AccueilOù en est la critique ?

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Publié le vendredi 26 janvier 2007 par Corinne Cassé

Résumé

Le thème proposé par Tracés n’est pas « la critique », mais bien « Où en est la critique ? ». Nous interrogeons donc en priorité la possibilité actuelle, en dépit des attaques que la posture critique a pu essuyer, d’être critique dans des domaines aussi variés que la littérature, le journalisme, le militantisme politique, les sciences humaines etc. L’interdisciplinarité chère à Tracés met en valeur des pratiques très différentes (manières de penser, d’agir dans l’espace public, de polémiquer etc.) sans que celles-ci soient pour autant hétérogènes. Nous ne donnons ici qu’un nombre restreint de pistes, à charge pour les rédacteurs de les suivre, les élargir, les dépasser. Nous posons des questions simples, à partir desquelles nous suggérons des axes de réflexion : - Qui est critique ? - Qu’est-ce qu’être critique ? - Pourquoi est-on critique ?

Annonce

Nous le rappelons à chaque numéro : l’appel à contribution n’a en aucun cas valeur d’obligation. Il a simplement vocation à suggérer aux rédacteurs potentiels quelques pistes générales de réflexion, à leur rappeler également que la revue Tracés attend un propos théorique et critique.

 Depuis le numéro 11 portant sur « L’engagement », nous avons choisi de distinguer deux rubriques au sein des articles : une rubrique « analyses » et une rubrique « enquête ». Cette distinction a pour but de clarifier la démarche de l’article, étant entendu que la présentation de l’argumentation et les exigences de recevabilité ne sont pas les mêmes quand il s’agit d’un article seulement théorique ou quand il s’agit d’un article provenant d’une étude empirique. 

 « Analyses » :

Cette rubrique regroupe des articles théoriques articulés autour d’un problème général, directement relié au thème du numéro. Les propositions doivent donc absolument comprendre une bibliographie indicative appuyant la thèse centrale et permettant de justifier un ancrage théorique clairement annoncé.  Devront de plus apparaître dans la proposition, de façon explicite, la thèse défendue et son lien direct avec le thème, les étapes de l’argumentation et un positionnement par rapport au traitement du même thème dans d’autres disciplines. Ces articles peuvent aussi bien être des commentaires de l’œuvre d’un auteur en particulier, que des travaux d’histoire de « seconde main », par exemple.

 « Enquêtes » :

Cette rubrique attend des contributions empiriques. Il est donc impératif de préciser le terrain qui fonde l’argumentation. Par exemple, dans un article d’histoire appuyé sur des sources, il est nécessaire de présenter le corpus. La méthode employée, à la fois pour recueillir et interpréter les données, devra aussi être justifiée. Par exemple, qu’apporte une méthode qualitative au traitement du problème, par rapport à une méthode quantitative ? Le choix d’une méthode va souvent de pair avec un ancrage théorique. L’articulation entre ces deux dimensions devra aussi apparaître. Ces contraintes ne doivent pas conduire à un simple exposé monographique. La contribution devra clairement rattacher le terrain au thème du numéro, en annonçant la thèse générale que permet d’énoncer le travail empirique.

 « Notes » :

Nous retenons au moins trois types de contributions : les recensions de parutions récentes, des notes critiques sur un ouvrage en particulier ou sur une controverse scientifique, la mise en lumière de travaux méconnus en France.

 Il est donc demandé aux contributeurs de bien préciser pour quelle rubrique l’article est proposé.

 

Les rédacteurs devront rendre leur proposition (15 000 signes  sans la bibliographie) avant le 15 juillet 2007 (attention, date modifiée). Ils auront ensuite jusqu’au 20 août pour finaliser leur texte.

 

 

Où en est la critique ?

 

Il est désormais courant de trouver dans la littérature académique le constat enthousiaste ou désabusé de « post-modernité ». Que les auteurs s’en fâchent ou s’en réjouissent, l’expression est consacrée, quitte à devenir un fourre-tout théorique. Elle désigne non seulement les changements récents dans la nature du lien social mais aussi les formes de discours n’ayant plus la prétention rationaliste et critique que les « modernes » défendaient encore jusqu’aux années 1960-70. Quelle peut bien être cette « critique » dont les post-modernes ne veulent plus, ou plus exactement à laquelle il ne croient plus ? On peut par exemple penser au sens kantien de la critique (examen ordonné des usages de la raison), ou à ce que Marx et ses héritiers de l’Ecole de Francfort font du terme de critique : l’épithète d’une théorie qui se veut description et explication de configurations socio-historiques en vue des les transformer (Horkheimer, Théorie traditionnelle et théorie critique). En voulant se défaire de l’attitude critique définie par l’Aufklärung, les post-modernes n’ont-ils pas assimilé abusivement la critique à son sens « marxiste » de dénonciation des inégalités de classes , quittes ainsi à caricaturer la pensée de Marx, à la tirer du côté d’un discours normatif ? Pourtant, l’intérêt le plus frappant de la théorie marxienne est sans doute de décrire les coulisses des rapports de force les plus visibles. L’articulation entre des procédures descriptives et une volonté critique s’avère plus stimulante sur le plan heuristique que le lien traditionnel entre critique et posture normative.

Si ce numéro est sans aucun doute l’occasion de se frotter à la multiplicité des usages théoriques du terme de « critique », et par là même à la fausse évidence de l’âge « post-critique », il ne saurait cependant être la compilation d’histoires fragmentaires de la pensée philosophique ou sociologique. Il nous semble plus innovant d’essayer par exemple de distinguer, ou au contraire de rapprocher, critique, contestation, protestation, dissidence ou encore hétérodoxie. Autrement dit, nous serons sensibles aux pratiques (de lecture, d’écriture, de parole publique, de création etc.), et aux ressources (corps, institutions, réseaux de sociabilité par exemple) que l’exercice de la critique suppose. Aussi le numéro est-il l’occasion, entre autres, de repérer les événements qui ont permis l’émergence de pratiques critiques (discours, manifestations, engagements artistiques etc.). Mai 68 en France apparaît comme un moment critique par excellence (Boltanski, Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme). Mais il n’est pas inutile de reconsidérer la portée critique de discours dissidents (dans l’Union Soviétique des années 60-70 par exemple), hétérodoxes (le conciliarisme de Jean Hus au début du XVe siècle à contre-courant du discours majoritaire de l’Eglise), hérétiques ou encore prophétiques. M. Walzer n’hésite pas à faire du prophétisme de l’Ancien Testament une forme de « critique sociale » (Critique et sens commun).

Le thème proposé par Tracés n’est pas « la critique », mais bien « Où en est la critique ? ». Nous interrogeons donc en priorité la possibilité actuelle, en dépit des attaques que la posture critique a pu essuyer,  d’être critique dans des domaines aussi variés que la littérature, le journalisme, le militantisme politique, les sciences humaines. L’interdisciplinarité chère à Tracés garantira un recul par rapport au problème posé, puisqu’elle permet de fournir une multiplicité d’acceptions, de sens, d’usages des termes. Surtout, elle met en valeur des pratiques très différentes (manières de penser, d’agir dans l’espace public, de polémiquer etc.) sans que celles-ci soient pour autant hétérogènes. En effet, l’interdisciplinarité peut donner à voir des origines ou des formes communes à ces pratiques. Nous ne donnons ici qu’un nombre restreint de pistes, à charge pour les rédacteurs de les suivre, les élargir, les dépasser. Nous posons des questions simples, à partir desquelles nous suggérons des axes de réflexion :

-         Qui est critique ?

-         Qu’est-ce qu’être critique ?

-         Pourquoi est-on critique ?

 

Qui est critique ?

La critique comme jugement, mais aussi comme monopole.

 

Krinein renvoie à la décision du juge athénien, la décision qui tranche et qui divise. Celui qui critique, c’est donc celui qui juge. Cette équivalence, posée à partir d’un exercice philologique simple, demande à être réhistoricisée. Est-elle encore d’actualité ? Dans quels contextes critiquer, est-ce juger ? Pour le déterminer, il semble pertinent de s’interroger sur les instances critiques, sur ceux qui ont ce pouvoir de jugement, cette capacité à trancher.

Par exemple, la « sociologie critique », incarnée notamment par Bourdieu, s’est forgée à partir de la mise en place d’un clivage entre sens commun et sens savant. De telle sorte que le sociologue se retrouve dans la posture du démystificateur, de celui qui sait et dévoile, tandis que les acteurs, baignant dans l’illusion la plus totale, ne jouissent d’aucun pouvoir critique. La théorie critique de l’Ecole de Francfort, en opposition à la théorie traditionnelle qui tenait à distance les choses pour mieux les objectiver dans leur globalité, a également cherché à pointer les discontinuités, les dissymétries, les inégalités sociales. Critiquer c’est, dans cette perspective, exhiber les ressorts de la domination (tâche descriptive) pour mieux les dénoncer (tâche réformatrice), c’est rétablir un semblant de justice en suscitant le sentiment d’injustice. Paradoxalement, la critique ressemble ici à une forme de domination, puisque le jugement est monopolisé par des instances compétentes.

Aujourd’hui, les sciences sociales, avec « la République des idées » et, dans un tout autre registre, la philosophie sociale incarnée par A. Honneth, prennent acte de l’inadéquation de tout le vocabulaire de la « sociologie critique » issu des Trente Glorieuses : « On continue de parler des ‘milieux populaires’, du ‘salariat modeste’, voire du ‘peuple’, mais sans trop savoir de quoi ni de qui l’on parle exactement » (P. Rosanvallon et T. Pech, La nouvelle critique sociale. La république des idées, Seuil/ Le Monde, Paris, 2006, p. 2). La « Nouvelle critique sociale », elle, repose sur la « patience documentaire », veut décrire les mécanismes les plus fins de différenciation sociale, afin d’éviter les généralisations abusives d’un côté et la description monographique de l’autre.

Au sujet du déclin progressif de la version normative de la critique, on pourra également penser au renouveau des études littéraires, pendant longtemps sentencieuses, durablement enfermées dans des procédures d’évaluation figeant les textes (pensons à la critique structuraliste). Cette fois-ci, le clivage divisait critiques et écrivains (juges et acteurs en fin de compte). Aujourd’hui, il semblerait que critique et création s’interpénètrent suffisamment pour que le jugement jupitérien des critiques soit mis en sourdine. Le critique d’art ou le critique de cinéma ne sont pas davantage exempts de cette coupure théorique, pratique et institutionnelle qui les sépare de leur objet. Les rédacteurs pourront interroger la manière dont les artistes, les écrivains, les cinéastes détournent, déjouent, ou encore anticipent le point de vue du critique. Parfois explicitement (de plus en plus dans la création contemporaine), d’autres fois par l’ironie, la satire, le pastiche. Bref, si le clivage critiquant/critiqué n’a jamais été aussi contesté, la critique, en tant que modalité du jugement mais aussi en tant que référent constant et partagé, est bien vivante.

 

Quand et comment être critique ?

Les pratiques critiques.

 

Adopter une position critique, c’est disposer d’un certain nombre de critères d’évaluation et de jugement, et plus globalement de ressources à la fois langagières, émotionnelles ou encore corporelles. En effet, la critique n’est pas réductible à une position théorique. La contestation, modalité de la critique, peut être incorporée, comme en témoignent, par exemple, le mouvement punk né à la fin des années 70 ou toute une série de mise en jeu du corps, non violentes dans l’Inde de Gandhi ou plus radicales comme les zap d’Act up. Cependant l’action protestataire ne saurait résumer la diversité des pratiques critiques.

La « sociologie de la critique » propose, depuis les années 1980, un modèle alternatif de compréhension des opérations critiques les plus courantes. Non seulement, Luc Boltanski et Laurent Thévenot estiment que les compétences que les critiques revendiquent sont en fait partagées (l’aptitude critique n’est pas le monopole de l’intellectuel), comme en témoigne l’examen minutieux des opérations critiques (cognitives, pratiques, discursives etc.), mais qui plus est ils tentent de donner à la critique le sens de « justification » (De la justification. Les économies de la grandeur). La critique ne relève pas uniquement d’un régime d’action judiciaire. En effet, elle émerge dans des moments de crise, en des instants où il faut se justifier, rendre compte, se défendre, donner son avis. Il faudra certainement questionner  cette articulation entre crise et critique, ainsi que la synonymie, que l’on peut d’ailleurs juger radicale, entre critique et justification. 

De manière plus générale, les rédacteurs auront l’occasion de recenser un certain nombre de pratiques critiques. Ce qui se joue alors c’est la reformulation, voire l’abolition de la distinction traditionnelle entre théorie et pratique. La critique correspond à une multiplicité d’exercices consistant à transformer, changer l’ordre des choses. Les travaux pionniers d’un historien comme Roger Chartier ont mis en valeur des usages historicisés de l’esprit ou de la posture critique. Il associe ainsi la critique à l’Aufklärung, autrement dit à l’émergence d’un espace public, d’une parole qui se veut émancipatrice (Les origines culturelles de la Révolution française). Pour les sociétés industrialisées, on songe au distinguo que L. Boltanski et E. Chiapello font dans Le nouvel esprit du capitalisme entre « critique sociale » et « critique artiste », lesquelles passent par des idéaux, des discours, et des modalités d’action tout à fait hétérogènes. Il semble primordial d’insister sur les genres discursifs que la critique implique et englobe, mais aussi sur la visée de la critique : l’intention est-elle de débattre, de contester,  de déstabiliser ? Est-il même pertinent d’attribuer à la critique une intentionnalité ?

 

Pourquoi critique t-on ?

Critique et politique, critique et éthique.

 

La critique peut être orientée contre le pouvoir (politique par exemple), s’apparentant alors à un combat, une révolte, une contestation. Selon Foucault, cette conception de l’articulation entre critique et politique est « morale ». Elle aboutit à vouloir opposer au pouvoir des normes ou des régimes d’action qui lui seraient soustraits. C’est surtout mal comprendre que le pouvoir désigne une « relation ontologique », et qu’il ne peut être annulé par une simple contestation critique à consonances morales. Foucault préfère ainsi définir la critique comme une « vertu », comme « l’art de n’être pas tellement gouverné », ou encore « l’art de l’inservitude volontaire » (Qu’est-ce qu’être critique ? 1978). On le voit : la critique n’est pas nécessairement moyen d’une fin. Elle peut aussi devenir un art, un ethos, un savoir-faire incorporé, en résumé un engagement permanent qui serait une manière sans cesse renouvelée de jouer du et avec le pouvoir.

Tout le rapport de la critique au politique serait ici à réviser : plus que contestation ou dénonciation, la critique pourrait être transformation de la communauté politique. Dès lors, ses usages, ses pratiques et ses enjeux s’étendent. Epistémologiquement par exemple : les sciences historiques ne viseraient plus à établir les origines et la fin de processus afin d’en révéler les mécanismes pervers et injustes. Elles consisteraient à ne plus utiliser les grandes catégories essentialisées (Etat, Pouvoir etc.) et, par là même, à briser l’identité stable et factice des sujets et plus encore des communautés qu’ils forment (Nietzsche, Seconde considération intempestive). En d’autres termes, « retenir les leçons de l’histoire » ne s’imposerait plus comme une évidence, puisque la critique ne serait plus jugement de valeur et n’aurait plus pour fonction l’entretien mou d’un « devoir de mémoire ».

Pour certains théoriciens du social, l’enjeu le plus actuel est celui de la « proximité critique ». B. Latour en fait le gage d’une reconfiguration du « collectif » (Latour, Changer de société) L’opposition entre une science détachée et une action engagée perd tout son sens dès que l’on considère le formidable pouvoir de collecte de toute discipline scientifique, autrement dit la capacité à faire entrer dans le « collectif » ceux qui jusque-là en avaient été exclus (les non-humains notamment). Cesser d’imposer des catégories prédéterminées, forger une analyse conceptuelle au plus près des situations concrètes correspondrait à une « critique sociale liée à la société », forgée en son sein, à partir des significations et des normes (y compris morales) qui lui sont propres (M. Walzer, Critique et sens commun). Cette forme de critique sociale contribuerait à casser l’opposition que nous évoquions ci-dessus entre critiquants et critiqués. Sur ce point, Walzer offre une formule que la sociologie latourienne des controverses ne désavouerait pas : « Il n’y a aucune raison pour que le reste d’entre nous écoutions en silence. Nous participons à l’entreprise critique en soutenant une critique ou un groupe de critiques contre un autre. [...] Une société moderne constitue un colloque de critiques. Mais alors il n’y a pas de sens à chercher à avoir une portée globale : chaque société constitue son propre colloque » (Le deuxième âge de la critique sociale, p. 30).

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Dates

  • dimanche 15 juillet 2007

Contacts

  • Arnaud Fossier
    courriel : heyfos [at] gmail [dot] com

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Source de l'information

  • Arnaud Fossier
    courriel : heyfos [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Où en est la critique ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 26 janvier 2007, http://calenda.org/192597