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En quête d'espaces

Cas de figure, méthodes, problèmes

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Publié le dimanche 10 février 2008 par Raphaëlle Daudé

Résumé

Le 14 février 2008, une journée d’études est organisée sur le thème de l’espace et des problèmes spécifiques que son étude implique en Histoire. Cette entrée se justifie d'abord par le fait que toutes les activités humaines, – habiter, produire, consommer, se déplacer – ont une dimension spatiale. Cette omniprésence de fait est néanmoins l’objet de traitements très différents dans la production historiographique allant d’un espace-décor des activités humaines à un espace-acteur central de l’évolution des sociétés. Précisons d’emblée que le projet se situe résolument dans la vision des faits qui considère l’espace comme produit social et non comme donné du milieu naturel.

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En quête d’espaces : cas de figure, méthodes, problèmes

Le 14 février 2008, une journée d’études est organisée sur le thème de l’espace et des problèmes spécifiques que son étude implique en Histoire. Cette entrée se justifie d'abord par le fait que toutes les activités humaines, – habiter, produire, consommer, se déplacer – ont une dimension spatiale. Cette omniprésence de fait est néanmoins l’objet de traitements très différents dans la production historiographique allant d’un espace-décor des activités humaines à un espace-acteur central de l’évolution des sociétés. Précisons d’emblée que le projet se situe résolument dans la vision des faits qui considère l’espace comme produit social et non comme donné du milieu naturel.

Questionner les sociétés de ce point de vue, n'est-ce pas d’abord souligner que la production ou l’organisation spatiale concerne le corps social dans son ensemble, divisions comprises à partir du moment où tous les espaces ne se valent pas et où tous les hommes n'y ont pas un égal accès ? Et n'est-ce pas aussi s'interroger sur l'existence d'un rapport structurant entre espaces et sociétés, perceptible à différentes échelles et sous l'angle de différentes pratiques ? Pour répondre à ces questions centrales, il vous est proposé d’ordonner la réflexion autour de trois axes qui ne constituent nullement des voies de passage obligatoires, mais seulement des pistes de travail et de recherche à approfondir[1].

Le premier axe vise à restituer les différents processus de fabrication d'espaces. Le deuxième axe a pour objet l’identification des ressorts et des dynamiques qui structurent et qui lient ensemble espaces et sociétés. Enfin, le troisième volet, est de nature plus méthodologique et de dimension ouvertement comparatiste : quelles sources et quelles disciplines documentent quelles sortes d’espaces? Et quelles solutions peuvent être mises en oeuvre pour comparer les espaces entre eux ?

Axe 1. Construire l’espace : de l’aménagé au sensible.

Le premier axe s'intéresse à la production d'espace, ce qui implique, d'une part, les relations verticales entre les sociétés et leur environnement et, d'autre part, les relations horizontales entre différentes sociétés dans l'espace. « Constuire l’espace » implique l’agencement ou l’aménagement de structures spatiales préexistantes : il n'y a pas de création ex-nihilo. Les deux actions sont différentes selon le degré d’intentionnalité et de planification engagé. Dans les deux cas, les processus sont complexes et doivent tenir compte des héritages, des configurations sociales, des choix, des acteurs, des idéologies et des compétences techniques différentes selon les sociétés et les régions étudiées. Étudier la fabrique de l’espace apparaît ainsi comme une possibilité d’histoire globale, envisageable à différentes échelles et que viennent éclairer quelques exemples.

Il y a des productions spatiales qui peuvent engager toute une collectivité sous le contrôle d’un pouvoir fort. C'était le cas pour les bastides et les villeneuves comme pour les étangs[2], cela l’est encore aujourd’hui dans la politique de la ville ou de l’aménagement du territoire. Ces espaces peuvent alors être fortement matérialisés et délimités. D’autres laissent des traces plus ténues, et peuvent être également définis par des limites mouvantes. De la fin du Moyen Âge au XIXe siècle, les cabanes de bergers pyrénéennes déploient par exemple des parcours qui ne sont pas marqués sur le terrain, parce qu’ils sont bien souvent à géométries variables[3]. Ces espaces ductiles n’en restent pas moins des territoires étroitement surveillés et âprement défendus et leur appropriation est un enjeu majeur des économies et des sociétés de montagne. L’espace produit n’est donc pas nécessairement stable et pérenne, pas plus que ses limites sont nécessairement matérielles et tangibles[4].

Ces exemples invitent à envisager la question de la production d’espaces à partir de deux postes d’observation privilégiés : l’un partant de l’observation des acteurs, politiques, économique, sociaux, l’autre de l’observation des espaces produits (types et fonctions, outils et moyens) et de leur évolution.

Axe 2. Du rapport à l’espace comme élément structurant des sociétés.

Le deuxième axe pose d’abord la question de l’appartenance territoriale, des critères qui la régissent et des enjeux qui la motivent. Comment les individus et les groupes sociaux s’intègrent-ils à l’espace qu’ils habitent ? En quoi ce rapport au sol participe-t-il de la structuration des sociétés en groupes sociaux distincts? Deux exemples peuvent servir de point d’appui initial à la réflexion.

Chez les Kasena du Burkina-Faso étudiés par Danouta Liberski-Bagnoud, l’habitat est en partie composé d’un certain nombre d’enclos perçus comme fondateurs et primitifs, au sens littéral du terme, qui sont considérés comme des « vieilles maisons » ou des « maisons aînées ». Les nouvelles cellules domestiques doivent s’établir dans ces enceintes. L’établissement dans un enclos dépend généralement de la filiation. Les maisons sont ensuite numérotées, non pas en fonction de leur succession dans l’espace comme en France, mais plutôt en fonction de leur succession dans le temps. Le rapport à l’espace et l’inscription territoriale sont ici associés à la généalogie ; la filiation et l’insertion dans un enclos domestique ne peuvent, normalement, fonctionner séparément. Elles signifient en outre l'appartenance de droit à la communauté. Subséquemment, l’habitat dans un enclos ouvre aussi l’accès aux terres cultivables ou pâturables[5].

Cette situation subsaharienne n’est pas sans rappeler la configuration sociale particulière des villages pyrénéens, divisés en « casals » ou en « maisons » constituant des enclos maisonnés dans lesquels peuvent être bâtis les foyers des cadets. Le modèle, étudié pour le Moyen Âge par Benoît Cursente[6], ne se comprend qu’à l’aune des espaces qu’il relie. En effet, ces grandes maisons médiatisent l’accès à la terre. Résider en leur sein ouvre les passages de la montagne. Le rapport au sol est dépendant de l’appartenance à l’une de ces structures intermédiaires et intégratives. L’intérêt, du point de vue spatial, est l’inscription de la configuration sociale sur le sol : la hiérarchie sociale entre maisons aînées et cellules cadettes, comme l’existence de groupes de parenté distincts, se lit dans le découpage de l’espace villageois en enclos séparés et plus ou moins distants.

Ces deux exemples permettent aussi d’appréhender comment le rapport à l’espace structure et rend visibles les formes d’organisations sociales, au niveau de la communauté (fédération de maisons ou de clans), de la parenté (la filiation est signifiée par la résidence ou non dans un enclos), de la hiérarchie sociale (maisons dominantes et cellules dépendantes pour l’accès aux espaces) et du temps (vieilles maisons et nouvelles). Ils permettent aussi de donner deux directions de recherche, l’une axée sur les critères sociaux, politiques ou juridiques qui régissent le rapport à l’espace, l’autre sur la dimension symbolique et identitaire du sentiment d’appartenance à un espace[7]. Ainsi, à la croisée du spatial, de la différenciation sociale et de l'identité, le rapport à l'espace est déjà une mise en abîme de la relation sociétés – territoires. Il contient en cela les germes d'une approche comparatiste et multiscalaire qui n'est pas sans soulever plusieurs problèmes de méthode.

Axe 3. Comparer : regards croisés à la croisée des espaces ?

Le troisième axe invite à adopter un point de vue plus méthodologique puisque la comparaison se heurte généralement à deux problèmes, l’un du côté des sources, l’autre du côté critères de comparaison et des techniques de représentation.

Du côté des sources, se trouvent des documents et des disciplines qui renseignent les espaces avec une inégale portée et de manière hétérogène. Comment dès lors mesurer et pallier l'hétérogénéité de l'information du point de vue spatial ? Affronter cette difficulté relève pleinement de la pratique historienne puisqu'il s'agit de comparer et d’évaluer l’information spatiale en fonction des différents types de documentation disponibles. En effet, la connaissance de l’espace des sociétés passées est souvent tributaire de l’importance et de la nature des sources et surtout des effets de source. Chaque type de documentation tend à éclairer un espace sous un certain angle et ne révéler qu’une partie de ses multiples facettes. De plus, il semblerait que la documentation historique comme archéologique ait une certaine échelle de référence, une portée au delà ou en deçà de laquelle les informations recueillies ne puissent plus être reçues comme pertinentes. Tout comme les images satellites dévoilent certains détails à une certaine échelle, la plupart des sources ne prennent sens qu’au niveau où elles sont produites. Les informations des enquêtes fiscales de l’Ancien Régime ne sont cohérentes qu’à l’intérieur d’un même cortège de données : on ne saurait en extraire la situation d’une seule famille sans risque. La relativité spatiale des sources est donc l’un des terrains de recherche à envisager. On ne peut alors qu’encourager l’analyse d’un même espace ou d’un même objet à partir de documentations et de disciplines différentes[8], à condition de mettre au jour et de tenir compte de ces décalages.

Le second problème est lié à la démarche comparative et présente une difficulté principale : comment comparer des espaces différents, ce qui implique de rompre le continuum géographique et généralement de ne prélever qu'une partie de l'information spatiale que l’on suppose signifiante ? Si la procédure est fréquemment usitée au point qu'elle paraît naturelle, on peut toutefois s'interroger sur les critères de comparaison et sur la pertinence de l'information spatiale conservée ou écartée. De la même manière, on peut s'interroger, sur les précautions méthodologiques à utiliser pour appréhender un même espace à une échelle différente -quelle information conserver ? - ou surtout à un moment différent où les sources ne livreront pas forcément le même type d’information. La question est donc non seulement de savoir que comparer et sur quels critères, mais aussi comment rendre intelligible et lisible la comparaison elle-même. La chorématique développée par Roger Brunet et le groupe Reclus est une manière connue et pratiquée[9] de résoudre ces difficultés. Cette technique de représentation graphique est le résultat d'une analyse de l'espace qui cherche avant tout à en identifier les structures spatiales élémentaires. Ces éléments de base se combinent ensuite dans un système spatial, qu'il est alors possible de comparer à un autre espace objet d’un même type d’analyse. Face au défi de la figuration des dynamiques spatio-–temporelles, sont actuellement développés des chronochorèmes qui tentent de figurer l’espace – temps, c’est à dire les dynamiques d’évolution d’un système spatial au cours du temps[10]. Si les Systèmes d'Informations Géographiques sont également un puissant outil d'interrogation des problématiques / données spatiales, c'est sans doute la plus accessible. Elle permet, en tout cas, d'identifier les difficultés, de poser les problèmes et d’inviter à leur résolution sur des cas de figure précis.

Si le parti-pris est ici de varier les espaces comme les points de vue, on ne peut qu’inviter à privilégier les approches qui relèvent de la micro-histoire, car c’est bien souvent à cette échelle que les phénomènes paraissent les plus saisissables dans un laps de temps toujours trop court. En espérant aussi que ces quelques indications ont pu susciter de l’intérêt et des critiques, je me tiens à votre entière disposition pour toute information complémentaire. Les propositions de communication peuvent être envoyées à (conesa@univ-tlse2.fr)

Marc Conesa, détaché au CNRS
FRAMESPA UMR 5136

[1] En cela, cette journée d’étude entend aussi s’inscrire dans les renouvellements actuels de la géographie, voir par exemple : Lévy (J.) ; Lussault (M.), Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés, Paris, Belin, 2003 ou plus récemment encore de Lussault (M.), L’homme spatial. La construction sociale de l’espace humain, Paris, Seuil, 2007, 366 p.

[2] Abbé (Jean-Loup), A la conquête des étangs. L’aménagement de l’espace en Languedoc méditerranéen (XIIe-XVe siècle), Toulouse, PUM, « Tempus », 2006, 332 p.

[3] Le Couédic (Mélanie), “Les pratiques de l’espace pastoral dans la longue durée : modélisation des parcours de troupeaux dans la haute montagne pyrénéenne”, Actes de la Rencontre de Doctorants Modélisation des Dynamiques Spatiales, Lyon, nov. 2006, http://univ-tours.fr/isa/modys/download/rd06lecouedic.pdf

[4] Par exemple : Corbin (A.), Les cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes du XIXe siècle, Paris, Albion Michel, « L’évolution de l’humanité », 1994, 359 p. ;

[5] Liberski-Bagnoud (Danouta), Les dieux du territoire. Penser autrement la généalogie, Paris, éd. CNRS–MSH, « Chemins de l’ethnologie », 2002, 244 p., p. 75 suiv.

[6] Cursente (Benoît), Des maisons et des hommes. La Gascogne médiévale (XIe-XIVe siècle), Toulouse, PUM, coll. Tempus, 1998, 605 p.

[7]Sur ce thème, la référence qui demeure incontournable est celle de Nora (Pierre) (s.d.), Les lieux de mémoire, La République, la Nation (vol. 1 : Héritage, Historiographie, paysage ; vol. 2 : Le territoire, l’Etat, le Patrimoine ; vol. 3 : la Gloire les mots), les France (vol. 1 : Conflits et partages ; vol. 2 : Traditions ; vol. 3 : De l’archive à l’emblème), Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque illustrée des Histoires, 3 tomes, 7 volumes, 1985-1992, (XLII+674 p.) ; (XXI+610 p.) ; (662 p.) ; (667 p.) ; (988 p.) ; (988 p.) ; (1034 p.) ; plus récemment les travaux de Cazal (Rémy), “En Languedoc lainier (1750-1950) : réflexion sur la conscience de place”, dans Pierre Guillaume éd., Les solidarités. Le lien social dans tous ses états, Bordeaux, MSHA, 2001, p. 153-169 et de Olivier (J.-M.), “Morez ou la conscience de place au service de la réussite industrielle”, Les solidarités 2 - Du terroir à l'État, Bordeaux, MSH, 2002, p. 290-303 ; http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00178369/en/ ont renouvelé l’approche sur le plan social, territorial et économique.

[8] C’est ce qui constitue la colonne vertébrale de l’article de ZADORA-RIO E., « Le village des historiens et le village des archéologues », Campagnes médiévales : l'homme et son espace. Études offertes à Robert Fossier, Publications de la Sorbonne, Paris, p. 145-153, 1995.

[9]Mireille MOUSNIER, La Gascogne toulousaine aux XIIe-XIIIe siècles. Une dynamique sociale et spatiale, Toulouse, PUM, 1997, 482 p. ; Noizet (Hélène), “Une schématisation de la place de Tours dans les représentations spatiales des acteurs”, Mappemonde, n°76 (4-2004), http://mappemonde.mgm.fr/num4/articles/art04405.html

[10] Rodier (Xavier) ; Galinié (Henri), “Figurer l’espace/temps de Tours pré-industriel: essai de chrono-chorématique urbaine”, Mappemonde, n°83 (3-2006), http://mappemonde.mgm.fr/num11/articles/art06303.html

Lieux

  • Maison de la Recherche, Univesité de Toulouse Le Mirail, salle C601
    Toulouse, France

Dates

  • jeudi 31 janvier 2008

Fichiers attachés

Mots-clés

  • espace, histoire

Contacts

  • Conesa Marc
    courriel : conesa [at] univ-tlse2 [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Marc Conesa
    courriel : marc [dot] conesa [at] univ-montp3 [dot] fr

Pour citer cette annonce

« En quête d'espaces », Appel à contribution, Calenda, Publié le dimanche 10 février 2008, http://calenda.org/194368