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Pragmatismes

Appel à contribution, revues Tracés n°15

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Publié le vendredi 26 octobre 2007 par Raphaëlle Daudé

Résumé

L'action et ses conséquences apparaissent au centre des préoccupations contemporaines des sciences humaines. Mais sous prétexte d'un simple "retour à l'acteur", il semble souvent régner un flou sémantique dans les terminologies utilisées: pragmatisme et pragmatique sont ainsi des termes souvent employés l'un pour l'autre, alors qu'ils renvoient à des traditions relativement différentes. Quels sont alors les effets propres des pragmatismes (dans leurs diverses filiations) sur la pratique de recherche en sciences humaines, aux niveaux épistémologique, théorique mais aussi et surtout méthodologique ? Quelles conséquences peuvent alors avoir ces options sur la place du chercheur dans l'espace public? La revue Tracés, pour son numéro 15, propose d'attaquer ces problèmes de front.

Annonce

Pragmatismes – appel à contribution

« Bien que l’histoire montre qu’il s’agit d’une hallucination, la conviction persiste que toutes les questions posées par l’esprit humain peuvent recevoir une réponse donnée à partir des alternatives que contiennent les questions elles-mêmes. Mais en fait, le progrès intellectuel se réalise ordinairement à travers le pur et simple abandon des questions, et avec elles des alternatives qu’elles supposent – cet abandon procède de leur vitalité décroissante et d’un changement correspondant à un intérêt pressant. Nous ne leur apportons pas une solution, nous les surmontons » 1 (J. Dewey)

La philosophie pragmatiste a envahi le paysage français de la recherche en sociologie et en philosophie depuis une quinzaine d’années. De nombreuses revues lui ont consacré un numéro, les oeuvres complètes des fondateurs (C. S. Peirce, W. James et J. Dewey) sont en cours de traduction2, des thèses sont consacrées à leur commentaire : il semble qu’un consensus soit apparu autour d’un « tournant pragmatique » dans les sciences sociales (Critique, 1991). Cette découverte semble s’être produite dans un contexte intellectuel caractérisé depuis vingt ans par le reflux du structuralisme et la montée de la thématique de l’action, mouvements caractérisés par F. Dosse comme « l’humanisation des sciences humaines » (F. Dosse, 1995). Cette humanisation est associée à un nouveau réseau notionnel : acteur, coopération, communication, association, négociation, enquête, situation, expérience, conséquences et autres choses « en train de se faire », semblent avoir définitivement supplanté agent, système, fonction, structure, symbole, fausse conscience, inconscient, domination, exploitation, production et reproduction…

En France, plus spécifiquement, de nombreux chercheurs et enseignants ont assuré le rôle de « passeurs », au premier rang desquels G. Deledalle, en traçant des généalogies théoriques ou en effectuant des traductions importantes : que l’on pense aux travaux de Claudine Tiercelin sur C.S. Peirce ou Hilary Putnam, à ceux de Christiane Chauviré reliant Peirce et Wittgenstein, ou à l’entreprise de David Lapoujade visant à mettre en lumière « l’empirisme radical » de William James, alors que l’action de Jean-Pierre Cometti permet l’exploration toujours plus profonde des oeuvres de Dewey ou de Rorty, et que celle de Sandra Laugier nous fait prendre la mesure de la pensée d’Emerson… Cette redécouverte prend aussi place en sociologie grâce au travail d’Isaac Joseph, de Louis Quéré, de Bruno Latour et Michel Callon, de Luc Boltanski et de Laurent Thévenot, de Bruno Karsenti, de Daniel Cefaï… Un effet de masse, et de renouveau, a donc clairement été produit et ressenti dans le domaine aujourd’hui couvert par les « sciences humaines » ou les « humanités ».

Alors, après le structuralisme (teinté de fonctionnalisme ou de marxisme), le pragmatisme pourrait-il se concevoir comme une sorte de nouveau « paradigme » unifiant les diverses sciences humaines ?

Si une telle perspective peut sembler éloignée de l’esprit pragmatiste, par définition ouvert à la pluralité, un constat semble cependant s’imposer aujourd’hui : de plus en plus de chercheurs en sociologie et en philosophie se revendiquent du pragmatisme, ce qui peut donner l’impression que cette notion renvoie plus à un effet de mode qu’à de véritables implications théoriques3. Si Tracés a choisi de traiter de la question des pragmatismes dans son prochain numéro (n°15), le pluriel se justifie au regard de la pluralité des usages tant épistémologiques que méthodologiques de ceux qui revendiquent, d’une façon ou d’une autre, leur appartenance au « pragmatisme », que ce soit selon les diverses traditions issues des « pères fondateurs » (Peirce, James, Dewey ou Mead) ou que ce soit dans un rapport plus lâche à ce qui serait « pragmatique ». Cette pluralité est pour nous tout autant un enjeu qu’un problème : si une de nos préoccupations majeures concerne l’identification de différentes traditions, ou de différentes pratiques de recherche à l’intérieur du pragmatisme, il nous semble aussi important de poser la nécessité d’expliciter ce que signifie l’appartenance au pragmatisme dans la pratique concrète de la recherche (en termes de problématique, de méthode, de rôle dans l’espace public…) et dans ce qui peut la différencier d’une approche proprement « pragmatique ».

Il ne s’agit donc pas d’exhiber d’improbables fondements ou la vérité ultime du pragmatisme. Cette orientation normative ne pourrait que conduire à une fixation stérile de définitions théoriques a priori. La méthode que nous proposons d'utiliser pour investiguer cette pluralité est de part en part pragmatiste. L'objectif de ce numéro vise en effet à contribuer à la clarification des usages du terme "pragmatisme" en lui appliquant la maxime pragmatiste telle que l'a énoncée son fondateur , C. S. Peirce (2002), lors de la "première conférence de Harvard", en 1903:

« Considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet. Pour développer le sens d’une pensée, il faut donc simplement déterminer quelles habitudes elle produit, car le sens d’une chose consiste simplement dans les habitudes qu’elle implique. Le caractère d’une habitude dépend de la façon dont elle peut nous faire agir, non seulement dans telle circonstance probable, mais dans toute circonstance possible, si improbable qu’elle puisse être. Ce qu’est une habitude dépend de ces deux points : quand et comment elle fait agir. Pour le premier point : quand ? tout stimulant à l’action dérive d’une perception ; pour le second point : comment ? le but de toute action est d’amener au résultat sensible. Nous atteignons ainsi le tangible et le pratique comme base de toute différence de pensée, si subtile qu’elle puisse être.»4

Autrement dit, pour parvenir à rendre nos idées claires sur ce que peut être le pragmatisme, il faut partir des questions suivantes5 : quels sont les résultats tangibles, pratiques, du pragmatisme ? Quelles conduites de recherche implique-t-il ? Se manifestent-elles par l’abandon de certaines problématiques, selon une forme de « darwinisme épistémologique »6 ? Par l’émergence de nouvelles questions ? Par le brouillage de certaines séparations traditionnelles ? Par de nouvelles méthodes ? Par de nouvelles formes d’écriture, voire de diffusion du savoir ?

En bref, considérant que la redécouverte des textes fondateurs du pragmatisme est faite (ou, en tout cas, qu’elle peut se faire ailleurs), nous préférons aborder une question plus directement reliée à la recherche actuelle, ancrée sur des objets contemporains : quelles sont les « conséquences du pragmatisme » (Rorty) sur les théories, les méthodologies et les pratiques des sciences humaines ? A-t-il produit des différences sensibles sur le terrain, dans le domaine empirique ? Comment ces différences sont-elles « tangibles » pour reprendre le mot de Peirce ? Ce sont ces quelques interrogations, dont la liste n’est pas exhaustive, que ce numéro vous propose d’explorer à travers les axes suivants.

1) Pragmatismes / pragmatique ?

Après la structure, l’action. Oui, mais comment l’appréhender dans un cadre théorique clairement identifié ? Il nous semble en effet que, très souvent, sous prétexte de « revenir à l’acteur », les termes « pragmatisme » et « pragmatique » sont employés indifféremment, sans souci de précision, impliquant une confusion sémantique. Ainsi, le courant fondé par les sociologues L. Boltanski et L. Thévenot, depuis leur ouvrage séminal De la justification (Boltanski et Thévenot, 1991), se nomme « sociologie pragmatique » (Nachi, 2006). Pourtant, J. Austin, C. Morris ou J. Searle, les représentants classiques de « la pragmatique », ne constituent pas leurs références. Quels sont alors les déplacements de sens opérés d’une discipline à l’autre ?

Tout aussi problématique semble être la question du lien entre pragmatisme et pragmatique dans le champ des études linguistiques. Les notions de « contexte » ou d’ « usage » suffisent-elles à unifier les diverses approches récemment envisagées en pragmatique et analyse conversationnelle, en socio- ou ethno-linguistique, et la tradition du pragmatisme américain ? D’où viennent les mouvements qui ont singulièrement modifié la physionomie du domaine couvert par la linguistique ces dernières années ? Comment délimiter sinon discriminer les usages ?

Plus généralement, quels sont les rapports entre « pragmatisme » et « pragmatique » ? Quelles en sont surtout les différences de portée, en termes de problématiques, d’objets ou de méthodes ? En somme, comment délimiter les domaines respectifs de leurs usages ?

2) Les conséquences théoriques des pragmatismes.

On peut facilement concevoir que le pragmatisme aura pour conséquence de placer l’action au coeur d’une théorie. Mais il est tout aussi évident que d’autres courants se focalisent sur l’action, ne serait-ce que le modèle de l’action rationnelle, fondement de l’économie actuelle, ou bien la philosophie analytique. L’enjeu est alors de spécifier la conception de l’action que le pragmatisme conduit à placer au coeur de son édifice théorique.

Comment, en effet, caractériser le « tournant pragmatique » afin d’évaluer les implications « révolutionnaires » – pour reprendre un terme de Rorty – d’une telle philosophie ? Cette interrogation engage un diagnostic historique sur l’état de la recherche, en particulier dans les champs de la philosophie et de la théorie sociale. Rorty (1990) annonçait à la fin de L’homme spéculaire une sorte de « nouvelle aurore » de la philosophie, une ère « post philosophique ». Le pragmatisme et son succès dans le champ de la recherche américaine en particulier, donne-t-il un semblant de réalité à cette prédiction quelque peu ambitieuse ? Le caractère révolutionnaire du pragmatisme tient à sa capacité à évacuer les faux problèmes dans lesquels la tradition philosophique se serait enfermée. Il aurait de ce fait une puissance corrosive en mettant à mal les fondements de la rationalité, de la vérité correspondance, d’un savoir universel, du progrès de la science, de la pureté du jugement esthétique, d’une objectivité absolue de la connaissance7. Mais est-il le seul à avoir de tels effets ? Et quelles influences les divers pragmatismes ont-ils reçu selon les objets et les disciplines ? Une telle clarification pourrait ainsi contribuer à mieux comprendre les conséquences propres du pragmatisme, qui ne partage pas nécessairement tous les présupposés de la philosophie analytique. Où commencent et où s’arrêtent les convergences ?

Un ou deux articles de fond identifiant les différents usages actuels du pragmatisme en philosophie, mais aussi peut-être sur les possibilités qu’offrent les pragmatismes au renouvellement de la théorie sociale pourraient être utiles. Par exemple, en Allemagne, parallèlement à Axel Honneth, leader de la troisième Ecole de Francfort qui renouvelle la théorie critique8, Hans Joas puise quant à lui dans la tradition pragmatiste pour tenter de constituer une autre théorie sociale. Après avoir largement commenté le sociologue G. H. Mead, considéré comme le père de l’interactionnisme symbolique en sociologie, Joas (1993, 1999), caractérise le pragmatisme américain par le fait que l’action humaine est comprise comme une action créative. Mais cette créativité est appréhendée comme toujours contenue dans une situation, c’est-à-dire dans celle de la liberté humaine. Une explicitation des thèses de H. Joas, ou d’autres philosophes politiques américains comme J. Bohman (2001), pourrait ainsi être la bienvenue pour, plus généralement, montrer les conséquences du pragmatisme sur la possibilité d’un renouvellement de la théorie sociale.

Nous aimerions ainsi recevoir des articles articulant une explicitation pragmatiste d’une théorie (sociale, esthétique, économique…), tout en ancrant la réflexion sur des objets empiriques précis.

3) Implications méthodologiques dans les pratiques de recherche.

Ce point nous semble crucial à l’heure actuelle. En effet, s’il reste encore à clarifier ce que pourrait être une théorie (sociale, littéraire, esthétique) d’obédience pleinement pragmatiste, il semble encore plus difficile actuellement de spécifier les effets propres d’une revendication du pragmatisme au niveau des méthodes employées et des objets privilégiés en sciences humaines. Quelle forme a pris le tournant pragmatique dans les sciences sociales ? Quelles en sont les implications méthodologiques ? Est-ce que le pragmatisme s’accompagne de changements majeurs dans la manière de travailler ? Si oui, ces changements portent-ils sur la façon de récolter le matériau, de le catégoriser, de l’interpréter, ou, plus radicalement, se manifestent-ils par l’abandon de problématiques considérées comme stériles et par la réorientation vers de nouvelles problématiques, voire de nouveaux objets, sources ou terrains ? On sait depuis longtemps qu’une philosophie n’est pas qu’un ensemble de thèse ou l’architecture d’un système, mais qu’il s’agit aussi d’une attitude. Pourrait-il y avoir ici une ou des attitudes propres au chercheur pragmatiste ?

Par exemple, en sociologie, le pragmatisme a porté avec lui une exigence démocratique de résolution des problèmes sociaux fondée sur une science ancrée empiriquement. La description ethnographique, qui a irrigué les diverses Ecoles de Chicago, a ainsi été privilégiée afin de saisir des expériences vécues et des processus observés en situation, dans leur cadre naturel. Mais le pragmatisme n’est-il soluble que dans l’ethnographie, sociologiquement parlant ? Pourrait-on imaginer, par exemple, une pratique de l’outil statistique articulée à des hypothèses interprétatives d’obédience pragmatiste ? Quelles en seraient les conséquences concrètes, en amont, sur la construction du questionnaire ? Sur les variables utilisées ?

Autre exemple, autre problème. En histoire, c’est par la microstoria que semble avoir été pris le tournant pragmatique (J. Revel, 1996). Mais quels modèles d’action présuppose la pratique de ces historiens : l’action rationnelle ? L’action normative, exprimant des valeurs ? Un autre modèle ? Un modèle d’action spécifique est-il explicité dans la pratique historienne qui se revendique du pragmatisme ? Quels sont alors les changements dans le traitement des sources ?

Une réflexion sur la conduite de la recherche dans sa dimension méthodologique, appuyée sur des enquêtes précises, serait des plus salutaires, à nos yeux, pour clarifier certains des effets propres du pragmatisme.

4) Les pragmatismes à travers les disciplines.

Si le pragmatisme est transversal à plusieurs disciplines comme notre appel à contribution a tenté de le montrer, les frontières disciplinaires en sont-elles pour autant remaniées ou remises en cause ? La transversalité apparente des pragmatismes est-elle un facteur réel d’interdisciplinarité ou un nouveau faux semblant ?

Ce problème est lié à la diffusion différentielle des pragmatismes parmi les disciplines. Il semble en effet que la tradition pragmatiste ne pénètre pas au même niveau les divers champs disciplinaires. Si les sciences de l’éducation (notamment aux Etats-Unis), la psychologie, l’esthétique, la philosophie politique et la sociologie morale et politique ont largement repris les problématiques des pragmatismes, celles-ci semblent moins prégnantes en histoire, où pourtant le « tournant pragmatique » avait été formulé par les Annales au début des années 1990 (B. Lepetit, 1995). Qu’en est-il de cette « orientation pragmatique » en histoire aujourd’hui ? De même, en critique littéraire, les outils largement utilisés en esthétique ne semblent pas couramment manipulés. La théorie littéraire enseignée (et les pratiques qui en découlent) dans la plupart des établissements scolaires aujourd’hui ne masquent pas ce qu’elles doivent au structuralisme. La critique littéraire, dans ces conditions, aurait-elle raté le « tournant pragmatiste » ou seraitelle bonne dernière de la course ? Comment expliquer ce retard, et les difficultés de pénétration du pragmatisme dans un champ disciplinaire particulier ? Enfin, en économie, l’innovation opérée par l’économie des conventions (JP. Dupuy et alii, 1989) semble rester encore marginale. A l’inverse, certains domaines semblent avoir oublié leurs origines liées, au moins pour un temps, au pragmatisme. Ainsi, H. D. Lasswell, fondateur des « policy sciences » dans les années 1930, a largement été influencé par la philosophie de J. Dewey dans sa conception de la politique comme « expérimentation », mais a pourtant privilégié la figure de l’expert sur celle du citoyen compétent et participant (P. Duran, 2004), ce qui a profondément marqué l’histoire de cette discipline.

Pourquoi certaines disciplines sont-elles plus fermées que d’autres aux hypothèses pragmatistes ? Peut-on cependant dessiner, esquisser, proposer des tendances et des possibilités, par exemple d’une critique littéraire, d’un métier d’historien ou d’une économie pleinement pragmatistes (et non simplement « pragmatiques ») ?

5) La question du public.

Cette question est autant un objet privilégié par la tradition pragmatiste qu’un enjeu de la pratique de recherche elle-même.

Comme objet, elle est au coeur de la question politique propre au pragmatisme : quelle communauté d’expérience cherche-t-on à former ? On saisit bien que la question politique ne se limite pas à la sphère de la démocratie représentative. Les problèmes du « concernement», de l’élargissement de la communauté, de la participation et de l’éducation se composent avec ceux de la représentation scientifique et de la représentation artistique. Comment penser une articulation entre science, art et politique ? Nous voici alors plongés au coeur de la question pragmatiste des publics, porte d’entrée privilégiée pour appréhender la démocratie en train de se faire.

Enfin, pour prolonger notre démarche réflexive, il nous semble qu’une appréhension conséquente du pragmatisme par ses effets sur la recherche passe aussi par une interrogation sur le rapport entre les chercheurs en sciences humaines et leur public. Si la figure de l’expert semble peu portée par la tradition pragmatiste, comme en témoigne notamment l’ouvrage de J. Dewey (2003 [1927]) Le public et ses problèmes, quelle place attribuer, dans la sphère publique, aux chercheurs en sciences humaines ? Quelle peut être la spécificité de leur savoir ? Comment considérer leur discours, une fois la « rupture épistémologique » (G. Bachelard) évanouie ? Est-ce que cette nouvelle place passe par l’adoption d’un nouveau style d’écriture ? Voire, même, par la diffusion du savoir par d’autres formats et d’autres canaux que les livres : émissions télévisées, forum internet, « forums hybrides » (M. Callon, P. Lascoumes, Y. Barthe, 2001), expositions, comme l’ont fait B. Latour et P. Weibel (2002, 2005) ?

Mais ne faut-il pas aller jusqu’au bout de la question du public, en posant celle des publics ? Si le pragmatisme veut faire de la science une science orientée vers la résolution de problèmes pratiques qui se posent dans une démocratie, pour qui et comment travailleraient alors les chercheurs dans une perspective pragmatiste ? Les cabinets de consulting, les rapports commandés par les ministères, les divers observatoires organisationnels, l’évolution même des financements de la recherche (par projets à moyen terme, sur trois ans, évalués par l’Agence Nationale de la Recherche) sont-ils des tremplins pour intégrer science et politique, ou bien sont-ils des freins à une activité de recherche nécessairement orientée empiriquement et théoriquement pour être utile, et non simplement utilitaire ? Et quelle place faire, dans cette enquête du présent, à un art contemporain tiraillé entre une logique marchande spéculative et une logique d’assistance publique aléatoire ? L’imagination pragmatiste pourrait ainsi nous aider à penser des formes concrètes d’organisation et d’articulation de nos trois modes de représentation habituels, afin de « rafraîchir » (J. Dewey) nos démocraties.

Notes

1 Dewey, The influence on Darwinism in Philosophy, p. 14.

2 Chantier qui n’est pas encore lancé pour le quatrième « père fondateur » du pragmatisme, G. H. Mead. On peut cependant signaler la nouvelle traduction faite et introduite par D. Cefaï et L. Quéré de son ouvrage classique de 1934 L’esprit, le soi et la société (PUF, Paris, 2006).

3 Paradoxalement, on peut remarquer en parallèle à cela une compréhension minimale de la notion dans la sphère publique – tout du moins en France – le pragmatisme renvoyant à la figure de l’homme d’action qui fait fi des grands discours et des théories.

4 Il faut cependant préciser qu’il a formulé pour la première fois cette « maxime » en 1878, dans « Comment rendre nos idées claires » (ibid, pp. 237-260, et notamment p. 248).

5 Ces questions peuvent paraître relever du sens commun. Ce sentiment n‘entre aucunement en contradiction avec la posture pragmatiste, rétive à instaurer des ruptures épistémologiques. La caractéristique du pragmatisme est d’appliquer de façon systématique la question des effets sur les habitudes de conduite pour clarifier toute conception.

6 Rorty fait explicitement référence à Darwin dans l'introduction de ses "Essais sur Heidegger et autres écrits" (une traduction de ses Philsophical Papers faite par J-P. Cometti) : "Il me semble que l'essentiel tient à ceci que seuls des énoncés peuvent être vrais ou faux, que notre répertoire d'énoncés se développe au rythme de l'histoire, et que ce développement dépend pour une grande part de la littéralisation des métaphores nouvelles [Rorty commente ici l'image de Nietzsche selon laquelle la vérité est "une armée de métaphores en marche]. Le fait de penser la vérité de cette façon est ce qui nous permet de passer d'une image cartésienne et kantienne du progrès intellectuel, conçu comme une adaptation de plus en plus satisfaisante de l'esprit au monde, à une image darwinienne, conçue comme une aptitude croissante à forger les outils que réclame la survie de l'espèce, sa multiplication et sa transformation." D’où des frictions fréquentes avec la théorie critique. On peut en ce sens envisager de prendre au sérieux les critiques faites par certains auteurs à l’image de Habermas sur le pragmatisme et encourager l’écriture d’article à ce sujet.

7 D'où des frictions fréquentes avec la théorie critique. On peut en ce sens prendre au sérieux les critiques faites par certains auteurs à l'image de Habermas sur le pragmatisme et encourager l'écriture d'article à ce sujet.

8 Son ouvrage le plus connu en France s’intitule La lutte pour la reconnaissance (Le Cerf, Paris, 2000).

Indications bibliographiques :

Bohman J., 2001, Pragmatic turn and critical theory, Cambridge, The MIT Press.

Boltanski L., Thévenot L., 1991, De la justification, Paris, Gallimard (NRF essais).

Callon M., Lascoumes P., Barthe Y., 2001, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil (La couleur des idées).

Cefaï D., Joseph I., 2002, L’héritage du pragmatisme. Conflits d’urbanité et épreuves de civisme, La Tour d’Aigues, Editions de l’aube (Colloque de Cerisy).

Chauviré C., 1995, Peirce et la signification. Introduction à la logique du vague, Paris, PUF.

Critique, 1991, « Sciences humaines : sens social », n°529-530, juin-juillet.

Descombes V., 1995, La denrée mentale, Paris, Minuit.

Descombes V., 1996, Les institutions du sens, Paris, Minuit.

Dewey J., 2003 [1927], Le public et ses problèmes, trad. J. Zask, Pau, Farrago/Léo Scheer.

Dewey J., 2006 [1925], L’Art comme expérience, trad. sous la direction de J-P. Cometti, Pau, Farrago/Léo Schéer.

Dewey J., 1966, Democracy and Education: an introduction to the philosophy of education, New York, Free Press.

Dosse F., 1995, L’empire du sens. L’humanisation des sciences humaines, Paris, La Découverte.

Dupuy J-P., Eymard-Duvernay F., Favereau O., Orléan A., Salais R., Thévenot L. éd., 1989, «L’économie des conventions », Revue économique, 40 (2), mars.

Duran P., 2004, « Genèse de l’analyse des politiques publiques », in L. Boussaguet et alii, Dictionnaire des politiques publiques, Paris, Les Presses de Sciences Po.

Fornel M. (De), Quéré L. éd., 1999, La logique des situations. Nouveaux regards sur l’écologie des activités sociales, Paris, Editions de l’EHESS (Raisons pratiques), n° 10.

Joas H., 1993, Pragmatism and social theory, Chicago, The University of Chicago Press.

Joas H., 1999 [1992], La créativité de l’agir, Paris, Le Cerf.

Karsenti B., Quéré L. éd., 2004, La croyance et l’enquête. Aux sources du pragmatisme, Paris, Editions de l’EHESS (Raisons pratiques), n° 15.

Lapoujade D., 1997, William James, Empirisme et Pragmatisme, Paris, PUF.

Latour B., Weibel P éd., 2002, Iconoclash. Beyond the Image Wars in Science, Religion and Art, Cambridge et Karlsruhe, The MIT Press et ZKM.

Latour B. et Weibel P éd., 2005, Making Things Public. Atmospheres of Democracy, Cambridge, The MIT Press.

Laugier S., 1999, Recommencer la philosophie : la philosophie américaine aujourd’hui, Paris, PUF.

Laugier S., 2004, Une autre pensée politique américaine, la démocratie radicale d’Emerson à Stanley Cavell, Paris, Michel Houdiard.

Lepetit B. éd., 1995, Les formes de l’expérience, Paris, Albin Michel.

Mead G. H., 2006 [1934], L’esprit, le soi et la société, trad. D. Cefaï et L. Quéré, Paris, PUF.

Nachi M., 2006, Introduction à la sociologie pragmatique, Paris, Armand Colin (Cursus).

Peirce C. S., 2002 [1903], « La maxime du pragmatisme », in Pragmatisme et pragmaticisme, OEuvres I, édition établie par C. Tiercelin et P. Thibaud, Paris, Le Cerf.

Revel J. éd., 1996, Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard/Le Seuil.

Rorty R., 1990, L’homme spéculaire, trad. T. Marchaisse, Paris, Le Seuil (L’ordre philosophique).

Rorty R., 1993, Conséquences du pragmatisme, trad. J-P. Cometti, Paris, Le Seuil (L’ordre philosophique).

Shusterman R., 1992, L’art à l’état vif, la pensée pragmatiste et l’esthétique populaire, Paris, Minuit (Le sens commun).

Shusterman R., 2004, The Range of Pragmatism and the Limits of Philosophy, Oxford, Blackwell.

Shusterman R., 2007, Conscience du corps, Pour une soma-esthétique, trad. N. Vieillescazes, Paris, Editions de l’éclat.

Tiercelin C., 1993, C.S. Pierce et le pragmatisme, Paris, PUF.

Tiercelin C., 2002, Hilary Putnam, l’héritage pragmatiste, Paris, PUF.

Tiercelin C., 1998, La pensée-signe, Nîmes, Jacqueline Chambon.

Tiercelin C., 2005, Le doute en question, Parades pragmatistes au défi sceptique, Paris, Editions de l’éclat

Indications pour les propositions :

Nous le rappelons à chaque numéro : l’appel à contribution n’a en aucun cas valeur d’obligation. Il a simplement vocation à suggérer aux rédacteurs potentiels quelques pistes générales de réflexion.

Depuis le numéro 11 portant sur « L’engagement », nous avons choisi de distinguer deux rubriques au sein des articles : une rubrique « analyses » et une rubrique « enquêtes ». Cette distinction a pour but de clarifier la démarche de l’article, étant entendu que la présentation de l’argumentation et les exigences de recevabilité ne sont pas les mêmes quand il s’agit d’un article seulement théorique ou quand il s’agit d’un article provenant d’une étude empirique.

« Analyses » :

Cette rubrique regroupe des articles théoriques articulés autour d’un problème général, directement relié au thème du numéro. Les contributions doivent donc absolument comprendre une bibliographie appuyant la thèse centrale et permettant de justifier un ancrage théorique clairement annoncé. Devront de plus apparaître dans la proposition, de façon explicite, la thèse défendue et son lien direct avec le thème, les étapes de l’argumentation et un positionnement par rapport au traitement du même thème dans d’autres disciplines. Ces articles peuvent aussi bien être des commentaires de l’oeuvre d’un auteur en particulier, que des travaux d’histoire de « seconde main », par exemple.

« Enquêtes » :

Cette rubrique attend des contributions empiriques. Il est donc impératif de préciser le terrain qui fonde l’argumentation. Par exemple, dans un article d’histoire appuyé sur des sources, il est nécessaire de présenter le corpus. La méthode employée, à la fois pour recueillir et interpréter les données, devra aussi être justifiée. Par exemple, qu’apporte une méthode qualitative au traitement du problème, par rapport à une méthode quantitative ? Le choix d’une méthode va souvent de pair avec un ancrage théorique. L’articulation entre ces deux dimensions devra aussi apparaître. Ces contraintes ne doivent pas conduire à un simple exposé monographique. La contribution devra clairement rattacher le terrain au thème du numéro, en annonçant la thèse générale que permet d’énoncer le travail empirique.

« Notes » :

Nous retenons au moins trois types de contributions : les recensions de parutions récentes, des notes critiques sur un ouvrage en particulier ou sur une controverse scientifique, la mise en lumière de travaux méconnus en France.

Il est donc demandé aux contributeurs de bien préciser pour quelle rubrique l’article est proposé.

Les rédacteurs devront envoyer leur contribution (entre 30 000 signes et 60 000 signes pour les articles, et jusqu’à 20 000 signes pour les notes ; le nombre de signes inclut les espaces mais pas la bibliographie) avant le 30 mars 2008 à l’adresse suivante : redactraces@ens-lsh.fr.

Les rédacteurs doivent informer préalablement le comité de rédaction de Tracés de leur projet par courrier électronique en indiquant le titre de leur article et la rubrique dans laquelle ils le proposent.

Catégories

Dates

  • dimanche 30 mars 2008

Fichiers attachés

Mots-clés

  • pragmatisme, pragmatique, action, méthodes, publics

Contacts

  • Association Tracés
    courriel : Traces [at] ens-lsh [dot] fr

Source de l'information

  • Édouard Gardella
    courriel : edouardgardella [at] yahoo [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Pragmatismes », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 26 octobre 2007, http://calenda.org/193765