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Publié le mercredi 13 février 2008 par Delphine Cavallo

Résumé

Loin de participer à la célébration de « Saint Socrate » (Érasme) à l’entendement « plus qu’humain » (Rabelais), Montaigne fait du personnage de Socrate un parangon d’humanité. Outre le personnage de Socrate, Montaigne réinvente l’« idéal » socratique, un idéal qui engage une nouvelle relation du savoir et de la sagesse à la vie humaine. Notre colloque visera à définir ce nouveau socratisme, en s’interrogeant à la fois sur son originalité par rapport aux traditions antérieures et sur son caractère fondateur pour la modernité : le socratisme de Montaigne n’est-il pas aussi, en quelque façon, le nôtre ? Et n’est-ce pas avec Montaigne que Socrate devient la figure tutélaire de la philosophie ?

Annonce

Le socratisme de Montaigne

(Colloque organisé par T. Gontier et S. Mayer à l’université Jean Moulin-Lyon 3 du 6 au 8 novembre 2008)

La fin de la Renaissance, époque troublée en particulier par les guerres de religion, apparaît à de nombreux égards comme une période de crise. L’esprit critique semble se développer, la méfiance vis-à-vis des autorités s’installer, l’époque est discréditée. Est-ce pour cela que Socrate, figure de l’intempestif et mauvaise conscience de la cité, semble revenir sur le devant de la scène ? Comment comprendre en particulier l’importance qu’il prend dans les Essais de Montaigne ?

Un constat s’impose en effet : la figure de philosophe la plus représentée est, de loin, celle de Socrate avec ses 115 occurrences nominatives dans les Essais. Pour comparaison, les autres grandes figures de philosophes, n’ayant, comme Socrate, jamais écrit, les plus fréquemment évoquées sont Caton et Diogène, avec 55 et 22 occurrences respectivement. Pyrrhon, entre parenthèses, n’étant évoqué que 8 fois. Quant au philosophe auteur le plus fréquemment nommé, c’est Platon, cité explicitement 204 fois et auquel Montaigne fait pour le moins 34 emprunts supplémentaires, sans en indiquer la source. Un autre signe de leur importance dans les Essais est le fait que plus de la moitié des essais font au moins mention, de l’un et/ou de l’autre. Pour chercher à caractériser plus précisément la présence de Socrate, on pourrait dire qu’elle est de plus en plus insistante selon la date d’écriture. Cette augmentation de la présence de Socrate va d’ailleurs de pair avec une diminution de celle des autres figures, Caton en particulier, comme si Socrate tendait à exclure toutes les autres références, à en avoir le monopole pour ainsi dire. Quel sens peut-on donner à cette importance des références faites à Socrate dans les Essais ?

Faut-il y voir l’expression d’un désenchantement vis-à-vis de la collectivité, de ses formes et des ses institutions et une adhésion au modèle de l’individu, normes de ses actes et conscience sans défaillance ? Ou bien peut-on y lire l’accomplissement d’un mouvement de pensée présent dans toute la Renaissance, un intérêt très fort pour la philosophie morale et la philosophie comme art de vivre, dont Socrate apparaît comme l’inventeur, ainsi que pour la perfection et la dignité de l’homme ? Comment, en ce sens, Socrate peut-il incarner le type de l’humaniste, de l’homme accompli ? Sa présence marque-t-elle une rupture ou un accomplissement ? Faut-il lire dans cette présence massive du héros des dialogues de Platon un abandon total de l’aristotélisme au profit du platonisme ? Et si oui, pour quelles raisons ? Enfin, ne peut-on considérer qu’avec l’inscription de la figure socratique dans les Essais, c’est une nouvelle période de l’histoire de la philosophie qui s’ouvre, dont Socrate apparaît comme une sorte de totem et la forme du dialogue comme un modèle ?

La présentation de Socrate et du socratisme par Montaigne

Ce colloque, consacré au socratisme de Montaigne cherchera à frayer plusieurs voies. Tout d’abord, il s’efforcera de caractériser la présentation de Socrate proposée par Montaigne, de donner un sens aux qualités mises en avant par les Essais, dont la bonne humeur, la constance, le courage, la laideur, la modestie sont des exemples, mais aussi aux traits de caractères qui lui sont déniés comme la capacité de contemplation ou le rapport privilégié au divin. Il s’agira plus largement de voir ce que recouvre le socratisme selon Montaigne. Il ne s’agit en tout cas pas simplement d’un goût pour Socrate, mais plutôt d’un intérêt pour la connaissance de soi et de ses limites, de l’exercice de son esprit critique (y compris et surtout la lucidité vis-à-vis de soi-même ), de l’intérêt pour le domaine des affaires humaines et de la morale, mais peut-être aussi d’une attention portée au fonctionnement de l’esprit qui s’exerce plutôt dans la réfutation que dans l’enseignement, d’un goût pour l’érotique en tant qu’elle forme l’homme, mais dans un sens sans doute différent de celui qu’elle prenait dans le néoplatonisme. Enfin, le socratise valorise peut-être aussi l’homme dans son unité (corps et âme, théorique et pratique à la fois).

La démarche intellectuelle et le fonctionnement du dialogue

La seconde dimension de ce colloque consistera à approfondir la démarche intellectuelle et en particulier le fonctionnement du dialogue (dont Socrate est l’initiateur). Dans quelle mesure la maïeutique, l’ironie, le dialogue sont-ils repris, thématisés, critiqués, abandonnés? Comment leur rapport à la nature et à l’enseignement de la philosophieMontaigne n’est en effet pas sans relever les apparents paradoxes de la démarche de Socrate qui plaisante et est sérieux en même temps – il pratique l’ironie –, qui joint l’approfondissement de la méthode à la pratique de la philosophie morale, en initiant la pratique systématique des définitions et des inductions. Et il réfléchit également au thème du dialogue comme mode d’accès à la vérité. La réflexion sur le dialogue semble, du reste, être particulièrement développée par Montaigne ; il constitue en effet à la fois un test moral, un exercice intellectuel, une activité sociale ; il est antidogmatique, dans la mesure où il oblige à suivre toujours le meilleur argument, d’où qu’il vienne, en dehors de toute référence aux autorités ou aux traditions de pensée. Il permet également de ne pas conclure, et peut-être peut-on dire enfin que le dialogue reflète l’inquiétude de la conscience ainsi que les difficultés de l’éducation. est-il problématisé? De façon plus générale, on pourra se demander si l’intérêt porté à la démarche de Socrate procède d’une réflexion sur la forme du discours philosophique.

Les points communs entre Socrate et Montaigne

Il s’agira également et peut-être principalement d’établir et d’analyser les ressemblances entre Socrate et Montaigne, aussi bien du point de vue de leur doctrine que de leur pratique. On pourra ainsi s’interroger sur de nombreuses thématiques communes : le désir de ne pas commettre l’injustice, le rapport ambigu à la politique, qui consiste à s’en tenir à l’écart tout en considérant que l’activité philosophique est proprement politique, la distance vis-à-vis des pratiques religieuses, l’hésitation entre intérêt pour le peuple et élitisme, l’importance de la philosophie morale et la croyance à la possibilité d’être vertueux, la connaissance de soi, l’exercice de la liberté (de parole et de jugement), le décalage vis-à-vis des valeurs de l’époque, la nostalgie d’une organisation sociale autre, mais également la réflexion sur l’opposition entre essence et apparences et sur la difficulté à percer les faux-semblants, ainsi que l’attention portée à l’ignorance ou science de l’inscience.

Ces rapprochements thématiques nombreux le sont peut-être moins que les pratiques d’inspiration semblable. On pourra ainsi s’interroger sur les rapports entre dialogue et essai. Plus précisément, la revendication par Montaigne de la simplicité, ses exemples populaires assumés, l’effacement de l’auteur, le brouillage du discours par le recours aux suggestions, aux citations, à l’ironie, ce qu’on appelle en général la polyphonie du texte des Essais, ne sont-ils pas à mettre en rapport avec la pratique socratique du discours philosophique ?

Le rôle joué par Socrate dans les Essais

Enfin, on pourrait envisager une dernière piste de réflexion qui consisterait à s’interroger sur le rôle joué par Socrate dans les Essais. Représente-t-il un interlocuteur privilégié, un maître à penser, et en quel sens incarne-t-il l’ambition philosophique de Montaigne ? Est-il un modèle de sagesse ? Dans quelle mesure et pour quelles raisons Montaigne semble-t-il contribuer à une renaissance du platonisme ? Quelle interprétation générale donne-t-il du platonisme en mettant au premier plan le personnage de Socrate ? Quelle est sa dépendance vis-à-vis des sources et de l’histoire de la philosophie? Quel rôle les textes de Platon, Xénophon et Aristote jouent-ils dans sa compréhension ? Montaigne est-il influencé par des traditions ultérieures ? Son Socrate ressemble tantôt à Épictète, tantôt à Epicure, et pourquoi ? N’est-ce pas précisément l’immense diversité des disciples de Socrate qui l’amène à chérir ce personnage ? Quelle place fait-il à la tradition néoplatonicienne et en particulier à Marsile Ficin, dont il connaît la traduction des dialogues platoniciens ? Enfin, cette constance de la présence de Socrate nous apprend-elle quelque chose du « platonisme » de Montaigne ? Montaigne joue-t-il Socrate contre Platon ? Ou bien fait-il de lui le porte-parole d’un platonisme incompréhensible autrement ? A moins que Socrate ne dépasse le cadre de la philosophie platonicienne pour venir incarner le doute. Si Montaigne insiste sur l’ignorance de Socrate, cela signifie-t-il qu’il en donne une image biaisée, celle d’un sceptique, que Socrate fait l’objet sinon d’une récupération du moins d’un détournement ou bien faut-il donner un autre sens qu’un sens sceptique à cette ignorance ? Est-il une sorte d’ancêtre du scepticisme ou même son fondateur ? De même, la reprise de l’ambition delphique de connaissance de soi est-elle à comprendre comme une caution intellectuelle apportée à un projet autobiographique, à un désir de rabaissement de l’homme au sein d’une nature créée, par l’affirmation de son imperfection ontologique ? Annonce-t-il le Christ pour Montaigne, comme pour Ficin ou Érasme ? Montaigne ne réinvente-t-il pas, en réalité, le « type » ou l’« idéal » socratique pour en faire la figure tutélaire de la philosophie ?

Si l’on peut dégager de nombreux enseignements de la présence insistante de Socrate pour comprendre les Essais, en faire une incarnation de l’esprit critique, de l’honnêteté intellectuelle, une figure de maître non dogmatique, un modèle de perfection humaine, une représentation même de l’activité de penser dans ses méandres et ses difficultés, on peut considérer également, et à l’inverse, que la lecture que Montaigne propose de Socrate réoriente considérablement la tradition d’histoire de la philosophie dont il s’inspire pourtant et que la figure de Socrate se charge avec les Essais d’une signification nouvelle, marquant durablement notre modernité.

Date limite de soumission des propositions:
1er mars 2008

Lieux

  • Université Jean Moulin Lyon 3
    Lyon, France

Dates

  • samedi 01 mars 2008

Mots-clés

  • philosophie, Socrate, Montaigne

Contacts

  • Suzel Mayer
    courriel : suzelmayer [at] hotmail [dot] com

Source de l'information

  • Suzel Mayer
    courriel : suzelmayer [at] hotmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Le socratisme de Montaigne », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 13 février 2008, http://calenda.org/194381