AccueilSubvertir et définir : que nous apprend le militantisme sur les espaces politiques en « transition » ?

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Publié le mercredi 27 février 2008 par Delphine Cavallo

Résumé

Cette journée d’étude se propose d’interroger les restructurations du pouvoir d’État dans les espaces politiques dits « en transition », à partir des mutations concomitantes des pratiques militantes. L’analyse des mobilisations dans ces espaces politiques aux contours changeants fournit des pistes de réflexion sur les pratiques du pouvoir de ces États et les perceptions qu’en ont les gouvernés, au-delà des prises de parole et des réformes démocratiques souvent tournées vers l’international. Ces mobilisations et les réactions qu’elles suscitent permettent d’évaluer les lieux et les modes d’interaction entre l’État et le reste de la société. La réponse étatique, négociée et/ou coercitive, permet notamment d’observer concrètement les modes de fabrication et d’imposition de cet État dont les processus de légitimation se transforment. Il s’agira donc ici de revisiter, à partir de terrains et de problématiques spécifiques, les théories critiques des transitions et celles de l’action collective et de l’action publique.

Annonce

Appel à communications

 

Subvertir et définir : que nous apprend le militantisme sur les espaces politiques en « transition » ?

 

Journée d’étude organisée par l’Institut des Sciences sociales du Politique (ISP/CNRS) dans le cadre du projet « Causes africaines » (CRPS-ISP-CEAN, financé par l’ANR)

 

Le 18 décembre 2008 à l’Institut des Sciences sociales du Politique, Nanterre.

 

ORGANISATEURS :

Marie-Emmanuelle POMMEROLLE (UAG/CRPLC), Frédéric VAIREL (CEDEJ)

COMITE SCIENTIFIQUE :

David AMBROSETTI (ISP/CNRS), Dominique DARBON (CEAN/IEP de Bordeaux), Yves DEZALAY (CSE/CNRS), Michel DOBRY (CRPS/Paris I), Sandrine LEFRANC (ISP/CNRS), Cédric PARIZOT (IREMAM/CNRS), Boris PÉTRIC (LAIOS/CNRS), Johanna SIMÉANT (CRPS/Paris I)

 

 

Nombre d’espaces politiques ont connu depuis les années 1990 de profondes transformations institutionnelles, économiques et idéologiques. Sur les États de « l’Est » et du « Sud » se sont abattues des « vagues démocratiques » qui ont donné, à l’analyse, des résultats plus ambigus que ne le laisserait paraître l’usage maintenant généralisé des procédures, instruments et dispositifs démocratiques. Une partie de la réflexion sur ces régimes a consisté en d’âpres débats sur le degré de transition ou sur l’épithète le plus à même de le saisir (Lewisky, Way, 2002 ; Ottaway, 2003). Il reste que désigner, classer ou définir ces nouveaux arrangements politiques relève d’une entreprise risquée. Aller au-delà de la logique de classement – qui tend à limiter la recherche à la production de catégories nouvelles – suppose de s’intéresser aux processus de transformation des systèmes d’emprise des régimes ou de leurs « modalités de discipline » (Veyne, 1976).

L’étude des mobilisations qui secouent et interpellent ces États est un bon moyen d’envisager les relations établies entre gouvernants et gouvernés. L’analyse des mobilisations dans ces espaces politiques aux contours changeants ne renseigne pas seulement sur les activités et les jeux oppositionnels. Elle fournit également des pistes de réflexion sur les pratiques du pouvoir de ces États et les perceptions qu’en ont les gouvernés, au-delà des prises de parole et des réformes démocratiques souvent tournées vers l’international. De manière générale, ces mobilisations et les réactions qu’elles suscitent permettent d’évaluer les lieux et les modes d’interaction entre l’État et le reste de la société. Plus spécifiquement, les causes et les modes de revendication sont des indicateurs pertinents des représentations que se font les acteurs mobilisés de leur capacité à agir, de leurs aspirations, de leurs déceptions. La réponse étatique, négociée et/ou coercitive, permet d’observer concrètement les modes de fabrication et d’imposition de cet État dont les processus de légitimation se transforment. Alors que ces États s’offrent finalement peu au regard de l’observateur extérieur, et multiplient les doubles discours, le parti pris de cette réflexion est d’observer ceux qui veulent subvertir, ou au moins modifier l’ordre politique, pour comprendre les piliers de ces nouveaux ordres politiques. À la suite de B. Garth et Y. Dezalay (2002), cette journée voudrait interroger les restructurations du pouvoir d’État, à partir des mutations concomitantes des pratiques militantes. Il s’agirait d’éclairer – en évitant la dichotomie, assez normative, démocratie-autoritarisme – des contextes et des arrangements politiques à la consolidation incertaine.

L’analyse sociologique de ces espaces demeure prisonnière d’une double contrainte. Trop de travaux se réduisent à une simple normalisation méthodologique, s’en tenant au repérage de conformités avec des paradigmes conceptuels produits ailleurs (principalement les zones occidentales). Trop peu de contributions s’assignent pour ambition de nourrir les débats généraux (Heydeman, 2000). La réflexion s’inscrira dans trois domaines d’analyse de la science politique : celle des « transitions politiques », celle de l’action collective couplée à celle de l’action publique. On s’appuiera ici sur l’analyse critique des transitions (Bermeo, 1997 ; Guilhot, 2005). On travaillera également sur les usages des théories de l’action collective en les confrontant aux logiques de production de l’action publique. En s’écartant des seuls épisodes de politique contestataire, on prendra pour objet les influences et déterminations réciproques de la politique instituée et de la politique en mouvements. En se situant ainsi au carrefour de la sociologie de la construction des problèmes publics et des mobilisations (Cefaï, 1996 ; Siméant, 1998), il semble que l’on peut d’une part, contribuer à l’élucidation des changements au sein de ces arrangements politiques hybrides, et d’autre part, développer les études extra-occidentales sur l’action collective en leur assignant des objectifs nouveaux.

En matière d’action collective, le décloisonnement est encore inachevé. L’autonomisation des réflexions sur les mouvements sociaux a parfois eu pour effet de favoriser de simples déplacements conceptuels, rarement attentifs à l’histoire de l’internationalisation des mouvements sociaux. Ainsi, certains ont-ils cherché à travailler sur les « ailleurs » de la discipline avec les outils de la science « normale » dans une perspective de validation (Wiktorowicz, 2004). En outre, le militantisme au Sud est parfois dilué sous la forme de résistances silencieuses ou de contournements qui ne rendent pas justice à et ne prennent pas en compte un ensemble de mouvements sociaux. Les perspectives évoquées méconnaissent ce qui sépare – au plan du coût de l’engagement, de la dimension collective, des motivations et de l’impact politiques – la protestation d’autres activités sociales. Enfin, les contextes qui nous intéressent peuvent révéler une richesse particulière menant à des rapprochements nouveaux entre action collective et action publique. En effet, ces situations enchevêtrent nombre de processus que la recherche peut avoir tendance à séparer sur des terrains plus balisés et où les différences entre trajectoires des sous-disciplines sont plus affirmées (action collective et militantisme, action publique et activité des bailleurs de fonds internationaux »).

 

Illustrant la diversité des espaces en transition (Europe de l’Est/ Asie centrale/ Asie/ Afrique/ Amérique latine/Maghreb), les textes s’attacheront à faire ressortir les questionnements sur les outils théoriques mis en œuvre sans pour autant diminuer la finesse de l’exploration des univers empiriques. Les contributions montreront à la fois les logiques globales de transformation des pouvoirs d’État et les trajectoires singulières des mobilisations dans chaque espace politique (national ou régional). C’est à ce prix qu’il nous semble possible de percevoir et de qualifier des arrangements politiques, en pratique. Les propositions de contribution pourront s’inspirer des suggestions suivantes :

 

1. Le militantisme syndical, politique ou encore social pourra être considéré comme un point d’entrée pertinent pour comprendre les nouveaux canaux d’interaction entre dirigeants et dirigés, à plusieurs niveaux. Un premier axe de recherche s’intéressera à l’analyse, monographique ou comparée, des transformations des mondes militants. Cette analyse renseignera d’abord sur les perceptions du régime et de ses institutions : dans des contextes formellement ouverts, quels sont les critères d’évaluation de la prise de risque, quelles sont les nouvelles protections (internationales), mais aussi les horizons limités d’une protestation dans des contextes incertains ? En outre, ces transformations affectent inégalement les différents mondes militants en fonction de leur histoire, des ressources de leurs protagonistes et de l’épaisseur de leur institutionnalisation. Enfin, ces transformations militantes sont aussi le fruit d’interventions internationales, plus ou moins massives, qui peuvent sommer les militants de se « reconvertir » (voir les « mises à la norme » de l’organisation révolutionnaire à l’ONG). Ces processus de « rationalisation », parallèles à ceux que connaissent les États, modifient les techniques de revendication et offrent des ponts entre action collective et action publique (passage de militants d’une sphère à l’autre…).

 

2. L’analyse des configurations militantes permet ainsi, en second lieu, de s’interroger sur la manière dont on fabrique de l’État (action publique) et de la coercition. Les modes de participation ou de concertation entre les acteurs non-étatiques et l’État sont en effet affectés par ces « transitions ». La vogue du « capacity » ou « institutional building », pour ne rien dire de la gouvernance et des multiples moyens de faire participer les populations/« communautés » (éventuellement sur un mode grassroot) sont autant de portes d’entrées par lesquelles les militants sont invités par les bailleurs ou rencontrent l’opportunité de participer à l’action publique, quand ce n’est pas de la co-gérer. Contournements de ces dispositifs formels par les autorités, pléthore d’organes de concertation inefficace, affadissement ou normalisation des revendications initiales sont autant de processus concourant à la fabrication de politiques publiques de genres nouveaux. Parallèlement, de nouveaux dispositifs de contrôle sont inventés par nombre de régimes qui jonglent entre exigences internationales de « civilité » et impératifs internes d’endiguement des protestations. De la violence ouverte à la sophistication des arsenaux juridiques, de la retenue des forces publiques à la privatisation de la violence, les militants font désormais face à de nouveaux modes de coercition caractérisant ces États.

 

3. Si l’objectif de cette réflexion collective est de nourrir les débats théoriques sur les « transitions politiques », l’action collective et l’action publique en les articulant, il est également de mettre en valeur les dessous empiriques d’enquêtes longues, souvent difficiles, et pourtant rendues – lorsqu’elles font l’objet de restitution – de manière très lisse dans les travaux académiques qui portent sur ces questions. En effet, étudier les mobilisations dans des régimes formellement ouverts, et tenter, par ce biais, de pénétrer l’Etat sont sans aucun doute des exercices ardus. Les réflexions de chaque chercheur sur son terrain dans un contexte où le militantisme est une pratique parfois risquée permettront de saisir les dessous et les tâtonnements d’enquêtes parfois dirigées par des contraintes autres que purement « scientifiques » (Boumaza, Campana 2007). De plus, observer ces pratiques militantes et côtoyer des militants revient à nouer des liens forts qui orientent la recherche, et qui requièrent des prises de distance régulières. Surtout, accéder aux lieux de pouvoir (ou de sa mise en représentation) où se rencontrent militants, fonctionnaires et souvent acteurs internationaux commande souvent de s’impliquer dans le fonctionnement de ces instances et de s’investir dans une observation participante qu’il serait intéressant de dévoiler et d’interroger. Quel est alors le statut du chercheur devenu expert en « ingénierie institutionnelle », en conseils politiques et stratégiques ? Ces questions valent aussi pour le chercheur observant et s’impliquant dans des mouvements de protestation.

Ces questionnements sont-ils différents dans des espaces politiques « en transition », c’est-à-dire dans des espaces où le chercheur occidental est étranger ? Oui, assurément. Pour autant, ces contraintes et opportunités ne sont pas définissables a priori et c’est pourquoi elles sont intéressantes à restituer explicitement dans le cœur de la recherche. L’appartenance extérieure du chercheur peut lui faciliter la tâche, comme la compliquer. Son statut de personnalité indépendante du pouvoir sera certainement un atout auprès des militants, mais peut aussi être un motif de soupçon pour des acteurs protestataires rétifs aux intrusions occidentales. Le rapport aux agents de l’Etat, déjà difficile dans les contextes familiers, peut également soit être facilité par l’existence de réseaux qui font tomber les barrières bureaucratiques, soit être entravé par une forte rigidité administrative, alternative qu’il s’agira là encore d’expliquer.

 

Propositions

Les propositions de communication (d’une à deux pages, format rtf) doivent être adressées en document attaché aux deux adresses des organisateurs (mepommerolle@free.fr; frederic.vairel@cedej.org.eg). Elles comprendront une description claire des matériaux mobilisés ainsi que des axes de réflexions privilégiés. Elles seront accompagnées d’un document indiquant : nom, prénom, titre de la communication, résumé de la communication entre 3 et 6 lignes, institution de rattachement de l’auteur, statut, adresse électronique.

Les réponses du Comité scientifique seront données avant le 1er juin 2008.

Calendrier

Date limite pour l’envoi des propositions de communications : 15 avril 2008.

Réponses du Comité scientifique : 1er juin 2008.

Date limite pour l’envoi des communications : 15 novembre 2008.

 

Une sélection de communications sera présentée pour proposition à la publication auprès d’une revue à comité de lecture

 

 

Références

Bermeo Nancy, « Myths of Moderation. Confrontation and Conflict during Democratic Transitions », Comparative Politics, vol. 29, n°3, April 1997, pp. 305-322.

 

Boumaza, Magali, Campana, Aurélie, « Enquêter en milieu "difficile" », Revue française de science politique, vol. 57, 2007.

 

Cefaï Daniel, « La construction des problèmes publics. Définitions de situations dans des arènes publiques », Réseaux, 75, 1996, pp. 43-66.

 

Dezalay, Yves et Garth Bryant G., The Internationalization of Palace Wars: Lawyers, Economists and the Contest to Transform Latin America, Chicago, Chicago University Press, 2002.

 

Guilhot Nicolas, The Democracy Makers. Human Rights and the Politics of Global Order, New York, Columbia University Press, 2005.

 

Heydeman Steven, War, Institutions, and Social Change in the Middle East, Berkeley, University of California Press, 2000.

 

Lewisky Steven, Way Lucan A., « The Rise of Competitive Authoritarianism », Journal of Democracy, vol. 13, n°2, April 2002, pp. 51-65.

 

Ottaway Marina, Democracy Challenged: The Rise of Semi-Authoritarianism, Washington, Carnegie Endowment for International Peace, 2003.

 

Veyne Paul, Le pain et le cirque. Sociologie historique d'un pluralisme politique, Paris, Le Seuil, 1976.

 

Wiktorowicz Quintan, Islamic Activism: a Social Movement Perspective, Bloomington, University of Indiana Press, 2004.

Lieux

  • Institut des Sciences sociales du Politique, Université Paris 10 - Nanterre, Maison Max Weber (bât K), 200 avenue de la République, 92001 Nanterre Cedex
    Nanterre, France

Dates

  • mardi 15 avril 2008

Mots-clés

  • militantisme, action publique, transitions, pratiques de pouvoir

Contacts

  • Marie-Emmanuelle Pommerolle
    courriel : mepommerolle [at] free [dot] fr
  • Frédéric Vairel
    courriel : frederic [dot] vairel [at] cedej [dot] org [dot] eg

Source de l'information

  • Frédéric Vairel
    courriel : frederic [dot] vairel [at] cedej [dot] org [dot] eg

Pour citer cette annonce

« Subvertir et définir : que nous apprend le militantisme sur les espaces politiques en « transition » ? », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 27 février 2008, http://calenda.org/194476