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Violence, souffrance, mémoires

Journée d’étude IRIS-EHESS

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Publié le mercredi 02 mai 2007 par Corinne Cassé

Résumé

Les actes qui visent l’intégrité corporelle et leurs effets constituent bien le cœur empirique des objets d’enquête que nous abordons afin d’éviter de réduire la violence à ses seules traces discursives, ou aux usages métaphoriques du concept. Mais rares sont les occasions données à l’ethnographe de pouvoir assister de visu à ces actes de violence au moment même où ils se déroulent. De ce fait, il est acculé à devoir décrire ces mêmes actes à travers le témoignage d’un tiers, victime ou autre. Ces considérations, déjà traitées pendant la Journée d’étude « La violence : descriptions, catégorisations » organisée l’an passé par des chercheurs du GTMS (Di Bella, Dussy, Losonczy et Naepels) referont certainement surface lors de la présentation de certains des thèmes qui nous occupent aujourd’hui au sein de l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux. Sciences sociales, politique, santé. En effet, les enquêtes que nous présenterons susciteront, nous l’espérons, une réflexion collective sur l’articulation des questions empiriques, éthiques et épistémologiques que soulève la construction de cet objet scientifique.

Annonce

22 mai 2007
Amphi, EHESS, 105 Bd Raspail

9h30-12h15 : Matin : Présidence : Jean-Loup Amselle (EHESS-CEAF)

9h30 : Maria-Pia Di Bella (CNRS-IRIS) : Présentation;

9h45 : Paula López Caballero (EHESS-IRIS), « Les tentatives de lynchage à Milpa Alta (Mexico) : mécanismes de souveraineté pratique ou d’appartenance à la communauté ?», Discutant : Yvon Le Bot (CNRS-CADIS) ;

10h35 : Karine Vanthuyne (EHESS-IRIS): « D'une violence à l'autre: Continuités et ruptures de la violence dans le Guatemala de l'après conflit civil armé », Discutant : Marc Le Pape (CNRS-CEAF) ;

11h25 : Thierry Bonnot (CNRS-IRIS), « Martyre et violence patrimonialisés à Alise Sainte Reine », Discutant : Giovanni Careri (EHESS-CEHTA).

 14h30-17h50 : Après-Midi : Présidence : Alban Bensa (EHESS-IRIS)

14h30 : Patrick Chariot (Paris XIII-IRIS), « Pratiques médicales en garde à vue en France », Discutant : Didier Fassin (EHESS-IRIS) ;

15h20 : Paula Vasquez (EHESS-IRIS), « ‘Pilleurs barbares’, ‘soldats pilleurs’ et ‘État délinquant’ : sémantiques de la violence et de la  répression au Venezuela », Discutant : Paolo Napoli (EHESS-CENJ) ;

16h10 : Hamit Bozarslan (EHESS-IISMM), « Le retour des miliciens : nationalisme radical et violence en Turquie », Discutant : Baber Johansen (Harvard) ;

17h00 : Vincent Crapanzano (CUNY), « Les Harkis : violence, abandon et discours figé », Discutante: Fanny Colonna (CNRS-IRIS).

 

 17h50-19h : Discussion générale avec les participants 

 

 Présidence: Jonathan Friedman (EHESS-IRIS)

Assistant lors de la Journée : Giacomo Loperfido (EHESS-IRIS).

RÉSUMÉS

Paula López Caballero (EHESS-IRIS), « Les tentatives de lynchage à Milpa Alta (Mexico) : mécanismes de souveraineté pratique ou d’appartenance à la communauté ?». Milpa Alta est un arrondissement de Mexico qui contraste avec le reste de la ville du fait que 90% de son territoire est toujours rural et sous contrôle de la population. À cette région, où une forte appartenance à la localité est pratiquée par ces habitants, plusieurs tentatives de lynchage ont eu lieu les dernières dix années -dont un où deux jeunes voleurs ont été battus à mort en 2002. Dans cette contribution nous proposons d'aborder une telle question en se concentrant sur l'idée de « souveraineté » comme une construction pratique sociale et historique. Dans un effort pour dépasser les regards normatifs sur ces phénomènes, il faudra se demander : est-ce que les tentatives de lynchage à Milpa Alta peuvent être considérées comme des « moments souverains » si l'on définit la souveraineté comme la capacité de créer des frontières (l'exclusion), de contrôler un territoire et de faire usage légitime de la violence ? Ensuite, si la violence est l’expression ultime de souveraineté (le pouvoir de décider de la vie et de la mort) de quel ordre social et politique les tentatives de lynchage témoignent-elles ? Un ordre où l’État n’est pas le seul régime d’autorité reconnu ?

 Karine Vanthuyne (EHESS-IRIS), « D’une violence à l’autre : Survivre à un massacre dans un présent d’inégalités sociales ». Poursuivant une trajectoire de redressement, les projets de justice transitionnelle présupposent une coupure radicale entre le passé et le présent. En présentant le discours qui fut prononcé lors de l’enterrement des restes d’un massacre commis durant le conflit civil armé guatémaltèque, j’aimerais toutefois montrer comment cette coupure peut être dramatiquement remise en question. Bien que ce discours apert clairement dès le départ structuré par la périodisation et l’idéologie du progrès qui sous-tendent le cadre narratif de la victimisation des projets de justice transitionnelle, il témoigne également d’une appropriation pour de toutes autres fins de cette victimisation. Est en effet revendiquée dans ce discours la reconnaissance d’un statut de victime non pas pour des violations passées de droits, mais pour des violations qui aujourd’hui perdurent, et dont la maladie et la mort précoce sont les tragiques expressions. Or cette appropriation qui en soit remet fondamentalement en question les structures temporelles et idéologiques des projets de justice transitionnelle, interroge également plus largement les formes de sujets politiques au travers desquelles il est possible aujourd’hui pour les survivants des massacres de faire reconnaître leurs droits. Dans l’économie politique et morale du Guatemala de l’après-guerre, est-ce seulement comme victime, comme sujet souffrant, voire comme corps affamé, malade ou agonisant, que les survivants du conflit civil armé peuvent articuler leur citoyenneté ?

 Thierry Bonnot (CNRS-IRIS), « Martyre et violence patrimonialisés à Alise Sainte Reine ». Chaque année au début du mois de septembre, une partie des habitants du village d'Alise-Sainte Reine en Côte-d'Or célèbrent la fête de la patronne locale, sainte Reine, martyrisée par les Romains au IIIe siècle de notre ère. Certains se costument en soldats romains, d'autres en gaulois, chrétiens ou non. Deux processions et deux cérémonies religieuses autour des reliques de la sainte encadrent l'événement principal qu'est La Représentation du Martyre, une tragédie écrite en 1877 par un dominicain, et jouée par les bénévoles de l'Amicale du Mystère. Le thème du martyre appelle logiquement la violence : elle est visible dans le decorum adopté depuis des décennies par les participants aux fêtes. Le costume ensanglanté de Reine et les chaînes dont elle est chargée durant les processions en sont les signes matériels les plus concrets. Mais la violence est aussi présente de façon plus subtile dans le récit mis en scène chaque année au théâtre des Roches, durant les représentations de la tragédie. La scène dite "du poignard" est unanimement considérée comme l'apogée dramatique de la pièce, alors même qu'elle ne concerne pas le martyre proprement dit, mais décrit une violence intime et familiale teintée de patriotisme. Mon intervention tentera de présenter une réflexion sur ces différents registres, non seulement à partir du texte de la pièce et du récit du martyre, mais également à partir de la performance dans son ensemble.

Paula Vasquez (EHESS-IRIS), « ‘Pilleurs barbares’, ‘soldats pilleurs’ et ‘État délinquant’ : sémantiques de la violence et de la répression au Venezuela ». En décembre 1999, l’état de Vargas – le littoral de la ville de Caracas – fut submergé par d’immenses coulées de boue tombées des montagnes. Aux coulées boueuses succédèrent immédiatement les pillages. Les effectifs de l’Armée de terre qui assuraient les actions de secours et de la police politique (DISIP) réprimèrent très durement les saccages sans qu’aucune formalisation juridique – comme la suspension des garanties constitutionnelles – n’ait permis pourtant justifier légalement ces actions extrêmes. Les entretiens réalisés permettent de dégager deux voies d’analyse : d’une part, il faudrait examiner les moments dans lesquels la société accepte le pillage par déférence ou qui la conduisent à le condamner. D’autre part, il faudrait saisir le processus au terme duquel le pillage devient intolérable ainsi que les circonstances dans lesquelles ceux qui le pratiquent passent du statut de « meneurs d’une action juste » à celui de « criminels ». Je propose de distinguer trois postures accusatrices et condamnatoires de l’État et de la société pendant les épisodes de violence suscités après la catastrophe naturelle : les « pilleurs barbares », les « soldats pilleurs » et l’« Etat délinquant ». Ces trois figures tracent le cadre formel et axiomatique d’une « économie morale » du pillage et de la répression, c’est-à-dire elles configurent et expriment les représentations sociales des notions de « bien » et de « mal » dans le moment le plus extrême de la catastrophe lors des saccages et de leur répression pour rétablir l’ordre.

 Hamit Bozarslan (EHESS-IISMM), « Le retour des miliciens : nationalisme radical et violence en Turquie ». Partant de plusieurs cas concrets, cette communication présentera quelques clefs de lecture pour comprendre l’articulation des milieux nationalistes radicaux avec l’Etat, qui pour mieux assurer sa survie et sa légitimité, renonce à son « monopole sur les instruments de la violence », et leur autonomisation et reconfigurations dans  la Turquie actuelle. Dans un deuxième temps, nous essayerons de lire le phénomène milicien sur le 20ème siècle, pour saisir les dynamiques de continuité et les lieux et moments de rupture. Nous insisterons enfin aux transmissions et ruptures intergénérationnelles et aux processus de socialisation des jeunes qui passent à la violence.

 Vincent Crapanzano (CUNY Graduate Center, NYC), « Les Harkis : violence, abandon et discours figé ».  L’histoire des Harkis est une histoire de violence extrême, allant d’accusations de trahison à un sens dévorant d’avoir été abandonnés par les Français: une histoire qui constitue leur identité individuelle et collective. Je m’intéresse au passage, de génération en génération, d’une blessure, une rhétorique de douleur, la perte de mémoire, le témoignage jamais témoigné. Donc à l’absence et à une mélancolie qui trouve son origine dans une impossible communication. Je m’occupe surtout des enfants d’Harkis qui ont passé leur enfance dans les camps et les hameaux forestiers où sont relégués la majeure partie des Harkis qui ont réussi à pénétrer en France. Ces enfants souffrent d’un double traumatisme: l’incarcération et les expériences émotionnelles que leurs pères (et mères) leur ont insufflé et qui jusqu’à présent influencent leurs vies bien que leurs parents n’ont jamais parlé de ces expériences avec eux. Ce que les enfants ont appris, le plus souvent indirectement, sont des généralités impersonnelles qu’ils expriment dans un discours figé. Ce discours, si répété, si émotionnel qu’il soit, indique néanmoins une absence qui ne peut jamais être remplie....

Lieux

  • Amphi, EHESS, 105 Bd Raspail
    Paris, France

Dates

  • mardi 22 mai 2007

Mots-clés

  • violence, souffrance, mémoire

Contacts

  • Maria-Pia Di Bella
    courriel : Maria-Pia [dot] Di-Bella [at] ehess [dot] fr

Source de l'information

  • Maria-Pia Di Bella
    courriel : Maria-Pia [dot] Di-Bella [at] ehess [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Violence, souffrance, mémoires », Journée d'étude, Calenda, Publié le mercredi 02 mai 2007, http://calenda.org/193036