AccueilL'Ennui. XIXe-XXe siècles

L'Ennui. XIXe-XXe siècles

Approches historiques

*  *  *

Publié le mercredi 13 septembre 2006 par Corinne Cassé

Résumé

« Monstre délicat » ainsi que le nomme Jankélévitch , l’ennui est un objet multiforme, aux contours changeants, que son allure d’expérience psychologique universelle semblerait situer hors de toute historicité. Nous faisons toutefois le pari qu’il peut être objet d’histoire(s).

Annonce

Appel à communication
Colloque international
Paris, 29 et 30 novembre 2007
Université de Paris-I Panthéon-Sorbonne


COORDINATION :
P. Goetschel, C. Granger, N. Richard, S. Venayre


« Monstre délicat » ainsi que le nomme Jankélévitch , l’ennui est un objet multiforme, aux contours changeants, que son allure d’expérience psychologique universelle semblerait situer hors de toute historicité. Nous faisons toutefois le pari qu’il peut être objet d’histoire(s).

Du taedium vitae des philosophes à la pathologie des manques d’appétence fin-de-siècle, de l’affectation romantique à l’anxiété pédagogique, des prestiges de l’introspection au levier des désordres sociaux, il se déploie sous de multiples instances qui toutes sans doute peuvent être historiquement situées. Cette polymorphie suscite autant de lectures morales, médicales, politiques et esthétiques qui peuvent faire l’objet d’analyses, tandis que peuvent être étudiées la gestation et la transformation des catégories sociales de perception, l’évolution de ce qu’il est légitime de ressentir, des mots pour le dire, des pratiques et des postures. Historiquement construit et pensé, individuellement ressenti, l’ennui est aussi socialement distribué entre les classes, les genres et les âges. Principe de représentation de soi, il est ainsi organisateur de discriminations et de définitions des autres dont les modalités changeantes méritent attention.
Se placer à l’écoute des impressions dites par les hommes et les femmes du passé, restituer les investissements symboliques dont l’ennui est l’objet, les codes esthétiques qui commandent ses descriptions et les procédures savantes qui en assurent l’explication et l’objectivation, toucher du doigt les anxiétés sociales et médicales qu’il fait surgir et mettre en lumière les stratégies d’évitement qu’il suscite.
C’est à ce travail d’élucidation qu’invite ce colloque. Il pourrait se décliner en cinq axes de questionnement dont aucun, à l’évidence, ne peut être envisagé isolément des autres.

1 – Eprouver.
L’ennui invite à une histoire des sensibilités et des régimes d’émotions. Tristesse, cafard, humeur noire, lassitude, mal-être, vague à l’âme sont autant d’états dont il faut restituer l’historicité, en repérant comment ils émergent de la rencontre de situations et de représentations. Jours de pluie, temps gris, province, banlieue, file d’attente ou bien, tout à l’opposé, trop plein des sollicitations, quels sont les facteurs et les lieux privilégiés de l’ennui que désigne chaque époque ? Quels sentiments du temps fait naître son expérience ? En retour, quelle gamme des conduites et quelle façon de les vivre l’ennui favorise-t-il ou autorise-t-il ? Comment, par exemple, organise-t-il des gestes et des postures érigés en « indices » ? L’histoire du bâillement, celle de la rêverie constituent en la matière autant de pistes d’études.

2 – Décrire.
Bien entendu, il est impossible et même ruineux de prétendre séparer ici le dit de l’éprouvé : non seulement l’ordre des sensations n’est accessible à l’historien que lorsqu’il est décrit ; mais plus encore, l’éprouvé est pris en permanence dans une grammaire de figures, de codes et de styles esthétiques, etc qui le constitue comme tel. La distinction provisoirement maintenue autorise toutefois à interroger spécifiquement la formation des ressorts esthétiques. Un détour par l’œuvre d’art permet de scruter une poétique de l’ennui : formation d’une fantasmagorie du vide, du gris et de l’atone, série de figures propres à faire sentir. Ces procédures de description des états de l’ennui ont déjà fait l’objet de multiples enquêtes. Elles révèlent comment la construction de figures d’évocation, chargées d’héritages, distingue des « écoles » – ainsi des romantiques – et érige l’ennui en spectacle social producteur de connivences. Traquer ces figures jusque dans les témoignages les plus intimes et les plus modestes, guetter dans des expressions dont la prétention artistique est tout au plus secondaire l’invention d’autres figures, apparaît comme une piste intéressante.

3 – Expliquer.
Il s’agirait d’éclairer le façonnement de l’ennui en « objet » scientifique légitime et en « enjeu » de pouvoir dans l’expertise du social. S’agissant des deux siècles passés, la gamme des regards et des enquêtes est ample. La médecine s’est emparée de la figure. Au XIXe siècle, les lectures médico-psychologiques, attachées à scruter les causes du suicide, puis la neurasthénie, la psychasthénie ou l’aboulie, enrôlent l’ennui dans la scrutation inquiète des caprices de l’attention et de la volonté, dénonçant, chacune à sa manière, les dangers de la modernité. Il est un thème inévitable de la pédagogie et des sciences de l’éducation. La physiologie industrielle et les sciences du travail qui, des dernières décennies du XIXe siècle à la crise des années 1930, examinent et rationalisent le « moteur humain », le théorisent. Plus récemment, la sociologie du travail comme celle de la ville mais aussi, d’une autre manière, la science économique attachée à lire les structures de la consommation sont, elles encore, porteuses d’un savoir hérité sur l’ennui. La gamme des explications théoriques, la diversité des outils d’observation et de description savantes sont autant d’objets qui s’offrent à l’étude historique.

4 – Distinguer.
L’ennui classe : il distingue les individus, et nourrit l’imaginaire des positions et des différences sociales. Il invite ainsi à une histoire moins sensible aux distinctions instituées qu’aux principes de leur émergence.
L’ennui intervient de fait dans la construction et la reproduction de la plupart des grandes distributions du monde social. Il discrimine souvent les genres, les âges et les professions. Il nourrit l’imaginaire des clivages entre les catégories sociales et organise des références symboliques. Il peut être signe de raffinement ou de morgue aristocratique, affectation bourgeoise, posture d’élite, « luxe » que ne peut s’autoriser le « vrai » travailleur (qui n’a pas « le temps de s’ennuyer »). Dans tous les cas, il faut être attentif aux conditions historiques qui portent l’ennui à désigner l’autre en se disant soi-même.
Cette histoire, est aussi celle des déchiffrements du désordre des choses. Au gré d’un glissement subreptice du symptôme à la cause, l’ennui explique. « La France s’ennuie » : la formule, celle de Lamartine bien avant celle de Pierre Viansson-Ponté, en témoigne, qui agite dans l’opposition à Guizot le spectre de l’immobilisme et les appels au changement politique. L’ennui devient, à l’occasion, racine d’intempérance et de déviance. Dans les enquêtes savantes comme dans « l’opinion publique », l’ennui est tenu en bonne place dans l’étiologie des comportements délictueux : jusqu’aux « blousons noirs » et au-delà.
L’ennui peut être envisagé aussi comme catégorie de jugement. La formation, par exemple, de l’ennui en catégorie esthétique de la critique des pièces de théâtre, des films, des romans, et de toute une gamme de pratiques culturelles (paysage, musée, vacances, etc.) serait particulièrement riche d’enseignements. Plus largement, l’ennui donne lieu à des lectures morales. D’un côté, il peut se faire porteur de vertus, moteur d’action et d’imagination : dans la vision sacerdotale, il est ainsi épreuve à surmonter et occasion d’amélioration de soi. D’un autre côté, attaché au spectre de l’inaction et de la paresse, il se fait menace et principe de disqualification et devient symptôme de faiblesse morale et d’inadaptation sociale.

5 – Eviter.
Indicateur de menaces et porteur d’anxiétés, l’ennui commande le déploiement des prescriptions et des politiques d’évitement. Occuper, s’occuper et savoir s’occuper : le mot d’ordre organise une impressionnante gamme d’activités et d’entreprises (philanthropiques, culturelles, commerciales, éducatives, de loisir, etc.) dont l’étude mérite attention.
La litanie des discours de distributions de prix qui lui sont consacrés suffit à dire combien l’évitement de l’ennui entre dans l’ordre des entreprises pédagogiques. Il faut comprendre dans le même sens l’élaboration médicale de principes prophylactiques et thérapeutiques. Suivre les entreprises destinées à tromper l’ennui conduit encore à revisiter en partie les politiques du loisir, jusque dans l’adaptation des rythmes des spectacles. Le souci d’évitement, enfin, inspire des pratiques individuelles, poussant l’individu à construire son existence selon les ressorts valorisants de l’aventure, de l’esprit d’entreprise, de la course aux sensations ou encore des désirs de la mêlée sociale. Aussi, jusque dans ses modes d’évitement, l’ennui pèse-t-il sur les existences.

A vocation exploratoire, ce colloque n’est exclusif d’aucune approche, sous réserve toutefois que les propositions de communications intègrent les perspectives historiques. Il est ouvert aux chercheurs français et étrangers et a pour ambition de s’ouvrir à toutes les aires culturelles.

Propositions de communications à envoyer avant le 30 avril 2007 à Pascale Goetschel (Pascale.Goetschel@univ-paris1.fr) sous forme d’un court texte de présentation, accompagné d’un titre provisoire (une page maximum).

Catégories

Lieux

  • Paris, France

Dates

  • lundi 30 avril 2007

Contacts

  • Pascale Goetschel
    courriel : pascale [dot] goetschel [at] wanadoo [dot] fr

Source de l'information

  • Sylvain Venayre
    courriel : sylvain [dot] venayre [at] univ-paris1 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« L'Ennui. XIXe-XXe siècles », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 13 septembre 2006, http://calenda.org/191882