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Publié le vendredi 02 février 2007 par Corinne Cassé

Résumé

Le but du colloque est d'analyser l'acte de commémorer, les politiques mémorielles, les rites commémoratifs, à la fois d'une manière théorique, en faisant appel à la science politique, à l'ethnologie, à l'histoire, ainsi que de confronter ces approches théoriques aux réalités, notamment puisées dans le cas de la Seconde Guerre mondiale, et dans le cadre, non restrictif, des Alpes occidentales.

Annonce

 

Colloque international

 2 - 5 MAI 2007

GRENOBLE-CUNEO-NICE

 

Présentation

Depuis des lustres maintenant, une étrange fièvre a gagné la France, l’ensemble de l’Europe, peut-être : celle de la commémoration. En conclusion de l’ouvrage qu’il a initié et dirigé, Les Lieux de mémoire, Pierre Nora évoque même une France entrée dans « une phase de haute fréquence commémorative» et d’aucuns pensent que, en mai 1981, par la montée au Panthéon et la visite dans la crypte de cet « immense monument aux morts » républicain, le président Mitterrand plaçait symboliquement son premier septennat sous le signe de la commémoration. Sans doute, inaugurait-il de façon spectaculaire ce temps commémoratif dans lequel la France semble s’être engagée.

Certes, la commémoration est d’usage ancien, us que pratiquaient déjà Grecs, Romains, Hébreux et, plus près de nous, républicains et patriotes avec le 14 juillet, le 11 novembre, le 20 septembre etc. Ainsi, depuis longtemps, la France affectionne-t-elle les commémorations, forme d’institutionnalisation d’une sorte de culte du souvenir. Pendant des décennies, les cérémonies du 11 novembre prescrites par l’Etat et organisées autour des monuments aux morts ont rythmé, rythment encore, la vie des communes de France.

Mais jamais sans doute n’a-t-on autant parlé de mémoire et de mémoires, de lieux de mémoire, de devoir de mémoire. Les cérémonies diverses se sont multipliées parfois au cours de vastes moments médiatiques, d’opérations de communication : Bicentenaire de la Révolution française, centenaire de l’affaire Dreyfus, quarantième, puis cinquantième puis soixantième anniversaire de la Libération. La commémoration du soixantième anniversaire de la Libération d’Auschwitz a pris en 2005 une dimension mondiale fondée sur une forte médiatisation. Ainsi, tout, aujourd'hui, est sujet à commémoration, du deux-cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Mozart aux quinze ans de la disparition de Serge Gainsbourg (!). Car si tout est prétexte à rappels, cérémonies, création muséales, journées « commémoratives », « Années », les réalisations commerciales, articles de journaux, édition d’ouvrages, d’albums, de CD, DVD, de « produits dérivés » etc., abondent.

 A tel point qu’est apparu un rejet, né de l’abus commémoratif, mais aussi d’une interprétation erronée, volontairement ou non, de la commémoration. Pour d’aucuns en effet, commémorer aurait une connotation passéiste, conservatrice sinon réactionnaire. Ne vit-on, ne voit-on pas encore des « contre-commémorations », voire, dans un phénomène classique d’inversion, des anti-commémorations, ainsi celle de la mort de Louis  XVI, pratiquée à la fois par les nostalgiques de l’Ancien Régime unis dans une messe, et par ceux qui se voient comme  les descendants des sans-culottes réunis dans un repas iconoclaste.

Commémorer, en fait, c’est étymologiquement – le commemoro-commemorare latin – se rappeler, évoquer, c’est aussi « rappeler à autrui », signaler à la pensée. La commemoratio, c’est l’action de rappeler, de mentionner. En français, le terme commémoration serait apparu selon les sources au début du XIIIe siècle, dans la règle de Saint Benoît ou plus tardivement, mais toujours au XIIIe siècle ; le verbe commémorer au milieu du XIVe siècle, tandis qu’à la fin de ce même siècle naquit le terme « commémoraison », qui aujourd'hui encore signifie « mention que l’Église fait d’un saint le jour de sa fête lorsque celle-ci est mise en concurrence avec une fête plus importante », par exemple par la lecture d’une oraison, au cours de la messe.

Commémorer s’enracine donc dans les profondeurs de notre substrat culturel, à la fois antique, qui comportait d'ailleurs son inversion, la damnatio memoriae, l’effacement de la mémoire, mais aussi judéo-chrétien : dans l’Antiquité, une victoire se commémore avec des trophées, un butin de guerre, des défilés au cours desquels on exhibe les vaincus, enfin des arcs de triomphe, d'abord éphémères, puis érigés dans le marbre ; la plupart des fêtes juives sont des commémorations, Pessah commémorant la Sortie d’Égypte, Sevu’ot la promulgation de la Loi sur le mont Sinaï, tandis que la messe est la commémoration de la Cène et du sacrifice christique. On trouve aussi des commémorations dans d’autres religions, comme l’islam, qui reprit la tradition biblique, le shintoïsme et même le bouddhisme.

L’Antiquité, c’est aussi l’Antiquité commentée, revisitée aux époques suivantes. N’assiste-t-on pas à une forme de commémoration lorsqu’au passage d’un col tel que le Mont-Cenis ou le Grand-Saint-Bernard s’anime dans l’esprit des voyageurs toute une symbolique actualisant la mémoire plus ou moins légendaire d’un chef de guerre comme Hannibal ? Le voyageur du XVIe, du XVIIe siècle commémore des événements appris dans les livres lorsqu’il se déplace dans les Alpes. Son parcours à travers des lieux chargés d’histoire, de miracles, de légendes, y compris relativement récents, devient une sorte de promenade commémorative, l’occasion, en marchant, en voyageant, de se souvenir. À l’évidence, nos actuelles religions civiques, elles aussi relevant du lointain exemple antique, mais surtout de la Révolution française, exhalent un farouche besoin de commémorer afin d’une part de se souvenir des sacrifices passés – dans une perspective renanienne – autrefois dans une vision héroïque, visant à la reproduction des modèles, aujourd'hui dans une vue plus victimaire, de refus d’une réitération du passé, le fameux « plus jamais ça ». Dans nombre de sociétés existent donc des cérémonies de rapport au passé empruntant des modalités singulières. Commémorer est une manière de se souvenir, de faire retour sur ce qui a disparu, ce qui pose la question du rapport à un passé par le rappel à soi. Mobilisant le passé, des cérémonies rassemblent pour se souvenir ensemble. Pour Claude Lévi-Strauss, « une société ne peut se maintenir si elle n’est pas attachée inconditionnellement à des valeurs, lesquelles, pour être inconditionnelles, doivent avoir un aspect sensible qui les protège du travail de sape de la raison[1]. » La participation à ces cérémonies ne revient-elle pas à s’inscrire dans une continuité par rapport à l’histoire et parfois à oublier le présent ?

Mais la commémoration, qui se veut consensuelle, peut être minoritaire. Celle des minorités religieuses, ainsi les Vaudois, très présents dans les Alpes, devenues lieux de refuge pour les protestants persécutés. Celle des minorités politiques, ainsi les émigrés fuyant la Révolution française d'abord dans les États de Savoie, puis en Italie, voire plus loin, comme  le montre l’exemple de Joseph de Maistre. Certaines mémoires, et par la suite commémorations, passent du statut consensuel à celui de minorité : ainsi les commémorations de l’aventure napoléonienne, naguère quasi officielles, tendent-elles à devenir sujettes à polémiques et partant glisser vers la confidentialité, tout en demeurant vivaces, des deux côtés des Alpes.

Tout en visant au consensus, la commémoration peut aussi provoquer des conflits. Conflits de mémoire, d’abord, avec surenchère victimaire, que l’on trouve dans l’attitude d’organisations « afro-américaines », par exemple la Nation of Islam, aujourd'hui de certains descendants d’esclaves des départements français d’Outre-Mer envers les Juifs considérés comme « privilégiés » par la mémoire collective ; ou encore dans les tentatives, largement réussies, de faire glisser les Japonais du statut d’agresseurs à celui de victimes de la Seconde Guerre mondiale. Le choix d’une date commémorative peut entraîner des oppositions comme nous le voyons à propos de la Guerre d’Algérie : 19 mars, 5 décembre ? ou à propos de la commémoration des victimes de la dictature argentine. Pour l’esclavage, le 10 mai, lui-même commémoration d’une manifestation, a été préféré au 27 avril, date du vote de la loi d’abolition due à Victor Schoelcher. L’implantation d’un lieu commémoratif peut également susciter des conflits de mémoire, la récente protestation de Turcs à Lyon contre le monument à la mémoire du génocide arménien l’a montré, tout comme  les réactions au monument de la Shoah à Berlin. Le monument ne constitue pas le seul lieu de célébration : musées, mémoriaux, établissements de mémoire fonctionnent également comme « lieux pour la provocation de la mémoire ». Ces antagonismes, ces concurrences peuvent conduire à des contre-commémorations, celles de l’Émigration alors qu’on célèbre la Révolution française, celles du souvenir de la période savoyarde quand on fête le rattachement à la France, etc.

Qui dit commémorations implique cérémonies, rituels et pèlerinages. Ces rituels exigent une théâtralisation, un ordre, une mise en ordre. La cérémonie permet par des pratiques répétitives d’établir des continuités et de se rapporter à l’événement. Mais y a-t-il partage d’une mémoire commune ? Au centre du dispositif commémoratif se tient le discours, élément essentiel délivrant un message au cours d’une opération de transmission et de communication. Que commémore-t-on en fait ?

 

Thèmes du colloque

Il nous paraît nécessaire, dans un souci d’investigation et d’élucidation générales, mais aussi dans le cadre du programme « Mémoire des Alpes », d’ausculter cette fièvre nationale, voire européenne. Et cela dans plusieurs directions, autour de trois thèmes principaux :

 

1er thème : enjeux de mémoire et mémoire des enjeux (Grenoble)

La mémoire, ses expressions, ses constructions, ses enjeux

 

Ce thème implique :

Les expressions de la mémoire, Mémoire individuelle, le témoignage les « souvenirs » les mémoires, au sens « littéraire » du terme

Mémoire collective, peut-on parler de mémoire collective ? et si oui, comment la construit-on ?

 

2e thème : origines et évolutions de la commémoration (Grenoble)

Lointaines (cultes des morts et des ancêtres, cosmogonies et mythologies,monde gréco-latin, religions du Livre)

« Proches », par exemple pour la France, la Révolution française, la IIIe République ; pour l’Italie, la période contemporaine depuis le Risorgimento

 

3e thème : les politiques mémorielles (Cuneo)

des États

des groupes non étatiques (minorités par exemple)

des collectivités territoriales

des associations commémoratives (par exemple les associations d’« anciens », le Souvenir français etc.)

Les abus et conflits de commémoration, que commémore-t-on, et que ne commémore-t-on pas, voire que veut-on empêcher de commémorer ?

conflits de mémoires

conflits sur les lieux de commémoration contre-commémorations

 

4e thème : les modes de commémoration (Nice)

les discours commémoratifs

les cérémonies, fêtes diverses (dont les marches de la mémoire) et leur répétition, les chansons, le cinéma etc.

Les manifestations (au sens cérémoniel du terme), les marches de la mémoire

les monuments, de la simple plaque au bâtiment voire au quartier, en passant par la stèle

les lieux d’histoire, les lieux de mémoire, les musées et mémoriaux.

 

Seront privilégiés, mais non exclusivement,

Les contributions générales,

Celles correspondant au cadre géographique du programme, à savoir les Alpes occidentales, donc  les cas de la France et de l’Italie, mais aussi de la Suisse, de l’Autriche, de l’Allemagne, de la Slovénie, de la Croatie ;

et les commémorations liées à la Seconde Guerre mondiale.

 

 

ORGANISATION DU COLLOQUE

 Présidence :

René Rémond (de l’Académie française) sous réserve d’acceptation définitive

 

Comité scientifique :

Celui du projet interreg « Mémoire des Alpes », à savoir,

suisse

Jean-François Bergier (ETH Zurich)

Ruggero Crivelli (Université de Genève)

france

René Rémond (Président de la FNSP, Académie française)

Daniel Grange (Université Pierre Mendès France)

Jean-Marie Guillon (Université de Provence)

Pierre Kukawka (FNSP, PACTE, IEP de Grenoble)

Jean-Louis Panicacci (Université de Nice)

Christian Sorrel (Université de Savoie)

Jean-William Dereymez (UPMF, PACTE, IEP de Grenoble)

italie

Giovanni De Luna (Université de Turin)

Luigi Vittorio Majocchi (Université de Pavie)

Luisa Passerini (Université de Turin)

Gianni Perona (Université de Turin)

Michele Sarfatti (Fondation CDEC, Milan)

 

Comité de pilotage :

Christian Sorrel (Université de Savoie)

Jean-Louis Panicacci (Université de Nice)

Jean-Yves Boursier (Université de Nice)

Geneviève Erramuzpé (Directrice de la Maison d’Izieu) [sous réserve d’acceptation]

Gianni Perona (Université de Turin)

Barbara Berruti (Institut piémontais d’histoire de la Résistance et de la société contemporaine)

Michele Calandri (Institut de Cuneo)

Adriana Muncinelli (Institut de Cuneo)

Nelly Valsangiacomo (Université de Lausanne)

Gilles Vergnon (IEP de Lyon)

Olivier Ihl (IEP de Grenoble)

Gilles Bertrand (Université Pierre Mendès France de Grenoble)

Jean-William Dereymez (IEP de Grenoble)

 Secrétariat scientifique :

Jean-William Dereymez

 Secrétariat administratif :

Alain Mittelberger

Cécile Vaussenat

 

Lieux :

Grenoble, première, deuxième, troisième demi-journées

Cuneo, cinquième et sixième demi-journées

Nice, septième et huitième demi-journées

 

Dates : 2-3-4-5 mai 2007

Date limite de réponse: 1er mars 2007, proposition de titre et résumé de 1000 caractères maximum

Date de l'acceptation ou non de la proposition: 15 mars 2007

Lieux

  • Un lieu dans chacune des trois villes, à Grenoble: Institut d'études politiques
    Grenoble, France

Dates

  • jeudi 01 mars 2007

Mots-clés

  • Commémoration/Mémoire/Politiques mémorielles/cérémonies/monuments/lieux de mémoire/musées

Contacts

  • Jean-WIlliam DEREYMEZ
    courriel : mda [at] iep [dot] upmf-grenoble [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Jean-WIlliam DEREYMEZ
    courriel : mda [at] iep [dot] upmf-grenoble [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Commémorer », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 02 février 2007, http://calenda.org/192625