Accueil« Nouveaux servages » et société en Europe, XIIIe-XIXe siècles

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Publié le vendredi 10 novembre 2006 par Natalie Petiteau

Résumé

On qualifie communément de « nouveau » ou « second » servage les divers statuts serviles qui sont apparus en Europe occidentale puis orientale entre XIIIe et le XVIIe siècle. Les médiévistes ont surtout abordé cette servitude sous l’angle de l’anthropologie juridique ; les modernistes ont étudié d’abord ses liens avec l’économie d’échanges ; quant aux contemporanéistes, confrontés principalement à la question de son abolition, ils l’ont étudiée dans une optique d’histoire politique. Un des principaux enjeux de ce colloque sera de faire travailler ensemble des spécialistes de périodes différentes, afin de les inviter à mêler leurs problématiques.

Annonce

« Nouveaux servages » et société en Europe XIIIe-XIXe siècles 

Appel à communications

L’Association d’Histoire des Sociétés Rurales, en collaboration avec le Laboratoire des Sciences Historiques (EA 2273) de l’Université de Franche-Comté et le Centre d’Histoire Médiévale (EA 3710) de l’Université Lyon 3 organise un colloque qui se tiendra à Besançon les 4, 5 et 6 octobre 2007 sur le thème des« nouveaux servages » entre le XIIIe et le XIXe siècle. A la lumière des travaux récents, on propose les pistes de recherches suivantes.

On qualifie communément de « nouveau » ou « second » servage les divers statuts serviles qui sont apparus en Europe occidentale puis orientale entre xiiie et le xviie siècle. La question se pose d’abord de leur origine, et de leur réelle nouveauté. Aucune de ces servitudes, en effet, n’est apparue ex nihilo. La remença catalane du XIIIe siècle, la Leibeigenschaft germanique du xve ou le servage russe tel qu’il fut codifié en 1649 résultent de la cristallisation en un statut juridique de taxes et d’entraves à la liberté qui existaient depuis des siècles et pesaient plus ou moins lourdement sur diverses catégories de paysans. D’où le problème, qui a donné lieu à des interprétations tout opposées, du rôle que le renouveau du droit savant a joué dans le phénomène. Sa réception, en effet, coïncide souvent de façon troublante avec l’extension des nouvelles servitudes. Le droit, pourtant, ne vaut que par l’usage qu’on en fait, lequel est fonction des rapports de forces locaux, et généralement des conditions économiques et sociales. Il est vain, en ce domaine, de chercher des explications mono-causales : les nouvelles servitudes ont pris naissance dans des contextes très divers : le xiiie siècle du « monde plein », des défrichements et des chartes de franchises, le xve de la crise agraire et de la pénurie de main-d’œuvre, etc. Les clés d’interprétation habituelles gagneraient à être révisées : comment expliquer par exemple que des zones de front pionnier, comme les Alpes, soient aussi des régions de servitude de masse ?

Nouveaux servages et pouvoirs

L’étude de la diversité des processus d’asservissement devrait ainsi amener à expliquer pourquoi quelques principes constants – lien entre le serf et la terre qu’il exploite, exclusivité de la dépendance servile, impossibilité pour le serf de transmettre librement son héritage, capacité à être taxé arbitrairement, etc. – ont connu des applications concrètes si différentes : ici l’attache à la terre est rigoureuse, là elle est purement symbolique ; ici la taillabilité à merci est une cruelle réalité, là elle n’est plus qu’un mot ; ici la mainmorte est très rigoureuse, là elle est réduite à une taxation fort légère, etc. On a récemment proposé de clarifier les choses en interprétant le servage moins comme un statut juridique cohérent que comme un instrument parmi d’autres du système seigneurial. Cet instrument est certes utilisé comme un moyen de contrôle et de taxation des paysans, mais aussi – et peut-être surtout – comme une arme dans la concurrence entre seigneurs. Au tournant des xve-xvie siècles, certains princes ne s’en sont-ils pas servis pour imposer l’idée de leur souveraineté ? Le nouveau servage paraît donc pouvoir être étudié comme un des instruments de la construction de l’Etat moderne.

Nouveaux servages et économie

Depuis la fin du Moyen Âge, les comptabilités seigneuriales permettent de mesurer la proportion des taxes proprement serviles dans les revenus seigneuriaux et même, ce qui est plus intéressant, le poids de ces taxes envisagé du point de vue du paysan. Le servage peut être ainsi être situé à sa juste place dans les différents processus de la ponction seigneuriale. Son impact économique et social peut également être évalué : comment influe-t-il sur le marché de la terre ? Quelles sont les conséquences du régime de la mainmorte sur les structures familiales ? Comment le travail corvéable s’articule-t-il avec le salariat ? Quels sont les liens entre servitude et endettement paysan ? Généralement, comment penser les rapports entre la nouvelle servitude et l’essor de l’économie capitaliste entre le xviie et le xixe siècles ? La condition servile renforce-t-elle la tendance supposée des paysans à se replier sur une économie d’autosubsistance ? On l’a nié vigoureusement, à propos des serfs de Bohème. Quant aux maîtres, la possession de serfs les pousse-t-elle à se reposer sur la routine du système domanial ? La place du servage dans la première industrialisation de la Russie au xixe siècle laisserait plutôt penser le contraire.

Nouveaux servages et société

La signification sociale du servage est un champ de recherches encore insuffisamment labouré. Le regard que l’on porte sur les serfs n’est certainement pas le même selon qu’ils forment la quasi-totalité de la population paysanne, ou au contraire une minorité au milieu d’une population libre. Cette minorité peut être d’ailleurs une élite économique, parfois intéressée au prélèvement seigneurial. Le lien servile est éminemment ambigu : il rapproche et éloigne à la fois le seigneur et son homme. Pour le Moyen Âge, cet aspect peut être abordé par le biais des rites de l’hommage servile, et des liens qu’il entretient avec l’hommage vassalique. A l’époque moderne, la richesse des sources judiciaires devrait permettre d’entrevoir concrètement le serf dans son réseau de relations. Quant aux affranchissements, on tend à penser que beaucoup d’entre eux n’aboutissent qu’à un changement de seigneur. Mais il en existe aussi, et cela est très clair entre le xve et le xviiie siècle, qui mettent fin réellement à une situation de servitude. Ils prennent alors place dans une stratégie familiale d’ascension sociale, qui peut aller jusqu’à l’entrée en noblesse. Enfin, le xviiie siècle voit apparaître un discours critique sur l’incompatibilité de la condition servile avec la dignité humaine, lequel aboutira aux diverses abolitions du servage. Il est intéressant de comparer la vision de la société englobante avec le regard que les serfs portent sur eux-mêmes. Pour la France, celui-ci peut être entrevu par exemple dans certains des cahiers de doléances de 1789. Les conséquences sociales de l’abolition, inégalement positives comme on a pu le montrer pour la Russie, sont également un objet d’étude à privilégier. Disparue, la servitude a pourtant laissé des traces dans les campagnes : l’anthroponymie, la toponymie et même la maison paysanne traditionnelle portent encore sa marque. C’est dire tout l’intérêt d’un éclairage ethnographique.

Au risque de caricaturer, on pourrait dire que dans les dernières décennies, les médiévistes ont surtout abordé la servitude sous l’angle de l’anthropologie juridique ; que les modernistes ont étudié d’abord ses liens avec l’économie d’échanges ; que les contemporanéistes enfin, confrontés principalement à la question de son abolition, l’ont étudiée dans une optique d’histoire politique. Un des principaux enjeux de la rencontre est de faire travailler ensemble des spécialistes de périodes différentes, afin de les inviter à mêler leurs problématiques. Dans cette optique, on attend aussi bien des monographies qui permettent d’étudier le serf dans sa famille, dans son village et généralement dans son réseau de relations concrètes, que des études à plus petite échelle, qui envisagent davantage l’attitude des Etats et la réflexion juridique. On souhaite également quelques contributions qui ne craignent pas de franchir les coupures chronologiques traditionnelles.

Les propositions sont attendues pour le 31 janvier 2007. Elles sont à adresser par courrier ou par voie électronique à :

M. Bernard Bodinier, secrétaire général de l’AHSR, 26, rue Théodore-Géricault, 27400 Louviers (bodinier.bernard@wanadoo.fr).

Renseignements scientifiques : nicolas.carrier@9online.fr.


Catégories

Dates

  • mercredi 31 janvier 2007

Contacts

  • Bernard Bodinier
    courriel : bodinier [dot] bernard [at] wanadoo [dot] fr

Source de l'information

  • Yann Lagadec, secrétaire de l'Association d'histoire des sociétés rurales ~
    courriel : yann [dot] lagadec [at] uhb [dot] fr

Pour citer cette annonce

« « Nouveaux servages » et société en Europe, XIIIe-XIXe siècles », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 10 novembre 2006, http://calenda.org/192235