AccueilLes violences intellectuelles, de l'Antiquité à nos jours

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Publié le vendredi 06 avril 2007 par Sylvain Lesage

Résumé

Cette enquête sur les "violences intellectuelles" entend explorer deux directions différentes, quoique complémentaires : d’une part, le type de violence spécifique produit par le champ intellectuel dans son rapport au monde extérieur ; d’autre part, le type de violence interne au champ intellectuel qui, bien souvent, permet de comprendre la logique du fonctionnement du champ dans son ensemble. Renseignements : http://pheacie.univ-paris1.fr/violences/index.htm

Annonce

  Les violences intellectuelles, de l’Antiquité à nos jours

Vincent AZOULAY (maître de conférences en histoire ancienne, Université Marne-la-Vallée)
Patrick BOUCHERON (maître de conférences en histoire médiévale, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Institut universitaire de France)

Parler de « violences intellectuelles » revient à accoler deux termes dont les définitions sont peu stabilisées, n’ayant pas de grandes traditions philosophiques sur lesquelles s’adosser – sinon l’opposition traditionnelle entre force et violence, la force étant définie comme une forme de violence légitime. Il ne s’agit pas en tout cas d’importer en histoire un concept tout armé par les sciences humaines et sociales, mais bien de travailler, de manière pragmatique, un objet d’histoire formulé par le sens commun. Dès lors, prendre comme horizon d’étude les « violences intellectuelles », c’est bénéficier d’une grande liberté de problématisation, mais aussi risquer une certaine dissolution du questionnement.

Nous proposons donc ici quelques pistes d’enquête – non contraignantes – pour baliser le champ du questionnement. Aborder en historien la question des « violences intellectuelles », c’est tout d’abord évoquer un type de violence qui n’existe pas nécessairement à toutes les époques, même si elle n’exclut à priori aucune des périodes académiques. Ce questionnement présuppose en effet l’existence d’un champ intellectuel relativement séparé de la société, dans le cadre d’une division plus large du travail social. Un tel mouvement d’autonomisation ne se fait pas soudainement et d’un coup, mais à la faveur de nombreux décrochements, qui peuvent éventuellement se répéter ou rejouer au cours des siècles : ainsi au IVe siècle av J.-C. dans le monde grec des philosophes, au tournant du XIIIe et du XIVe dans l’Occident chrétien lorsque s’affirme la prééminence des gens de savoir, dans la République des Lettres de l’Europe des Lumières ou au moment de la « naissance de l’intellectuel » à la fin du XIXe siècle.

La question des violences intellectuelles peut s’analyser dans deux directions différentes : d’une part, le type de violence spécifique produit par le champ intellectuel dans son rapport au monde extérieur ; d’autre part, le type de violence interne au champ intellectuel qui, bien souvent, permet de comprendre la logique du fonctionnement du champ dans son ensemble.

 • Concernant le premier type de questionnement (la violence des intellectuels à l’égard du monde social), on pourrait commencer par l’analyse de plusieurs figures, dont celle de l’intellectuel engagé, appelant parfois à l’exercice de la violence pour accomplir les buts qu’il a lui-même définis. Cette étude pourrait ouvrir sur une interrogation plus large : quel type de violence spécifique peut engendrer un rapport purement intellectuel au monde social ? Ce type de questionnement permettrait peut-être de mettre au jour un rapport spécifique des intellectuels à la violence, à la fois hyper-abstrait et médiatisé par la parole, pouvant déboucher sur la barbarie la plus féroce (par le biais de l’abstraction de l’ennemi, dès lors intellectuellement éliminable). Cette capacité des intellectuels à abaisser le seuil de tolérance des sociétés vis-à-vis de la violence n’est pas propre à l’époque contemporaine : on pourrait évidemment évoquer la question des rapports entre Philosophie des Lumières et violence révolutionnaire, mais aussi, par exemple, la question de l’appel à la croisade dans l’Europe des XIIe et XIIIe siècles. Inversement, il pourrait s’avérer pertinent de se demander pourquoi, dans certains contextes de querelles intellectuelles particulièrement vives, le basculement dans la violence physique ne se produit pas – que l’on pense à l’affaire Dreyfus ou, plus proche de nous, à l’effervescence ayant entouré mai 68, sans aboutir à la guerre civile que la seule analyse des discours intellectuels de l’époque pourrait laisser présumer.

Autre piste de réflexion : la question de l’effet performatif du langage intellectuel. Il existe en effet un type de violence spécifique que les intellectuel exercent à l’égard du monde, apparemment moins spectaculaire que l’engagement, mais tout aussi efficace : en proposant des visions du monde extrêmement articulées, les intellectuels ont parfois la capacité d’opérer des mutations majeures dans l’univers symbolique de la société dans laquelle ils vivent : on pense ici aux think tank anglo-saxons des années 1970, pavant la voie à des changements sociaux majeurs, en tentant d’imposer une vision du monde particulière, mais également à la façon dont certains « intellectuels » du IVe siècle av. J.-C. – comme Isocrate, Platon ou Xénophon – préparèrent, par la circulation de leurs discours, les profondes mutations politiques de l’époque hellénistique.

Dans ce cadre d’analyse, on pourrait également prendre en compte des types de violence encore plus euphémisée, fonctionnant à bas bruit : la posture intellectuelle peut en effet être, en elle-même, une forme de violence faite à ceux qui sont extérieurs au champ — n’est-ce pas, d’une certaine manière, la question posée par la définition de la posture humaniste, depuis Pétrarque au moins, comme position de rupture ? La violence symbolique du discours intellectuel pourrait être analysée dans ce contexte.

 • Pour le second type de questionnement (la violence interne au champ intellectuel), l’enquête devrait partir de l’étude des mécanismes de fonctionnement du champ intellectuel et la manière dont ces codes sont parfois subvertis. L’étude de cas précis permettrait de mettre au jour les règles et les usages de la polémique, dans un champ souvent agonal, marqué par des querelles de distinction, mais aussi – et peut-être surtout – de souligner les moments où ces normes sont transgressées, remettant l’ensemble du système en cause. Le but serait dès lors moins de présenter de grandes querelles intellectuelles, aussi vives fussent-elles, mais plutôt d’essayer d’entrevoir les principes structurants de la violence interne au champ intellectuel, les mécanismes de sa régulation et, parfois, la faillite de ce contrôle. Existent-il des effets de seuil à partir desquels la polémique, constitutive du champ intellectuel, se transforme en violence transgressive, ressentie comme telle par les acteurs du champ eux-mêmes ? Depuis le vituperium romain réactivé dans les cités italiennes par des poètes professionnels gagés pour dénigrer l’adversaire jusqu’aux campagnes de presse de l’âge de la culture de masse, la question de l’attaque ad hominem pourrait faire l’objet d’une enquête à part entière dans la mesure où elle met précisément en acte ce type de questionnement.

Lieux

  • Couvent des Cordeliers, amphithéâtre Gustave Roussy, escalier B, 2e étage, 15, rue de l'école de médecine 75005 Paris
    Paris, France

Dates

  • vendredi 08 juin 2007
  • samedi 09 juin 2007

Fichiers attachés

Mots-clés

  • violence, intellectuel, champ, controverses, polémiques

Contacts

  • Vincent Azoulay
    courriel : vincent [dot] azoulay [at] noos [dot] fr
  • Patrick Boucheron
    courriel : patrickboucheron [at] me [dot] com

Source de l'information

  • Vincent Azoulay et Patrick Bouchern ~
    courriel : vincent [dot] azoulay [at] noos [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les violences intellectuelles, de l'Antiquité à nos jours », Colloque, Calenda, Publié le vendredi 06 avril 2007, http://calenda.org/192944