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Vies et morts des productions savantes

Comment étudier sociologiquement la carrière des références théoriques?

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Publié le mardi 11 septembre 2007 par Delphine Cavallo

Résumé

De nombreuses recherches en sciences sociales doivent aborder, à un moment ou un autre, des formes indigènes d'appropriation et de restitution de références savantes. Face à ces appropriations diverses, le chercheur est souvent contraint de recourir à une forme de bricolage méthodologique à partir des différents outils conceptuels à sa disposition (« effets », « usages », « influence », « circulation », etc.) empruntés à des traditions théoriques hétérogènes (sociologie des sciences, histoire des idées, études de réception, sociologie des intellectuels). Cette journée d’étude, destinée en priorité aux jeunes chercheurs (doctorants ou jeunes docteurs), se propose ainsi de réfléchir aux méthodes dont nous disposons pour rendre compte des références à des productions théoriques qui peuvent être opérées dans différents contextes, en explorant en particulier quel profit peut être tiré du recours à la notion de carrière, ordinairement réservée à l’étude de trajectoires d'individus.

Annonce

Appel à communication

Vies et morts des productions savantes : comment étudier sociologiquement la carrière des références théoriques ?

Journée d'études « Jeunes chercheurs »

  • Centre Maurice Halbwachs - équipe ETT
  • EHESS / ENS / Ecole d'économie de Paris

Ecole Normale Supérieure, 48 bd Jourdan, 75014 Paris
17 mars 2008

De nombreuses recherches en sciences sociales doivent aborder, à un moment ou un autre, des formes indigènes d'appropriation et de restitution de références savantes : transposition dans le monde des administrations publiques des réflexions sur la productivité élaborées par les économistes, usages des tests d’intelligence construits par les psychomètres dans les écoles, références à Marcuse chez les étudiants des campus américains des années 60 ou à Michel Crozier chez les concepteurs de la « nouvelle société » de Jacques Chaban-Delmas, etc. Ces références peuvent trouver place dans des discours publics ou dans des discours sollicités par l'enquête ; elles peuvent être le faits d'acteurs eux-mêmes engagés dans un champ de production théorique ou bien de profanes s'appropriant ainsi des productions savantes ; elles peuvent être explicites ou implicites ; conformes aux normes académiques de la citation ou très éloignées de celles-ci ; leur dimension « théorique » peut être présentée comme une évidence ou au contraire être un enjeu de lutte. Or, face à ces appropriations diverses, le chercheur est souvent contraint de recourir à une forme de bricolage méthodologique à partir des différents outils conceptuels à sa disposition (« effets », « usages », « influence », « circulation », « diffusion », « traduction », « contagion ») empruntés à des traditions théoriques hétérogènes (sociologie des sciences, histoire des idées, études de réception, sociologie des intellectuels).

Cette journée d’étude, destinée en priorité aux jeunes chercheurs (doctorants ou jeunes docteurs), se propose ainsi de réfléchir aux méthodes dont nous disposons pour rendre compte des références à des productions théoriques qui peuvent être opérées dans différents contextes, en explorant en particulier quel profit peut être tiré du recours à la notion de carrière, ordinairement réservée à l’étude de trajectoires d'individus.

Identifier des  trajectoires-types et des moments-clés

Transposer le modèle des carrières, traditionnellement utilisé pour rendre compte des itinéraires professionnels, à la sociologie des œuvres, c’est d’abord supposer qu’on peut observer certains schémas de réception récurrents auxquels se conforment plus ou moins un nombre conséquent de productions théoriques. Ainsi, il est courant de distinguer les modèles de carrière épousés par les essais « grand public » parus chez des éditeurs généralistes qui connaissent des ventes importantes l’année de leur parution mais ne sont généralement pas réédités ensuite, et la carrière que peuvent connaître certaines productions plus académiques qui connaissent un tirage restreint mais continu, voire croissant, sur de nombreuses années. De même, on observe fréquemment en matière de réception des productions théoriques un schéma vertical qui voit ces productions d’abord consacrées par un groupe restreint de spécialistes avant de faire l’objet d’une diffusion auprès d’un public intellectuel plus large (travaux des économistes monétaristes, réception de la philosophie de Derrida aux Etats-Unis...).

La transposition du modèle de carrière à l’analyse des trajectoires des œuvres revient d’autre part à considérer que ces trajectoires peuvent être appréhendées de manière séquentielle, c’est-à-dire qu’il est possible de distinguer différentes phases dans la carrière d’une œuvre théorique comme son élaboration, sa publication, sa diffusion initiale, sa circulation au sein d’autres espaces sociaux que son champ d’origine et les réappropriations qui vont de pair, sa traduction dans d’autres langues, etc.

Enfin, l’usage du terme de carrière invite également à analyser les événements (traduction, organisation d’un colloque, usage politique d’un concept scientifique) et les circonstances (transformations du champ intellectuel et des champs adventices notamment) qui permettent d’expliquer le passage d’une étape à l’autre et pourquoi certaines œuvres « réussissent » et d’autre pas.

Choisir les références savantes comme corpus

On se propose en outre d’étudier ces carrières en prenant pour matériau empirique les pratiques de citations ou de références, qu'elles soient écrites ou orales, savantes ou profanes, « spontanées » ou sollicitées par la situation d’enquête. Les « références » que l'on se propose de considérer comme corpus ne sauraient être pensées exclusivement par rapport au modèle académique de la citation, mais peuvent prendre la forme de simple allusion à un auteur, de reprise d’un concept (la gouvernance, l’équité rawlsienne) ou d’une image (« la société bloquée »), ou la mobilisation de simples thématiques si d’autres éléments attestent leur provenance. Il appartient à chaque contributeur de définir ce qui, sur son terrain, lui apparaît comme une référence. Face à des discours indigènes présentant manifestement des « influences » théoriques, il s'agit de rendre aussi précis et discriminants que possible les critères permettant de retracer la trajectoire d'une référence implicite ou explicite.

Prendre les références savantes comme corpus est d’abord un moyen d’éviter le double écueil de la généalogie internaliste et du réductionnisme externaliste, indifférent au contenu et à la forme des œuvres. En relevant formellement et en contextualisant les pratiques effectives de citations, on échappe ainsi aux incertitudes de la quête des « influences » et « filiations » entre les œuvres, sans pour autant tenir la citation pour preuve d’une relation de causalité interne entre le texte cité et celui qui le cite. D’autre part, l’étude des références exige d’apporter autant d’attention à la logique interne des textes qu’à la structure de leurs espaces de production et aux trajectoires de leurs auteurs.

Ensuite, le choix d'étudier les pratiques de références est plus généralement une invitation à  s’attacher aux usages des discours savants plutôt qu’à leurs effets. Il permet ainsi de dépasser, non seulement la représentation depuis longtemps battue en brèche d'un récepteur entièrement passif, mais aussi le simple face-à-face, à travers l’œuvre, d'un producteur et d'un récepteur figés dans leurs identités respectives : l'énonciateur d'une référence théorique se manifeste par elle à la fois comme récepteur et comme (re-)producteur.

Suggestions pour les propositions de communication

 -   Cette journée est ouverte aux jeunes chercheurs qu’ils soient sociologues, historiens, anthropologues, politistes, économistes...

 -   Les communications pourraient prendre deux formes différentes - ce qui n'exclut évidemment pas d'autres propositions. En se tenant à distance de toute tentation téléologique, les exposés pourront rendre compte de la carrière d’ensemble d’une référence savante – entendue comme un ouvrage de référence, un concept, un paradigme voire une méthode scientifique –  à travers ses différentes étapes. Ils pourront à l’inverse être centrés sur une de ces étapes ou sur le passage d’une phase à l’autre, par exemple le passage du champ académique à celui des politiques publiques, et sur les conditions sociales de ce passage.

-   Il va de soi que le statut « théorique » de la référence est lui-même un enjeu en partie indépendant des propriétés objectives de l’œuvre citée et peut aussi bien s’estomper, ou (ré)apparaître (quand le propos de l'œuvre est de nouveau « pris au sérieux »). Au-delà de cette labellisation explicite ou implicite comme « théorique », la référence aux études de carrières comme une boîte à outils pour l’analyse des références savantes, incite à attacher une attention particulière à l’étiquetage (disciplinaire, politique, moral…) dont l’œuvre fait l’objet dans différents espaces sociaux.

-   Les œuvres savantes dont la carrière est analysée pourront relever aussi bien des sciences de la nature que des sciences humaines, du droit ou de la philosophie. Il est en outre prévu qu’une session soit plus spécifiquement consacrée aux usages extra-académiques de la science économique (journalisme, expertise publique ou privée, formation syndicale etc.) et des communications de docteurs ou post-doctorants en économie pourraient notamment prendre place dans le cadre de cette session.

-   Les pratiques de références étudiées pourront concerner tout type de discours : aussi bien les emprunts savants interdisciplinaires que les entreprises de vulgarisation, les appropriations profanes, les invocations politiques, les applications pédagogiques ou relevant des diverses autres entreprises de constitution des habitus (édification religieuse, travail social, thérapie psychologique, etc.). Les objets contemporains sont privilégiés, ce qui n’exclut pas des contributions portant sur des périodes plus anciennes.

-  Les communications devront expliciter leurs méthodes empiriques (analyse de contenu, enquête sur archives, analyse des réseaux, analyse scientométrique, observations ethnographiques, entretiens…). L’analyse des intérêts et limites de ces méthodes et donc de leur possible transposition à d’autres objets, sera appréciée. Il en va de même de la dimension réflexive, s’agissant d’analyser des pratiques discursives familières à tout chercheur.

Calendrier

  •  11 novembre 2007 : date limite d'envoi des propositions de communications (une page maximum). À envoyer à carrieres.references@gmail.com
  • Décembre 2007 : sélection des communications et information des candidats.
  • 2 mars 2008 : date limite de remise des premières versions des communications. Afin de faciliter la discussion, les résumés des communications seront mis en ligne.
  • 17 mars 2008 : journée d'étude, à l'ENS, 48 bd Jourdan, 75014 Paris.

Comité d'organisation

  • Nicolas BELORGEY (CMH-ETT)
  • Frédéric CHATEIGNER (CMH-ETT et PRISME-GSPE, Strasbourg)
  • Matthieu HAUCHECORNE (CMH-ETT et CERAPS, Lille)
  • Etienne PENISSAT (CMH-ETT)

Lieux

  • Ecole Normale Supérieure, 48 Boulevard Jourdan, 75014 Paris
    Paris, France

Dates

  • dimanche 11 novembre 2007

Mots-clés

  • sociologie, réception, diffusion, discours savants

Contacts

  • Nicolas Belorgey
    courriel : nicolas [dot] belorgey [at] ens [dot] fr
  • Etienne Penissat
    courriel : etienne [dot] penissat [at] ens [dot] fr
  • Frédéric Chateigner
    courriel : frederic [dot] chateigner [at] gmail [dot] com
  • Mathieu Hauchecorne
    courriel : mathieu [dot] hauchecorne [at] ens [dot] fr

Source de l'information

  • Mathieu Hauchecorne
    courriel : mathieu [dot] hauchecorne [at] ens [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Vies et morts des productions savantes », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 11 septembre 2007, http://calenda.org/193470