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L'Angola dans la paix

N° spécial de la revue Politique africaine

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Publié le mercredi 31 octobre 2007 par Raphaëlle Daudé

Résumé

Le 4 avril 2002, un accord de cessez-le-feu entre le gouvernement angolais et l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) a mis fin à une des plus longues guerres civiles qu’ait connues l’Afrique (1975-2002). Alors que se profilent des élections législatives maintes fois repoussées qui devraient marquer la « normalisation démocratique » du pays, celui-ci entre dans la paix avec un important héritage de violence et de conflits. Il ne s’agira pas de proposer une nouvelle analyse de la guerre en tant que telle, mais de se pencher sur la manière dont la société angolaise a été (re) façonnée par les années de conflits armés, de voir si et dans quelle mesure la guerre a été facteur de changement, de se demander comment ces changements se ressentent aujourd’hui, et d’analyser les différentes trajectoires de reconversion (personnelle, institutionnelle, politique, économique, etc.) que la fin de la guerre a permises.

Annonce

Appel à contributions pour un numéro à paraître sur l’Angola dans Politique Africaine en mars 2008

L’Angola dans la paix

Coordinateur : Didier Péclard

Le 4 avril 2002, un accord de cessez-le-feu entre le gouvernement angolais, contrôlé par le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), et l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (Unita) a mis fin à une des plus longues guerres civiles qu’ait connues l’Afrique (1975-2002). Rendue possible par la mort « au combat », le 22 février de la même année, du fondateur et leader historique de l’Unita Jonas Savimbi, la paix en Angola a été acquise « au bout du fusil », et non par négociation entre les belligérants. Elle a marqué l’aboutissement d’une logique d’affrontement binaire fermement établie dès les premières années de l’indépendance, et renforcée durant les années 1990 par la faillite de deux processus de paix (Bicesse en 1991-1992, et Lusaka en 1994). Elle a également consacré la victoire du MPLA, au pouvoir en Angola depuis l’indépendance en 1975, et celle du Président José Eduardo dos Santos, lui-même en poste depuis la mort en 1979 du premier Président de l’Angola, Agostinho Neto.

L’histoire récente de l’Angola est donc indissociable de l’expérience de la guerre, puisque la guerre civile a fait suite à 14 années de guerre d’indépendance (1961-1974). Alors que se profilent, probablement pour le deuxième semestre 2008, des élections législatives maintes fois repoussées qui devraient marquer la « normalisation démocratique » du pays, celui-ci entre dans la paix avec un important héritage de violence et de conflits, auquel sera consacré ce dossier de Politique Africaine. Il ne s’agira pas de proposer une nouvelle analyse de la guerre en tant que telle (voir pour cela le dossier que Politique Africaine a consacré en 1995 à « L’Angola dans la guerre »), mais de se pencher sur la manière dont la société angolaise a été (re) façonnée par les années de conflits armés, de voir si et dans quelle mesure la guerre a été facteur de changement, de se demander comment ces changements se ressentent aujourd’hui, et d’analyser les différentes trajectoires de reconversion (personnelle, institutionnelle, politique, économique, etc.) que la fin de la guerre a permises.

1) La guerre a été tout d’abord une expérience personnelle, individuelle. De l’engagement des jeunes dans les différents mouvements de lutte pour l’indépendance durant les années 1960 ou de leur enrôlement de force dans l’armée coloniale aux recrutements forcés et aux campagnes de mobilisation des années 1990, elle a façonné des parcours personnels, et a constitué un itinéraire de subjectivation pour plus d’une génération d’Angolais. Alors que très peu de recherches ont été consacrée jusqu’ici à cet aspect de l’histoire du pays, il s’agirait maintenant, dans un premier temps, de revenir sur les conditions de l’enrôlement des soldats dans l’une ou l’autre des deux parties en guerre, sur l’économie morale (et guerrière) du MPLA et de l’Unita, et sur la constitution éventuelle de ce que Christian Geffray a appelé un « corps social guerrier » dans son travail sur la Renamo au Mozambique – en se penchant par exemple sur la vie à Jamba, la « capitale » de l’Unita durant les années 1980, à l’extrême sud-est du pays. Dans un deuxième temps, il s’agira de voir comment se gèrent, au niveau individuel et communautaire, la démobilisation et le retour à la vie « civile », notamment pour les dizaines de milliers d’anciens soldats de l’Unita non incorporés aux Forces armées angolaises. Au-delà des programmes officiels de réinsertion sociale des anciens combattants, dont on sait qu’ils peinent à se mettre en place et laissent de nombreux hommes et leurs familles dans une grande précarité, quelles sont les stratégies locales de réintégration des anciens combattants dans leurs communautés d’origine ? Comment la mémoire de la guerre est-elle vécue, travaillée, notamment dans les régions qui ont été contrôlées successivement par les deux mouvements ?

Itinéraire de subjectivation forcé pour toute une génération d’Angolais, la guerre a également ouvert de nouveaux itinéraires d’accumulation de capital financier, politique et social pour une partie de l’élite angolaise. Le développement de la nomenklatura pétrolière angolaise dont les rouages ont été si bien étudiés par Christine Messiant, tout d’abord, est lui aussi indissociable de l’histoire de la guerre. Comment cette nomenklatura s’adapte-t-elle à la paix ? Est-ce que, plus largement, la paix a apporté un quelconque changement dans l’économie politique du pétrole, ce secteur « off-shore » de l’économie angolaise ? Qu’en est-il, par ailleurs, du secteur diamantifère, dont le contrôle de la production et de la commercialisation a été durant les années 1990 un élément essentiel de la stratégie de guerre de l’Unita ? Quels sont les itinéraires d’accumulation que le diamant a permis en temps de guerre, et comment ont-ils été affectés par la paix ?

Dans l’analyse de ces itinéraires d’accumulation, il conviendra enfin d’accorder une attention particulière au rôle des officiers supérieurs et autres généraux de l’armée angolaise, non seulement durant la guerre, mais d’observer aussi leurs stratégies de reconversion dans divers secteurs de l’économie angolaise. Que ce soit par la création de compagnies privées de sécurité dont le nombre a explosé depuis le milieu des années 1990, par l’acquisition de vastes terrains et d’anciennes fazendas agricoles dans l’intérieur du pays, au travers d’investissements immobiliers, voire, semble-t-il, par leur entrée dans le marché de l’art, les itinéraires d’accumulation de certains (ex -) généraux sont riches d’enseignements sur la transition du pays vers la paix. Est-ce que l’on observe là une « simple » manifestation du système de redistribution clientéliste développé par le MPLA ? Une autre forme d’expression du poids des militaires dans l’économie politique angolaise ? Une lutte sourde pour la répartition des dividendes de la paix ?

2) La guerre a bien entendu aussi largement façonné le politique en Angola. Durant les vingt-cinq années de conflit armé, le jeu politique s’est sans cesse resserré autour des deux belligérants, à l’exclusion progressive des autres joueurs. Le processus de Bicesse, premier accord de paix conclu en mai 1991 qui a conduit aux seules élections démocratiques que le pays ait connues à ce jour (septembre 1992), a renforcé cette tendance lourde, déplaçant le conflit du théâtre militaire au théâtre politique plutôt que de le régler, et préparant en cela le terrain pour un retour à la guerre dès novembre 1992. Le protocole de Lusaka en 1994, la situation de « ni guerre ni paix » qui s’en est suivi, puis surtout le retour à une guerre ouverte dès décembre 1998 qui a conduit finalement à la défaite totale de l’Unita et à la signature du cessez-le-feu en avril 2002, ont été autant de variations sur le même thème. Dans ce contexte, la difficile émergence d’une « troisième voie » ainsi que la place très restreinte de la « société civile » sur la scène politique angolaise sont un des lourds héritages de la guerre que doit gérer le pays. Car ce n’est pas seulement la guerre et l’échec des deux processus de paix des années 1990 qui ont consacré la mise hors-jeu de toute force politique autre que les deux belligérants. La manière dont s’est établie la paix elle-même a renforcé cette logique, puisque la reprise des hostilités en 1998-1999 et la vaste offensive des FAA qui a mené à la défaite militaire de l’Unita ont été, en partie en tout cas, une réponse au poids qu’avaient pris dans le champ politique et médiatique (au niveau national et international) les promoteurs, églises en tête, d’une solution négociée au conflit et d’un processus de réconciliation nationale englobant toutes les parties au conflit. En ce sens, la victoire militaire des troupes gouvernementales sur les « rebelles » de l’Unita est bien avant tout une victoire politique au profit du MPLA et du Président dos Santos, qui contrôlent plus que jamais tous les leviers du pouvoir, et pour qui l’enjeu principal de la paix consiste à jouer le jeu de l’ouverture démocratique sans perdre une once de ce contrôle autoritaire.

Il s’agira donc de voir comment les principaux acteurs de la scène politique angolaise se repositionnent dans l’après-guerre, et comment ils gèrent leur « passé guerrier » dans la perspective des prochaines élections. Pour le MPLA, tout vainqueur qu’il soit, la paix n’est bien sûr pas sans défis. Comment est-ce que le parti, historiquement très divisé depuis sa création, gère la « disparition » de son ennemi principal, facteur important de cohésion dans les années de guerre ? Est-ce que la redistribution de la rente pétrolière suffira à compenser cette absence relative ? Quel rôle jouent les élections dans la stratégie hégémonique du MPLA ? Jusqu’à quel point et comment le gouvernement joue-t-il la carte démocratique tout en maintenant la société angolaise dans un certain étau sécuritaire ? Comment est-ce que l’Unita, de son côté, gère la transition post-Savimbi d’un mouvement guerrier tout entier consacré à la quête du pouvoir à un parti politique qui, s’il reste le principal parti d’opposition, n’est plus que l’ombre de lui-même ? Comment gérer, également, la mémoire de la guerre, l’expérience de la défaite et l’héritage d’une tradition totalitaire de l’exercice du pouvoir ? Et qu’en est-il d’une « troisième voie », l’Arlésienne de la politique angolaise, dans un contexte préélectoral où la pression sécuritaire de l’État sur tous les partis d’opposition est extrêmement forte, le MPLA paraissant résolu à ne rien laisser au hasard lorsqu’adviendront les élections ?

Dans cette perspective, il sera intéressant de distinguer la situation à Luanda de celle qui prévaut ailleurs dans le pays, et de se concentrer sur les dynamiques du politique à l’échelon local. Comment fonctionnent ces dynamiques dans un Etat militaro-rentier qui a gagné « sa » guerre ? Quelles sont les expressions locales de l’appareil clientéliste du MPLA ? Comment se négocie le (re) déploiement de l’État à l’intérieur du pays, notamment dans les zones anciennement sous contrôle de l’Unita ? Ici, la situation dans l’enclave de Cabinda, toujours de facto dans une situation de guerre plus ou moins larvée, méritera une attention particulière, puisqu’elle est révélatrice de toutes les tensions et les contradictions du processus de paix entre ouverture démocratique et (ré) pression sécuritaire.

3) L’histoire de l’Angola est à bien des égards une histoire d’extraversion, à commencer par l’expérience particulièrement violente de la traite atlantique bien sûr, mais une histoire qui s’est poursuivie durant la période coloniale notamment par les liens privilégiées des élites angolaises avec le Brésil au XIXe siècle, ou encore par l’importance des investissements étrangers (c’est-à-dire non portugais) dans l’économie coloniale et par le rôle très importants des sociétés missionnaires protestantes et des ordres catholiques non portugais. Plus récemment, la guerre civile a, elle aussi, été un des moteurs de l’extraversion du pays. Que ce soit par les alliances forgées au temps de la guerre froide entre les deux belligérants et leurs « patrons » des deux blocs, par l’importance du pétrole et des diamants dans l’économie politique du conflit dans les années 1990, ou encore par le rôle de la communauté internationale lors des tentatives manquées de résolution du conflit et dans la mise à l’écart progressive de l’Unita à la faveur de la campagne contre les « diamants de sang », l’international a été une des dimensions importantes du conflit angolais. Il s’agira ici d’analyser la place de l’international en Angola depuis la paix, en revenant d’une part sur la manière dont le rapport à l’étranger a été un des vecteurs essentiel de la montée en puissance de la nomenklatura pétrolière, et en se concentrant ensuite sur les reconfigurations de ces alliances en temps de paix (et de boom économique sans précédent grâce aux cours du brut sur les marchés mondiaux).

Dans ce champ renouvelé, la Chine s’impose bien entendu comme un acteur incontournable, que ce soit en tant qu’investisseur dans les projets pharaoniques de reconstruction des infrastructures qu’a lancés le gouvernement, comme bailleur de fonds pour permettre au gouvernement angolais d’échapper aux « fourches caudines » des institutions de Bretton Woods, comme fournisseur de marchandises de toutes sortes, ou encore, bien sûr, comme nouveau venu dans le jeu de la distribution des licences d’exploitation pétrolière.

Mais il s’agira aussi de voir, de manière plus large, comment se repositionne le pays sur la scène africaine et internationale, et d’analyser notamment si et comment l’Angola puissance militaro-pétrolière a pu capitaliser sur le rôle qu’il a joué dans les conflits de la sous-région (Congo Brazzaville, RDC) pour accroître son influence, notamment vis-à-vis de ses concurrents que sont l’Afrique du Sud et le Nigeria
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Les résumés de propositions de textes doivent être envoyés au plus tard le 15 novembre 2007 à : didier.peclard@swisspeace.ch
Une première version des textes retenus devra être soumise pour le 10 janvier 2008.

Dates

  • jeudi 15 novembre 2007

Mots-clés

  • Angola, guerre, paix, pétrole, relations internationales, post-conflit

Contacts

  • Didier Péclard
    courriel : didier [dot] peclard [at] swisspeace [dot] ch

Source de l'information

  • Vincent Foucher
    courriel : v [dot] foucher [at] sciencespobordeaux [dot] fr

Pour citer cette annonce

« L'Angola dans la paix », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 31 octobre 2007, http://calenda.org/193795