AccueilBohème sans frontière : production et internationalisation d’une posture

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Publié le mardi 05 juin 2007 par Sylvain Lesage

Résumé

Un colloque international se tiendra sur ce thème du 10 au 13 décembre 2008. Les chercheurs sont invités à adresser leurs propositions (un titre et un texte programmatique d’une dizaine de lignes, en français ou en anglais) avant le 1er septembre 2007 à Anthony Glinoer (anthony.glinoer@utoronto.ca) et à Pascal Brissette (pascal.brissette@mcgill.ca). Les communications seront prononcées en français ou en anglais et ne devront pas dépasser 25 minutes.

Annonce

Colloque international
Université de Toronto
10-13 décembre 2008

Bohème sans frontière. Production et internationalisation d’une posture

 

La bohème littéraire et artistique des XIXe et XXe siècles a fait l’objet d’interprétations nombreuses et souvent inconciliables. Pour Murger, qui en fonde le mythe dans ses Scènes de la vie de Bohème, elle se borne à la faune des apprentis peintres et littérateurs parisiens, qui mangent de la vache enragée à chaque repas en attendant la gloire et la reconnaissance. Quelques années plus tard, Karl Marx dégage la bohème du monde de l’art et la fait émerger de tout un sous-prolétariat urbain (filous, charlatans, joueurs, écrivassiers, chiffonniers, etc.) Walter Benjamin confère à la bohème parisienne un héroïsme typique de la modernité et l’érige en forme de résistance contre la culture bourgeoise. Un large courant critique a alors associé la bohème à de nombreuses mouvances contre-culturelles et anti-bourgeoises, depuis François Villon jusqu’à Andy Warhol et au-delà. Enfin, les sociologues Pierre Bourdieu et Nathalie Heinich ont plus récemment attribué à la bohème un rôle clé dans la généalogie des champs littéraire et artistique français en lui attribuant un art de vivre et de créer en rupture avec les pratiques dominantes.

Confrontés à cette abondance d’interprétations, les historiens de l’art et de la littérature ont généralement renoncé à interroger les tenants et les aboutissants du phénomène de la bohème pour mieux évoquer l’histoire des avatars, français et internationaux, de la bohème conçue par Murger (et relayée par l’opéra de Puccini). Mais de quelle bohème parlent-ils ? Qu’y a-t-il finalement de commun entre les bohèmes de l’impasse du Doyenné, de Verlaine, du Chat noir ou de Montmartre à la Belle Époque ? Hors de France, quelle bohème ont partagé Oscar Wilde, Willem Kloos, Rubén Dario, Émile Nelligan et d’autres ? Pour ce qui concerne la littérature française, on sait que la centralisation de l’activité intellectuelle à Paris, le développement d’un marché de l’édition et de la presse et l’explosion démographique des écrivains ont conduit au développement d’une espèce de prolétariat des lettres qui a servi de terreau social à la bohème. À cette configuration sociale s’est greffée la posture de la « vie de bohème », avec ses héros, ses looks, ses lieux et ses excentricités. De nombreuses questions restent cependant sans réponse : quelles figures, quelles positions, quels pouvoirs ont été conférés aux bohèmes parisiennes successives ? En va-t-il de la bohème littéraire comme de la bohème artistique, et jusqu’où pousser l’analogie ? Qu’en est-il, d’autre part, des métropoles comme Londres, Madrid, Bruxelles, Munich ou encore New York, Montréal et Toronto, qui ont connu leurs bohèmes : les mêmes causes ont-elles amené les mêmes effets ?

C’est à ces questions que sera consacré le colloque international qui se tiendra à Toronto du 10 au 13 décembre 2008. Sans relancer la recherche d’une définition (toujours trop extensive ou trop restrictive) ou d’antagonismes faussement évidents (bohème vs bourgeois), et renonçant d’emblée à toute tentative de recensement, ce colloque voudrait interroger les modes de constitution, de perpétuation et de représentation, d’un pays et d’une littérature à l’autre, du phénomène de la bohème. Le colloque mobilisera les points de vue de l’histoire culturelle, de la sociologie de la littérature et de la sociocritique, mais fera aussi place à d’autres approches méthodologiques (rhétorique, historique ou encore poétique). On couvrira la période allant de 1789 à 1968, ces deux dates étant considérées non comme des terminus (la bohème ne cesse de se réactiver et de se réactualiser ici et là) mais comme des bornes entre lesquelles le phénomène social, littéraire et artistique de la bohème a connu son expansion maximale.

Les communications pourront se situer dans l’un des quatre axes suivants :

1. Métropoles de la bohème. Si on peut être pleinement bourgeois en province et vivre bourgeoisement à la campagne aussi bien qu’à la ville, il n’en va pas de même de la vie de bohème qu’on imagine difficilement hors du cadre urbain. Quelles relations établir alors entre la vie de bohème et la métropole, lieu de centralisation de l’activité intellectuelle, lieu de multiplication des journaux et des entreprises éditoriales, lieu en un mot où les réussites littéraires se font et se défont? On explorera ici les lieux (mansardes, gargotes, cafés, tavernes, bureaux de rédaction) typiques de la vie de bohème, cette géographie urbaine qui a permis aux uns et aux autres à la fois de semer leurs créanciers et d’exhiber leur posture excentrique. On s’interrogera également sur le développement de quartiers bohèmes, de Montmartre à Schwabing, de Soho à Greenwich Village et au Quartier latin de Montréal…

2. Processus de légitimation. Si la bohème est le produit de la massification et de la stratification du champ littéraire, si elle relève originellement d’un prolétariat lettré, est-elle pour autant confinée dans l’illégitimité ? La pauvreté dont elle fait parade n’est pourtant plus, depuis Rousseau, un facteur de disqualification culturelle, et s’il n’a pas ses entrées dans les salons ou à l’Académie, le bohème n’en fascine pas moins tous les acteurs du monde des lettres. L’importance que prend la bohème dans l’imaginaire littéraire des XIXe et XXe siècles nous incite ainsi à repenser le rôle des mythes et postures dans les processus de légitimation culturelle et à nous demander si la bohème n’a pas suscité de nouveaux modes de qualification. Qui dira ce que l’iconisation d’un Rimbaud ou d’un Nelligan doit à l’imaginaire collectif de la bohème ?

3. Transferts culturels. « La bohème n’existe et n’est possible qu’à Paris », lançait Murger en ouverture de ses Scènes de la vie de Bohème. Et pourtant, il y a bien eu une bohème espagnole, belge, canadienne, alors même que, dans certains cas, les conditions sociales de son développement n’étaient pas réunies. Par quelles voies, grâce à quels passeurs la posture bohème a-t-elle pu se transmettre? S’il est certain que Paris a exercé pendant longtemps une fascination sur le personnel littéraire européen et américain, la capitale française a-t-elle servi de modèle unique, ou y a-t-il eu des transferts croisés, voire des effets boomerangs ? Et selon les sens de ces transferts culturels, sous quelles formes et au prix de quels aménagements se sont-ils opérés ?

4) Représentations. Si l’écrivain et l’existence bohèmes sont une construction collective, comment cette construction s’est-elle érigée ? Comment la bohème, ensemble bien compris de topoi, réalité fondée sur du discours et des représentations, s’est-elle exprimée dans les littératures allemande, française ou encore anglaise ? En quoi la littérature bohème ou la littérature de la bohème ont-elles contribué à la production d’une posture collective ?

Les chercheurs sont invités à adresser leurs propositions (un titre et un texte programmatique d’une dizaine de lignes, en français ou en anglais) avant le 1er septembre 2007 à Anthony Glinoer (anthony.glinoer@utoronto.ca) et à Pascal Brissette (pascal.brissette@mcgill.ca). Les communications seront prononcées en français ou en anglais et ne devront pas dépasser 25 minutes. Une demande de subvention sera déposée en vue de ce colloque, mais les participants sont invités à obtenir auprès de leurs centres de recherche et organismes subventionnaires le remboursement de leurs frais de voyage et de séjour.

Anthony Glinoer
Professeur adjoint à l’Université de Toronto

Pascal Brissette  
Professeur adjoint à l’Université McGill  

Call for Papers

Bohemia Without Borders: the Production and Internationalization of a Literary Attitude

The literary and artistic bohemia of the 19th and 20th centuries has been subjected to many interpretations – many of which are contradictory. In his Scènes de la vie de Bohème, published in 1851, Henri Murger founds the myth of the bohemia, which brings together young and poor Parisian painters and writers waiting for consecration and glory. A few years later, Karl Marx recasts Murger’s bohemia in the urban sub-proletariat (within the world of pickpockets, swindlers, gamblers, scavengers, etc.). Because of its resistance to the bourgeois culture, Walter Benjamin confers to the Parisian bohemia a dimension of heroism that he considers typical to modernity. As a result, much scholarly attention has associated the bohemia with a number of counter-cultural and anti-bourgeois tendencies (from François Villon to Andy Warhol and beyond). Furthermore, the sociologists Pierre Bourdieu and Nathalie Heinich have recently attributed a key role to the bohemia in the genealogy of French literary and artistic fields: along with ways of life and creation characteristic of the bohemia, they postulated that the bohemia is radically outside of the mainstream.

Confronted with this abundance of interpretations, most of art and literature historians have renounced to explore the causes of the bohemian phenomenon to instead seek to trace the history avatars of the Murger’s bohemia (as transmitted by Puccini’s opera) both in France and in other countries.  Therefore, we can ask ourselves, which type of bohemia in particular is evoked by these historians? What is there in common between the bohemias of the impasse of Doyenné, of Verlaine, of the Chat noir or of Montmartre during the Belle Epoque? Outside of France, what kind of bohemia have embodied Oscar Wilde, Willem Kloos, Rubén Dario and Emile Nelligan? In the history of French literature, the centralization of intellectual activity in Paris, the development of the publishing and press markets, and the demographic explosion of writers were factors that were capital to the development of a literary proletariat. It is from this social milieu that bohemia emerged. A specific attitude was added to this social configuration: this attitude, the “vie de bohème”, has its heroes, its looks, its places and its eccentricities. Many questions, however, are left unanswered: which figures, positions and what authority were conferred to the successive bohemias in Paris? Moreover, to what extent do literary and artistic bohemias share similar traits? Considering cities like London, Madrid, Brussels, Munich or even New York, Montreal or Toronto, who have had their fair share of bohemians, we could also ask whether or not similar conditions have produced the bohemian phenomenon.

These are the type of questions which will be addressed in the international conference to be held in Toronto in                 2008. Rather than seeking definitions, which are often either too extensive or too restrictive, or than identifying antagonisms that are already very obvious (such as bohemian vs bourgeois), or to create a census of various bohemias, this conference would like to explore modes of constitutions, perpetuation and representation of the bohemia phenomenon in a country and a literature to another. Along with cultural history, sociology of literature and sociocriticism, the conference will also be open to other methodological approaches, such as rhetorical, historic and poetic. Although bohemia continues to reactivate itself and to reappear every now and then, the conference will focus on the period dating from 1789 to 1968, the period during which the social, literary and artistic phenomena of the bohemia experienced its most wide-spread expansion.

The seeked paper proposals should fall in any of the following categories:

1. The metropolis of the bohemia. Although the bourgeois lifestyle can be led in the country as well as in the city, it is virtually impossible to imagine the bohemia outside his metropolitan context. What relationship can we establish between bohemia’s way of life and the metropolis, where intellectual activity centralizes, where newspapers and editorial companies prolifer; and where, simply put, literary and artistic successes appears and disappears? Of particular interest will be the typical places of bohemia’s life – such as attics cafes, taverns and press-rooms – since they represent a distinct urban geography that enabled bohemians to exhibit their eccentric attitudes and that allowed them to hide from their creditors. In addition, the development of bohemian quarters, from Montmartre to Schwabing, from Soho to Greenwich Village and to the Latin Quarter of Montreal could also be explored.

2. Process of legitimization. If bohemia is the product of the expansion and stratification of the literary and artistic fields, and if it originates from the artistic and literary proletariat, is it consequently confined to illegitimacy? Since the time of Rousseau, the poverty embodied by the bohemian is no longer a factor of cultural disqualification. Moreover, despite not entering salons or the French Academy, the bohemian is a fascinating figure for all actors of the literary world. The importance occupied by the bohemia in the literary imagination of the 19th and 20th centuries forces us to rethink how myths and attitudes may partake in the process of cultural legitimization. Thus, did the bohemia introduce new processes of legitimization? In what ways were the iconization of Rimbaud or of Nelligan’s figures products of the collective imagination associated to the bohemia?

3. Cultural transfers. “La bohème n’existe et n’est possible qu’à Paris”, wrote Henry Murger in the beginning of his Scènes de la vie de Bohème. Nevertheless, there have been Spanish, Belgian, and Canadian bohemias, even though, in certain cases, not all the social conditions associated with bohemia were present. By which vectors and mediators did the bohemian attitude transfer itself to different cultural contexts? In what ways did the fascinating French capital serve as a model to the members of European and American literary fields? What was the nature of these cultural transfers, which forms and what transformations have they undergone? Were there any cases of cultural exchanges or “backlashes” between Paris and the other metropolis of the bohemia?

4. Representations. If the bohemia and the bohemian way of life are a collective construction, what were the bases for it? How did the bohemia, an ensemble consisting of topoi, or realities founded on discourse and representations, express itself in British, German and French literature? How both bohemian literature and literature of the bohemia did contribute to the production of a collective attitude?

Researchers are invited to send their paper proposals, with a title and an abstract of around ten lines in length (in French or in English) before September 1st 2007 to Anthony Glinoer (anthony.glinoer@utoronto.ca) and to Pascal Brissette (pascal.brissette@mcgill.ca). The presentations could be in either French or English and should not exceed 25 minutes. A financial assistance might be available for the conference, but participants should ask to obtain reimbursement for their traveling fees and other costs from their own research centers and subsidiary organizations.

Anthony Glinoer
Assistant professor at the University of Toronto

Pascal Brissette
Assistant professor at McGill University

Lieux

  • Université de Toronto
    Toronto, Canada

Dates

  • samedi 01 septembre 2007

Mots-clés

  • Bohème, posture

Contacts

  • Anthony Glinoer et Pascal Brissette ~
    courriel : anthony [dot] glinoer [at] utoronto [dot] ca

Source de l'information

  • Anthony Glinoer
    courriel : anthony [dot] glinoer [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Bohème sans frontière : production et internationalisation d’une posture », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 05 juin 2007, http://calenda.org/193214