AccueilConsentir : domination, consentement et déni

Consentir : domination, consentement et déni

Appel à contribution, Tracés, n° 14

*  *  *

Publié le lundi 18 juin 2007 par Delphine Cavallo

Résumé

Pour son 14e numéro, la revue Tracés souhaite réunir des contributions venues de toutes les sciences humaines et sociales autour de la question du consentement. La philosophie, l’histoire, la sociologie, l’économie et le droit, ces disciplines s’intéressent toutes, certes différemment, à cette question qui renvoie à un vaste débat sur le pouvoir, l’autonomie et l’action. Le comité de rédaction attend des textes, fruits d’un travail d’enquête ou d’une réflexion plus théorique, qui éclairent les divers aspects de ce thème que nous rapprochons de deux notions connexes, la domination et le déni.

Annonce

Appel à contribution, Tracés, n° 14

Consentir : domination, consentement et déni

Argumentaire

Consentir, acte ambivalent, oscillant entre un sens négatif (ne pas empêcher)  et un sens positif (permettre, approuver). Du point de vue du droit, le statut légal du consentement désigne tout à la fois la volonté de conclure un contrat ou le moyen juridique pour protéger un individu des actions d’autrui.  Il a le pouvoir de légitimer un acte et son absence peut constituer le crime (le viol, par exemple). Cette définition traduit bien l’ambiguïté d’un terme se situant sur un axe structuré par l’opposition autonomie/contrainte sur lequel on pourrait également placer les notions suivantes : adhésion, acceptation, accommodation, adaptation, assentiment, accord, abstention. Son double serait probablement la dissidence, qu’elle soit résistance, rébellion, sabotage, perruque, tactique, etc., conduisant ou non à l’émancipation.  Dans tous les cas, la question du consentement se pose dans les situations contraignantes, au risque de remettre en cause la part d’autonomie qui qualifie justement l’acte de consentir. Max Weber discute cette question : la domination (Herrschaft) à la différence du pouvoir (Macht) implique un minimum de volonté d’obéir, une adhésion, en un mot un consentement. Certains répliqueront que cette décision ne traduit qu’une docilité, une obéissance, une soumission à un ordre légitime auquel on adhère autant par dressage que par méconnaissance. La position de Weber est pourtant claire, seules les situations extrêmes comme l’esclavage reposent uniquement sur la contrainte. S’il se méfie des analyses trop mécaniques qui consisteraient à faire de toutes les situations asymétriques des cas de domination, il voit dans le rapport entre le travailleur et l’employeur un cas exemplaire. Il est moins affirmatif quant à la nature de cette adhésion : le consentement serait tantôt une docilité feinte, tantôt la conséquence d’une faiblesse ou d’une impuissance. Toutefois, il suppose un sujet libre, même engagé dans un rapport de force, un sujet toujours capable de s’extirper d’une domination jamais acquise, engagé dans des rapports passant de la rébellion à la domination.

Ce cadre posé, il importe de cerner les conditions concrètes de ce consentement : en supposant des sujets libres mais bien évidemment soumis à des contraintes, il faut s’attacher à décrire les dispositifs qui arrachent, produisent, facilitent le consentement. Lorsque des rapports de pouvoir s’expriment, la marge de manœuvre se réduit, mais ne supprime jamais la possibilité d’une résistance ou d’arrangements locaux. La séduction ou la dépendance produit des concessions d’un autre ordre, indispensable pour s’assurer l’accord que la contrainte seule ne saurait garantir. Enfin, le « consentement paradoxal » s’accompagne parfois d’un déni pour préserver son identité, sauver la face, composer avec le cours d’une existence quotidienne, la conscience se met alors  « en veille », l’action devient routine et le sujet renonce à s’interroger sur les conditions du consentement. En fonction de la place que l’on accorde au sujet et de l’intensité du pouvoir coercitif qui s’exerce à son endroit, on parle de fausse conscience (qui accompagne l’exploitation), de mauvaise foi, de méconnaissance ou bien l’on cherche à articuler des moments pratiques d’oubli, d’aveuglement et des phases réflexives d’interprétation ou d’introspection. La psychanalyse à travers son lexique (dénégation, forclusion,…) alimente aussi ces discussions. Elle appréhende ce phénomène comme un mécanisme de défense du moi, refusant de reconnaître la réalité d’une perception et expliquant l’émergence de figures toute puissantes à la fois personnelles et collectives (dieu, chef, opinion,…).

Ce numéro sera l’occasion d’explorer des thématiques essentielles : rapports de sexe, violence et cruauté, risque, travail, éthique médicale,…

La philosophie aborde ainsi le consentement sous des angles éthiques (faiblesse de la volonté et addiction, consentement médical, autonomie et dignité, violence contre soi, dilemme du sado-masochisme), politique (la servitude volontaire, la figure du tyran, l’autorité et l’accord démocratique,…) ou juridique. Beaucoup de philosophes actuels essaient de réinvestir les questionnements initiés par des auteurs classiques tels que La Boétie ou Bentham, dans des thématiques éthiques et politiques et adossés à des cas concrets. Dans le monde juridique, on a vu, par exemple, la problématique du consentement réapparaître avec vigueur lors de débats sur  l’euthanasie : quel poids accorde-t-on à la parole d’une personne sur sa propre conscience ? Comment en termes juridiques définir un sujet consentant ? En philosophie politique, la question du consentement est centrale au moins depuis Locke et est toujours férocement débattue pour savoir s’il génère l’obligation, si l’obligation nécessite le consentement personnel. Certains critiquent l’idée même d’un lien entre consentement et obligation tandis que d’autres cherchent à définir précisément ce que peut être l’acte de consentir et le situer à côté de la responsabilité. La philosophie de l’action n’est pas non plus pas en reste sur cette question, les travaux de Jon Elster, à la croisée de plusieurs disciplines, traitent des questions d’addiction, de faiblesse de la volonté, en mêlant rationalité et émotions.

Des querelles vives autour du consentement à la violence ont éclaté au cœur de l’historiographie des deux Guerres mondiales. Elles mettent en scène les tenants d’une lecture de l’engagement dans le conflit comme acte volontaire, produit d’une culture de guerre, à des représentants d’une « école de la contrainte », dans le cas de la Première Guerre mondiale. Pour la Deuxième Guerre mondiale, certains débats concernent l’attitude du peuple allemand et sa participation à des massacres, sur le front de l’Est, visant des civils et des partisans (juifs principalement). En particulier, Christopher Browning s’attache, à partir du cas de réservistes de la police, à contester la thèse d’un antisémitisme germanique viscéral, il privilégie pour cela d’autres explications : le conformisme du groupe, les dispositifs techniques de mise à mort,… De manière générale, la discipline historique traite des formes d’adhésion ou de résistance à des pouvoirs autoritaires, quelle que soit la période. L’histoire des femmes, elle aussi, s’interroge sur les conséquences de l’asymétrie et des inégalités entre sexes. Les études de genre soulèvent également le problème du consentement dans des sociétés où le pouvoir s’exerce le plus souvent à la faveur des hommes, dans le monde du travail, la politqiue, la sphère domestique ou la sexualité (prostitution, industrie pornographique,...). Sur ces questions, notamment au sein de la famille, il faut être en mesure d’identifier des formes explicites de consentement, car un consentement tacite échappe au regard de l’observateur.

Autre thème majeur que nous proposons : l’étude du travail et des résistances au travail. Le XXe siècle a offert par l’intermédiaire du taylorisme des formes radicales de soumission à un ordre industriel. Aujourd’hui, certaines de ces formes demeurent et d’autres se renouvellent sous le poids de la critique, s’étendent aux services sous l’étendard de l’implication et du « management participatif », du « flux tendu », de « l’organisation par projet », de la  sous-traitance et le recours au travail intérimaire, autant de manières de mobiliser des travailleurs par l’implication ou la contrainte et de produire du consentement. Dans des situations de travail risquées, des formes de déni du danger s’appuient sur des savoir-faire routiniers ; il en va  cependant différemment face à la possibilité de risques terroristes ou écologiques. En économie et dans les sciences politiques, de récents travaux ont tenté de comprendre quels sont les motifs d’acceptation d’un certain degré d’inégalités.  Comment, et  à partir de quel référentiel, perçoit-on les inégalités ? Comment consent-on aux devoirs publics dans de tels contextes ?

 Ce bref aperçu des ressources sémantiques dont recèle le concept de consentement invite les auteurs à questionner empiriquement l’opposition entre liberté et déterminisme sous l’angle du pouvoir, de la légitimité et de la conscience,  à mener des réflexions nouvelles sur une thématique ô combien contemporaine et qui permet de poursuivre une des ambitions de Tracés : faire dialoguer l’ensemble des disciplines  des sciences humaines et sociales.

Propositions

L’appel à contribution a simplement vocation à suggérer aux rédacteurs potentiels quelques pistes générales de réflexion, à leur rappeler également que la revue Tracés attend un propos théorique et critique.

 Depuis plusieurs numéros, nous avons choisi de distinguer deux rubriques au sein des articles : une rubrique « analyses » et une rubrique « enquête ». Cette distinction a pour but de clarifier la démarche de l’article, étant entendu que la présentation de l’argumentation et les exigences de recevabilité ne sont pas les mêmes quand il s’agit d’un article seulement théorique ou quand il s’agit d’un article provenant d’une étude empirique. 

 « Analyses » :

Cette rubrique regroupe des articles théoriques articulés autour d’un problème général, directement relié au thème du numéro. Les propositions doivent donc absolument comprendre une bibliographie indicative appuyant la thèse centrale et permettant de justifier un ancrage théorique clairement annoncé.  Devront de plus apparaître dans la proposition, de façon explicite, la thèse défendue et son lien direct avec le thème, les étapes de l’argumentation et un positionnement par rapport au traitement du même thème dans d’autres disciplines. Ces articles peuvent aussi bien être des commentaires de l’œuvre d’un auteur en particulier, que des travaux d’histoire de « seconde main », par exemple.

 « Enquêtes » :

Cette rubrique attend des contributions empiriques. Il est donc impératif de préciser le terrain qui fonde l’argumentation. Par exemple, dans un article d’histoire appuyé sur des sources, il est nécessaire de présenter le corpus. La méthode employée, à la fois pour recueillir et interpréter les données, devra aussi être justifiée. Par exemple, qu’apporte une méthode qualitative au traitement du problème, par rapport à une méthode quantitative ? Le choix d’une méthode va souvent de pair avec un ancrage théorique. L’articulation entre ces deux dimensions devra aussi apparaître. Ces contraintes ne doivent pas conduire à un simple exposé monographique. La contribution devra clairement rattacher le terrain au thème du numéro, en annonçant la thèse générale que permet d’énoncer le travail empirique.

 « Notes » :

Nous retenons au moins trois types de contributions : les recensions de parutions récentes, des notes critiques sur un ouvrage en particulier ou sur une controverse scientifique, la mise en lumière de travaux méconnus en France.

 Il est donc demandé aux contributeurs de bien préciser pour quelle rubrique l’article est proposé.

 Les rédacteurs devront envoyer leur proposition (10 000 signes espaces compris,  sans la bibliographie, pour un article, et 5 000 pour une note) avant le 1er octobre 2007 à l’adresse suivante : traces@ens-lsh.fr.

 Ils auront ensuite jusqu’au 1er décembre 2007  pour finaliser leur texte (30 000 signes pour un article et 15 000 pour une note, espaces compris).

Références (indicatives)

BOURDIEU Pierre, 1997, Méditations pascaliennes, Paris, Le Seuil.

BROWNING Christopher, 1994, Des hommes ordinaires : Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Paris, Les Belles Lettres

BURAWOY Michael, 1979, Manufacturing consent, Chicago, Chicago University Press.

BUTLER Judith, 2002, La vie psychique du pouvoir, Paris, Léo Scheer.

COTTEREAU Alain, 1999, « Dénis de justice, dénis de réalité : remarques sur la réalité sociale et sa dénégation », in Pascale Gruson, Renaud Dulong (éd.), L'expérience du déni, Paris, Éditions de la MSH, p. 159-189.

DEPORTER Pascal, FARCY Isabelle, ROTHÉ Thomas, 2007, « Le travail en quête de conflit », Les mondes du travail, n° 3-4.

DURAND Jean-Pierre, 2004, La chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : flux tendu et servitude volontaire, Paris, Le Seuil.

ELSTER Jon, 1984, Ulysses and the sirens: studies in rationality and irrationality, Cambridge, Cambridge University Press.

FOUCAULT Michel, 2001, Dits et écrits II, 1976-1988, Paris, Gallimard.

FAHRAT John, OGILVIE Bertrand (éd.), 2006, « Le Déni de réalité », Incidence, n° 2.

FRAISSE Geneviève, 2007, Du consentement, Paris, Le Seuil.

INGRAO Christian, 2006, Les chasseurs noirs : la brigade Dirlewanger, Paris, Perrin.

JOUNIN Nicolas, « La sécurité au travail accaparée par les directions. Quand les ouvriers du bâtiment affrontent clandestinement le danger », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 165, p. 72-91.

KARSENTI Bruno, QUÉRÉ Louis (éd.), 2004, « La croyance et l’enquête », Raisons pratiques, n° 15.

KERSHAW Ian, Qu’est-ce que le nazisme ? Problèmes et perspectives d’interprétations, Paris, Gallimard (Folio).

KOTT Sandrine, 2001, Le communisme au quotidien, Paris, Belin.

LA BOÉTIE Etienne de, 2002, Discours de la servitude volontaire, présenté et édité par  Miguel Abensour et Marcel Gauchet, Paris, Payot.

MARIOT Nicolas, 2003, « Faut-il être motivé pour tuer ? », Genèses, n° 53, décembre, p. 154-177.

MARZANO Michela, 2006, Je consens donc je suis… Ethique de l’autonomie, Paris, PUF.

MATHIEU Nicole-Claude, 1985, « Quand céder n’est pas consentir », in Nicole-Claude Mathieu (éd.), L’arraisonnement des femmes : essais en anthropologie des sexes, Paris, Ed. de l’EHESS (Cahiers de l’Homme), p. 169-243.

MATHIEU Lilian, 2001, Mobilisations de prostituées, Paris, Belin.

PHARO Patrick, 1997, « La cruauté et l’éclipse des convictions morales », in Raymond Boudon, Alban Bouvier et François Chazel, Cognition et sciences sociales, Paris, PUF, p. 175-190.

WEBER Max, 1995 [1922], Economie et société, t. 1, Paris, Plon.

Dates

  • lundi 01 octobre 2007

Mots-clés

  • consentement, pouvoir, autonomie, domination, déni

Contacts

  • Comité de rédaction
    courriel : traces [at] ens-lsh [dot] fr

Source de l'information

  • Paul Costey
    courriel : paul [dot] costey [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Consentir : domination, consentement et déni », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 18 juin 2007, http://calenda.org/193258