objet d’histoire difficile à isoler, à saisir et à analyser. Mais c’est aussi une émotion qui, par définition, se dit, s’exprime dans l’espace privé et dans l’espace public parce qu’elle attend une réponse. Ce sentiment, qui est toujours éprouvé dans un rapport à autrui ou à quelque chose, ne met pas en jeu la seule conscience individuelle mais bien des valeurs et des repères collectifs. Il s’agit alors de comprendre comment, l’indignation éprouvée s’inverse en motif d’activité, sociale ou politique.

Cette journée d’étude poursuit donc quatre objectifs convergents :

1) Bâtir une chronologie des « causes inadéquates » autrement dit des sujets d’indignation qui s’offrent à une société donnée afin de mettre en lumière l’émergence de sensibilités nouvelles. Le « spectacle de la souffrance » produit des effets de discours différents selon les périodes et selon les lieux. Décrypter, au-delà des affirmations de principe, les véritables objets de l’indignation : l’infanticide, le parricide, les crimes sexuels, l’adultère, la délinquance juvénile, les abus de la médecine, tous ces maux faits à autrui ont une histoire qui se lit aussi dans le regard changeant qu’on porte sur eux. L’indignation que suscitent les comportements déviants et les traitements anormaux ne se focalise pas nécessairement autour de la seule réalité de l’événement mais est également produite par la manière dont on le lit et dont on l’associe à l’immoralité, à la perversité, à la folie, à l’abus de pouvoir, etc.

2) Circonscrire et analyser les modalités selon lesquelles s’exprime cette indignation Des colères (voire des haines) spontanées individuelles ou collectives aux mobilisations organisées et plus réfléchies, voire disciplinées, en passant par les débats qui agitent telle ou telle catégorie, l’indignation emprunte pour s’exprimer et se faire connaître des chemins divers. Elle peut demeurer à un niveau certain de confusion et témoigner d’une impuissance, mais l’autorité de la science, la puissance des médias, sont toujours susceptibles alors, d’être convoquées. La presse et télévision, notamment, ouvrent un champ de visibilité nouveau à l’expression de l’indignation publique, mais aussi à son utilisation à des fins commerciales ou idéologiques. L’indignation peut ici, comme au cinéma, du reste, se transformer en acte d’accusation.

3) Interroger la puissance de mobilisation de l’indignation dans les sociétés démocratiques modernes et son efficacité en tant qu’acteur social, en examinant les éventuelles réponses apportées par les différents acteurs sociaux aux multiples expressions d’indignation. Née du sentiment d’impuissance éprouvé par les individus et/ou les groupes, elle peut-être néanmoins un des moteurs de l’action. Et singulièrement de l’action politique. On peut s’interroger dans ce cas sur les motifs des contestations et des révoltes sociales qui mêlent étroitement des aspects purement contingents (salaires, horaires) et une dimension plus morale dans laquelle l’altération portée à la dignité est évidemment en jeu.

4) L’indignation est-elle, peut-elle être, un outil voire une arme politique ? De quelle(s) façon(s) est-elle alors orchestrée et /ou instrumentalisée ? Peut-elle constituer un canon de règles et, au bout du compte, se transformer en instrument de régulation et de contrôle ?

Programme

Matinée

9h30

Présentation de la journée : Anne-Claude Ambroise-Rendu, Christian Delporte

Indignation, normes et transgressions sociales

« La peur des « torrents de papier ». L’indignation catholique au temps de la naissance de la culture médiatique. (Loïc Artiaga, Université de Limoges)

D'Albert Bataille à Géo London, la chronique judiciaire et l'indignation, 1880-1939 (Frédéric Chauvaud, Université de Poitiers)

Le sort des "enfants de justice" source d'indignation récurrente (Jean-Jacques Yvorel, Université de Paris I)

Les hystériques de La Salpêtrière (fin de siècle): indignation ou pas ? (Nicole Edelman, Université de Paris X-Nanterre)

Après-midi

14h

Indignation et politique : pensée, action, comportements

Karl Marx à Paris : octobre 1843 - février 1844. Humanité et Indignation (David Munnich, Université de Paris VII)

Politique, socialisme, émotion (Christophe Prochasson, EHESS)

L’indignation politique à la télévision (Isabelle Veyrat-Masson, CNRS)

Guerre et génocide, expérience et mémoire

L’indignation de Léon Werth : une voix singulière dans le témoignage combattant de la Grande Guerre ? (Nicolas Beaupré, CRIA, EHESS)

Le fond ou la forme ? L'indignation comme catégorie d'analyse de la critique cinéphilique depuis Shoah de Lanzmann (Antoine Germa, doctorant, Université de Paris X-Nanterre)

Modérateur : Laurent Martin (CHCSC)

Responsables scientifiques :

Anne-Claude Ambroise-Rendu

Christian Delporte

Lieu

Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, UFR SSH, 47 boulevard Vauban, 78047 Guyancourt cedex, bâtiment Vauban, salle 524 (5è étage)

Journée d'étude organisée par le Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)

Catégories

Lieux

  • Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
    Guyancourt, France

Dates

  • vendredi 05 mai 2006

Contacts

  • Christian Delporte
    courriel : christian [dot] delporte [at] uvsq [dot] fr

Source de l'information

  • Christian Delporte
    courriel : christian [dot] delporte [at] uvsq [dot] fr

Pour citer cette annonce

« L'indignation, un objet d'histoire (XIXe-XXe siècles) », Journée d'étude, Calenda, Publié le mardi 28 mars 2006, http://calenda.org/191364