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« Trajectoires de changement invisibles » et réactualisation autoritaire en Égypte

Appel à contributions pour un numéro de Politique africaine à paraître en décembre 2007

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Publié le mardi 04 septembre 2007 par Delphine Cavallo

Résumé

À l’heure des travaux sur les « consolidations » démocratiques, le « bilan » des pressions externes et internes qui se sont exercées en 2005 en Égypte en faveur de la démocratie repose la question de la démocratisation dans le monde arabe : retour aux vieilles méthodes répressives; démobilisation des acteurs des revendications démocratiques ; retour, et même confirmation, du binôme régime/Frères musulmans qui a structuré la scène politique de ces dernières décennies ; et enfin réformes politiques qui semblent au service du scénario de la « succession politique héréditaire ». Pour autant, ce numéro de Politique africaine ne s’inscrira pas dans le débat classique sur l’« exceptionnalité politique » ou de l’exception « autoritaire » du monde arabe. Des travaux récents ont montré la faible valeur heuristique de ce débat et les présupposés sur laquelle elle repose .

Annonce

Appel à contributions pour un numéro de Politique africaine à paraître en décembre 2007

 « Trajectoires de changement invisibles » et réactualisation autoritaire en Égypte

Numéro coordonné par Sarah Ben Néfissa et Jean-Yves Moisseron

À l’heure des travaux sur les « consolidations » démocratiques, le « bilan » des pressions externes et internes qui se sont exercées en 2005 en Égypte en faveur de la démocratie repose la question de la démocratisation dans le monde arabe : retour aux vieilles méthodes répressives ; démobilisation des acteurs des revendications démocratiques ; retour, et même confirmation, du binôme régime/Frères musulmans qui a structuré la scène politique de ces dernières décennies ; et enfin réformes politiques qui semblent au service du scénario de la « succession politique héréditaire ».

Pour autant, ce numéro de Politique africaine ne s’inscrira pas dans le débat classique sur l’« exceptionnalité politique » ou de l’exception « autoritaire » du monde arabe. Des travaux récents ont montré la faible valeur heuristique de ce débat et les présupposés sur laquelle elle repose . Si Politique africaine, revue historiquement spécialisée sur l’Afrique subsaharienne, entend consacrer un numéro à l’Égypte, c’est pour désenclaver la réflexion sur le politique, en particulier à un moment où l’analyse du changement politique est renouvelée par la remise en cause des classifications rigides et des hiérarchies entre régimes autoritaires et régimes démocratiques et par une critique des implicites de la transitologie. Michel Dobry invite à rompre avec les traditions qui isolent l’analyse des systèmes autoritaires des paradigmes ordinaires de la science politique et appelle à une « normalisation » de la recherche sur les transitions en s’attachant aussi bien aux structures des ordres politiques qu’aux choix, décisions et stratégies d’acteurs. Après avoir montré les impasses de la recherche des causes de l’autoritarisme dans le monde arabe, Steven Heydemann rappelle ainsi que la « politique en dessous du seuil » mérite d’être étudiée , et souligne l’existence de « trajectoires de changement politique qui demeurent invisibles lorsque l’on s’en tient à la recherche des “seuils” ou des distinctions tranchées entre types de régimes ».

De ce point de vue, l’Égypte est un excellent exemple. De manière paradoxale, la réactualisation autoritaire actuelle, dont témoignent les réformes politiques initiées par le Président de la République, est une nouveauté et un indicateur des changements qui affectent la scène politique et sociale égyptienne. Contrairement à ses prédécesseurs, Hosni Moubarak n’a jamais été à l’initiative de transformations politiques et économiques d’importance : les évolutions politiques observables sous son long mandat ont résulté d’abord des modifications de la scène politique et sociale sous l’effet de facteurs internes et externes, comme la poursuite de la libéralisation économique, le renouvellement des élites sociales et économiques, les recompositions des classes moyennes, les mutations idéologiques et religieuses, les encouragements internationaux à la société civile, etc. La prise d’initiative politique d’un régime connu pour son immobilisme prouve l’importance de ces « trajectoires de changements (plus ou moins) invisibles » aussi bien à l’intérieur des institutions officielles que dans les espaces d’articulation entre l’officiel et l’officieux de la scène politique : autonomisation partielle de la justice et des magistrats ; tendance vers une certaine vérité des urnes et des consultations électorales ; affaiblissement du clientélisme d’État face au clientélisme privé ; présence des hommes d’affaires dans les organes politiques ; privatisation de l’appareil d’État ; renouvellement des formes de mobilisation sociale et politique ; autonomisation des institutions religieuses ; élargissement de la liberté d’expression, etc.

Des chercheurs de toutes les disciplines – science politique, économie, droit, sociologie, anthropologie – sont invités à proposer des contributions autour du paradoxe du changement et de l’autoritarisme en Égypte. Les contributions devront s’appuyer sur des recherches empiriques qui nourriront les débats théoriques relatifs aux différents thèmes proposés. De manière non limitative, on décrit ici quelques lieux d’observations privilégiés, comme l’arène électorale, l’arène judiciaire ou l’arène économique. De même, certains groupes et acteurs méritent une attention particulière du fait de la diversité et des transformations de leurs relations avec les pouvoirs publics : les Frères musulmans, opposition historique qui se métamorphose devant la répression ; les juges « passés au politique » ; les associations et regroupements de la société civile qui s’affirment comme des acteurs importants ; les réseaux de mobilisation inédits sans oublier certains catégories socioprofessionnelles qui pèsent sur l’action politique et publique et notamment les « hommes d’affaires » et les journalistes.

Nouveaux acteurs de l’arène électorale et logiques sociales du vote

Les réformes politiques en cours visent à éjecter de l’arène électorale deux de ses principaux acteurs : les magistrats et les Frères musulmans. Le contrôle des juges sur les bureaux de vote à partir de 2000 a amélioré la crédibilité du vote, ouvert le « marché électoral » à de nouveaux entrants et stimulé et renouvelé le débat électoral. Peut-on aujourd’hui analyser sur le plan macro le comportement électoral égyptien et notamment la participation électorale ? Pourquoi cette participation demeure-t-elle toujours aussi faible ? Peut-on dire que l’électeur égyptien est toujours l’acteur dominé des transactions électorales au profit des « médiateurs » et des candidats et quels sont les nouveaux profils de ces derniers ? Quelles sont les conséquences de la montée en puissance du clientélisme privé sur les comportements électoraux ? Quelle importance les manipulations électorales ont-elles ? Quelles sont les parts respectives du vote d’opinion et du vote de clientèle ? Pourquoi les partis politiques établis ont-ils presque disparu de la scène, remplacés par des « candidats en dehors des partis », « indépendants » du parti au pouvoir ou Frères musulmans ?

Acteurs du changement dans et hors le système : les Frères musulmans

Malgré les coups de boutoir du régime contre les Frères musulmans, l’usure de leur monopole de la prédication et leurs divisions internes , les Frères musulmans demeurent la principale force d’opposition en Égypte, comme l’attestent leurs résultats électoraux. Comment analyser cette pérennité ? Par-delà l’image monolithique qu’elle entend projeter, l’organisation est bien mal connue : les profils de ses adhérents, militants et cadres, ses mutations sociologiques et idéologiques, son organigramme, son rôle dans la société et dans les institutions, ses stratégies et ses discours pourront être étudiés dans le cadre du numéro.

Mutations de l’arène judiciaire

Ces dernières années, des juges dits « réformistes » sont entrés en confrontation ouverte avec le pouvoir. Mais bien avant le « printemps des juges égyptiens », l’Égypte a connu, comme d’autres pays, y compris européens, une judiciarisation du politique : en examinant des affaires à caractère politique, les tribunaux ont été amenés à jouer un rôle que n’assumaient plus les institutions politiques. La justice compense-t-elle ainsi le « déficit démocratique » de la décision politique ? Comment l’arène judiciaire est-elle devenue un lieu de confrontation entre acteurs politiques ? Comment interpréter le rôle de plus en plus direct que les juges égyptiens jouent dans l’espace politique ? Quelles sont les particularités sociales et économiques de ce corps professionnel ? Chassés de la scène politique par les dernières réformes constitutionnelles, les juges vont-ils revenir aux décisions de justice, moyens classiques d’une action politique plus discrète ?

Mobilisations politiques et sociales

 Alors que dans les années 1980, syndicats, associations et lieux de culte ont été les principaux espaces politiques alternatifs, les années 1990 ont connu l’émergence et le développement des organisations se réclamant de la « société civile ». Les années 2000 sont marquées par le développement de nouvelles formes de regroupement et d’expression qui tentent de dépasser les rigidités des organisations syndicales, partisanes et non-gouvernementales précédentes, en investissant de nouveaux espaces et en expérimentant des nouveaux modes d’action et d’organisation. Ces formes de mobilisation concernent tout autant les élites politiques et intellectuelles que les classes populaires, comme l’attestent les importants mouvements sociaux du secteur public des années 2006 et 2007 . La littérature sur les mouvements sociaux commence d’être mise en œuvre dans l’analyse du monde arabe mais pas encore en Égypte. Quels sont les parcours, trajectoirer et compétences des acteurs de ces mobilisations ? Comment sont articulées les mobilisations des « élites » et celles des classes populaires ? Quelles sont les « structures d’opportunités politiques » ? Quels rapports ces mobilisations entretiennent-elles avec les différents médias, notamment les journaux, et comment la médiatisation des actions de protestation influe-elle sur les modalités et les issues des mobilisations ?

Changements invisibles et libéralisation économique

La libéralisation économique menée depuis deux ans par le gouvernement Nazif est saluée par les bailleurs de fonds internationaux comme par les milieux des affaires. Mais au-delà de l’affichage soigneux, ces réformes bénéficient d’une envolée conjoncturelle des rentes et notamment de la très forte augmentation du prix du pétrole. Les réformes ne semblent pas toucher au socle du mode de régulation de l’économie égyptienne. Les principaux traits de l’économie restent inchangés et les déséquilibres (budget, dette, déficit extérieur) s’accroissent. La population s’appauvrit, la privatisation informelle d’une grande partie de l’administration et l’appropriation privée des biens publics se généralisent. La santé et l’éducation se dégradent. L’État s’use ainsi, et semble emprunter une trajectoire qui ressemble à celle de certains pays subsahariens . Au-delà des généralités optimistes du discours néo-libéral, il faut donc étudier comment les recompositions politiques s’articulent à l’émergence de forces économiques nouvelles liées à la libéralisation économique. Quel effet les compétitions politiques ont-elles sur la rente et la redistribution ? Quelle place les élites économiques et notamment les « hommes d’affaires » héritiers des vagues de libéralisation se font-ils dans le jeu politique ? Alors que les fluctuations des rentes restent lourdes de menaces, l’État tente-t-il de « capturer » les élites économiques en les entraînant dans l’arène politique ?

Les pistes ici suggérées n’interdisent évidemment pas de proposer des articles sur d’autres sujets.

Envoyez un bref résumé de vos propositions de textes avant le 15 septembre 2007 à

  • Sara ben Nefissa : sarah.ben-nefissa@orange.fr et
  • Jean-Yves Moisseron : moisseron.jean_yves@club-internet.fr

Dates

  • samedi 15 septembre 2007

Mots-clés

  • Égypte, changement politique, autoritarisme

Contacts

  • Vincent Foucher
    courriel : v [dot] foucher [at] sciencespobordeaux [dot] fr

Source de l'information

  • Vincent Foucher
    courriel : v [dot] foucher [at] sciencespobordeaux [dot] fr

Pour citer cette annonce

« « Trajectoires de changement invisibles » et réactualisation autoritaire en Égypte », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 04 septembre 2007, http://calenda.org/193438