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Atelier « Permis de construire », anthropologie, villes et architecture

Essais pratiques d’architecture dans le logement social. La Cité Manifeste de Mulhouse

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Publié le samedi 13 mai 2006 par Corinne Cassé

Résumé

Retour à la Cité Manifeste de Mulhouse en compagnie de Jean-Philippe Vassal, l'un des architectes mandataires. Tout au long de la séance, nous tenterons de comprendre, avec Jean-Philippe Vassal, quelles sont les différentes opérations misent en œuvre au sein de l’agence pour se saisir du flux de la matière sociale d’un lieu, son histoire, comprendre quels sont les registres disciplinaires qui sont associés à leurs recherches, de clarifier les outils d’analyse qui sont utilisés pour traduire les logiques sociales dans un projet d’habitation (sur quelles observations et/ou interprétations se formulent les hypothèses spatiales et formelles ?). Toutes ces questions auront comme corollaire d’éclaircir de nombreux implicites que sont les matières constituantes de la spécificité de chaque projet d’architecture et plus notamment celui qui fait l’objet de notre intérêt aujourd’hui : les logements sociaux de la Cité Manifeste à Mulhouse.

Annonce

EHESS
96 boulevard Raspail
75006 PARIS

15H-17H

L’abondance des travaux consacrés à la question du logement social met en avant la diversité des approches (Cf. notamment les cahiers du LAUA, numéro 5, 1999, Esthétiques populaires) et les disparités des situations qui s’exercent derrière la contrainte de la formule unique de : logement social. Des réalités sommes toutes disparates sont en jeu. Pour en rendre compte, nous pourrions apparenter les figures du logement social à celle d’un puzzle à la finalité particulière. Ce dernier aurait des pièces à association multiple (et non plus unique comme dans le puzzle classique) les unes avec les autres. Ceci aurait pour conséquence de ne plus aboutir à une seule figure finale mais à une multitude de figures possibles. L’intérêt du jeu en serait quelque peu modifié. Le mouvement, l’écriture perpétuelle, seraient privilégiés à l’aspect figé de la figure finale du puzzle classique. Le principe même d’inachèvement de ce nouveau puzzle, déporterait la curiosité et l’attention du joueur vers la manipulation des pièces, les emboîtements, les multitudes de combinatoires possibles, jamais identiques et toujours surprenants. Rapportées au logement social, les pièces représenteraient les différents acteurs du projet (institutions, bureaux techniques, second œuvre, habitants, etc.), les contours et la complexité des emboîtements seraient les paradigmes dominants et enfin, les figures finales, des formes transitoires d’un même bâtiment.

Une partie des ethnologues et des architectes, restent perplexes sur l’efficacité (et la validité) de recouvrir l’agitation permanente du monde social par l’achèvement de la formule statistique que privilégie le rationalisme des planificateurs et autres « pavillonneurs ». La véritable question sociale sur le logement, sa compréhension autant que son champ prospectif, se situe au cœur des différentes et multiples opérations qui la fonde, au cœur d’un processus qui rassemble des acteurs composites du projet aux finalités parfois contradictoires. C’est à partir seulement de cet effort de précision dans la description des rôles de chacun, des rapports de force, des luttes d’influence, mais aussi le rôle des cadres législatifs, juridiques qui pèsent sur la conduite d’un projet, que nous pourrons alors étayer une hypothèse qui tendrait à montrer (ou pas) une corrélation entre cette entité hasardeuse et improbable qu’est le logement social et des figures symptomatiques récurrentes (petit, laid, aliénant, etc.) qui tendraient à le qualifier. L’invitation de l’architecte Jean-Philippe Vassal n’est pas fortuite. En effet, il nous semble l’un de ceux le plus à même à ouvrir une brèche inventive et durable pour relayer et jeter définitivement aux orties les tendances lourdes des préjugés (souvent réductrices) attribués à une certaine vulgate généraliste lorsqu’il s’agit de résumer la question du logement du point de vue social.

Le logement social comme figure de l’Ouroboros

Il serait funeste de croire qu’il y a un préalable à la question du logement social, au sens où, il y aurait des catégories ou des types formels, fonctionnels et esthétiques qui préexisteraient. Le champ est libre, mais les résistances législatives et politiques sont fortes et nombreuses pour les architectes qui souhaitent investir ce domaine. Force est de constater pourtant qu’une lecture historique fait vaciller notre premier propos. En effet, les registres les plus usités pour faire du logement social depuis maintenant plus d’un demi-siècle sont : répétitivité, normativité, uniformisation, standardisation, instrumentalisation des concepts, le tout, souvent associés à des logiques spatiales et sociales désastreuses. Les « évènements » récents des banlieues illustrent dans une certaine mesure un aspect de notre propos. Il y aurait un registre binaire incontournable qui associerait le laid, le disgracieux au logement social, et qui ferait de ce dernier un cobaye idéal pour la tératologie (sciences qui à pour objet l’étude des anomalies et des monstruosités des êtres vivants). Le poids de l’histoire nous conduit à cette association rapide (le logement social comme la figure pauvre du logement) car c’est aussi, pour nous, une manière de la dénoncer. Les raisons de cet échec, l’architecte Jean-Philippe Vassal les résume ainsi : « Le problème de l’architecture des grands ensembles, c’est l’absence de plaisir, de luxe, d’espace ».

Le manque patent d’une volonté politique visionnaire forte sur la question du logement pendant la période de reconstruction au début des années cinquante, puis l’abandon de tout soutient économique depuis les années quatre-vingts ont fait d’une des figures du logement social (les grands ensembles) le stigmate le plus visible des violences récentes, le plus âprement condamné (et rejeté). Cette séance de travail devrait permettre de montrer qu’il n’y a assurément pas de déterminant esthétique ou formel ni de cadre théorique stable qui permettrait de penser les modalités de l’habitation sociale de façon univoque. Mais l’analyse de certains effets d’impositions forts (par exemple les coûts de production extrêmement serrés des logements sociaux) nous amènera à nous interroger sur les conséquences de ce cadre spécifique et contraignant de ces interventions qui fait que, bien souvent, les architectes qui s’y attellent, doivent systématiquement rentrer en dissidence contre l’inertie d’un « système » (celui du bâtiment), faire preuve de combativité, mobiliser des stratégies de contournement, voir de détournement (nous le verrons par exemple dans l’usage de matériaux comme la tôle initialement prévue pour la construction d’usines, ou la transposition du vocabulaire de la serre agricole à des fins domestiques) pour arriver à se libérer de la médiocrité des programmes publics.

Pour illustrer ce « champ de bataille », rien ne vaut mieux qu’un architecte qui se trouve être situé, souvent malgré lui, sous le feu croisé de toutes ces tensions et ces contradictions. Au travers la chronique d’un chantier singulier, la construction de logements sociaux de la « Cité Manifeste » à Mulhouse, nous inviterons Jean-Philippe Vassal à nous détailler les différentes étapes qui illustrent la marche du projet, de l’appel d’offres en passant par la conception à la réalisation pour nous saisir en dernier lieu des premiers commentaires des usagers.

Le logement social : Le luxe comme évènement ordinaire

L’agence d’architecture LACATON/VASSAL est plutôt aguerrie aux questions de logement dans le champ de l’architecture. Les directions choisies dans leur travail ne sont d’ailleurs pas éloignées de celles d’une certaine sciences sociales (l’ethnographie notamment) dont la méthode – non exhaustive – peut se résumer ainsi : l’effort pour renouer avec une échelle d’observation et de description micro, réinvestir l’idée d’une certaine efficacité immédiate des données empiriques saisies sur le terrain (ce que souligne Jean-Philippe Vassal par le danger des systèmes de représentation, ne pas rester dans son agence, faire de l’architecture assis sur un banc, être précis, proche de la sensibilité réelle), réfléchir sur la place et les effets de l’observateur – qu’il soit architecte ou ethnologue - sur le terrain (ce que Jean-Philippe Vassal souligne par la nécessité d’ allers-retours entre les images et les discours qui sont le produit des architectes et des clients commanditaires). Si le monde social demande à être vu et compris d’abord à une petite échelle, l’urbanisme pour Jean-Philippe Vassal relève de la même posture, cette nécessité impérieuse de naviguer « de l’intérieur vers l’extérieur, du plus petit au plus grand »[1]

Tout au long de la séance, nous tenterons de comprendre, avec Jean-Philippe Vassal, quelles sont les différentes opérations misent en œuvre au sein de l’agence pour se saisir du flux de la matière sociale d’un lieu, son histoire, comprendre quels sont les registres disciplinaires qui sont associés à leurs recherches, de clarifier les outils d’analyse qui sont utilisés pour traduire les logiques sociales dans un projet d’habitation (sur quelles observations et/ou interprétations se formulent les hypothèses spatiales et formelles ?). Toutes ces questions auront comme corollaire d’éclaircir de nombreux implicites que sont les matières constituantes de la spécificité de chaque projet d’architecture et plus notamment celui qui fait l’objet de notre intérêt aujourd’hui : les logements sociaux de la Cité Manifeste à Mulhouse. En parallèle, nous nous interrogerons sur les codes esthétiques et fonctionnels qui sont valorisés dans cette opération, les trajectoires individuelles qui investissent les lieux sachant que la SOMCO (le maître d’ouvrage) entend garantir le succès ou du moins les dispositions des futurs habitants avec les modalités d’habitation proposées. Enfin nous discuterons autour de l’idée d’« exception » de la commande, du fort investissement médiatique de ce chantier, de l’utilité et des effets contradictoires qui en résultent.

Antonella Di Trani / Miguel Mazeri

Doctorants Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales / G.T.M.S.


[1] Entretien extrait du journal L’Humanité, 3 juillet 2000

Lieux

  • Paris, France

Dates

  • lundi 22 mai 2006

Contacts

  • mazeri #
    courriel : miguel [dot] mazeri [at] ehess [dot] fr

Source de l'information

  • mazeri #
    courriel : miguel [dot] mazeri [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Atelier « Permis de construire », anthropologie, villes et architecture », Séminaire, Calenda, Publié le samedi 13 mai 2006, http://calenda.org/191570