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La trahison au Moyen Âge

Colloque organisé par l'université Lyon III-Jean Moulin, 11-13 juin 2008

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Publié le jeudi 27 mars 2008 par Delphine Cavallo

Résumé

Les accusations de trahison abondent dans les sources médiévales ; traîtrises personnelles ou collectives, trahisons politiques ou religieuses… Le champ de recherche est vaste. Le projet de ces trois journées d’étude est d’envisager la question dans une perspective la plus large possible, c’est pourquoi nous avons voulu associer historiens, juristes et littéraires, spécialistes des images, de l’héraldique et de l’épigraphie… Il s’agira de présenter une typologie de la trahison médiévale (félonie, mensonge, tromperie, adultère, reniements, hérésies...), d’entrevoir les visages du traitre, les contextes propices à l’émergence d’une trahison, les implications, mais aussi la manière dont la société médiévale parle de la trahison, comment elle la prévient et comment elle la punit.

Annonce

La trahison au Moyen Âge

Lieu et date 

Université Lyon III, 18 rue Chevreul, salle 314, du mercredi 11 juin 2008 au vendredi 13 Juin 2008

Organisateurs et contacts

  •  M. Billoré, maître de Conférences, université Jean Moulin-Lyon III, maite.billore@orange.fr , CHM, EA 3710, UMR 5594
  •  A. Dubreucq, professeur, université Jean Moulin-Lyon III, directeur du C.H.M, adubreucq@free.fr , CHM, EA 3710, UMR 5594

Projet scientifique

Trahison, félonie, reniements

Le dictionnaire historique de la langue française rapproche le terme de transgressum, transgredi : qui signifie à l’origine « passer de l’autre côté », « dépasser », puis, qui en est venu à signifier « enfreindre ». La trahison est une transgression : l’abandon de la confiance accordée précédemment à un individu, à une institution, un groupe, l’abandon d’un engagement, d’un contrat. C’est la violation d’un pacte de fidélité, basé sur une parole (qui n’a pas toujours été prononcée). Elle soulève la question de la promesse et de l’action : le faire sans le dire ou le dire sans le faire. La réflexion ne peut que s’orienter vers la parole : parole retenue, parole fausse, construction de la parole, motifs et substituts éventuels.

On pense évidemment à la trahison politique ; au vassal qui rompt son serment de fidélité et refuse de servir correctement son seigneur. La trahison spécifie le plus souvent ce délit d’infidélité : le traître est le perfide. C’est celui qui adopte un comportement trop indépendant, celui qui remplit ses obligations vassaliques avec trop de désinvolture, pire, celui qui ose prendre les armes et se révolter contre son seigneur. Le traître est le félon (felo, onis). L’étymologie du mot est controversée, elle repose néanmoins sur deux hypothèses qui se rejoignent : le terme d’origine franque : « fillo », qui signifie celui qui maltraite, fait le mal ou  le mot latin : « fel, fellis », le fiel, la bile, l’amertume et par extension la méchanceté. A partir de la fin du XIIe siècle, quand se réaffirme le pouvoir royal, la trahison prend l’aspect du crime de lèse-majesté. Ce n’est plus dès lors une question de personne ; le traître viole le respect sacré dû à l’autorité royale, à la couronne. Dans cette optique, le concept de trahison s’élargit. Il ne s’agit plus seulement de ce qui peut nuire au roi et à sa lignée, mais les paroles ou les actes qui attaquent le royaume, ses emblèmes ou encore l’autorité publique.

Si nous quittons la politique, la trahison touche aussi la sphère domestique : c’est l’infidélité de la femme, l’hostilité des fils envers leur père, le rapt… autant de comportements qui troublent les normes sociales et familiales.

Enfin, la trahison peut aussi avoir une dimension religieuse. Le terme fides désigne la fidélité, mais aussi la foi. Il traduit la relation directe entre Dieu et les hommes. Nos sources évoquent de nombreux cas de personnages qui rompent avec Dieu. Ils renient leur foi chrétienne pour celle des Sarrasins ou des juifs ; ces « perfides » se rendent coupable d’apostasie ou d’hérésie. Sont aussi renégats ceux qui rompent avec le rite et ses symboles ; ceux ne respectent pas le sacré et prêtent sur les saintes reliques des serment hypocrites.

L’étymologie nous ouvre encore d’autres pistes. Trahir vient du latin tradere qui a donné transdare : « livrer, transmettre », en d’autres termes, il peut s’agir de livrer quelqu’un, une information, un secret. Le traître par excellence est Judas qui livra le Christ pour de l’argent, et, à son image, dans le monde médiéval, nombreux sont les traîtres qui livrent un homme à ses ennemis, les renégats, les transfuges...

Des regards et des mots

A quelques siècles de distance, il est difficile d’analyser objectivement les faits, car ils nous sont parvenus à travers le regard ou la plume des auteurs. La trahison résulte d’une interprétation des comportements. C’est un jugement de valeur : l’accusation de trahison traduit un mécontentement, une jalousie, une peur ou une incompréhension face aux agissements d’un individu qui, soudainement, ne coïncident plus avec les pratiques sociales, culturelles et religieuses communément admises ou attendues. L’analyse de ce point de vue est au moins aussi importante que celle des évènements eux mêmes.

Parfois réelle, la trahison peut aussi être imaginaire, être un topos. Elle véhicule des stéréotypes passés, s’inscrit aussi dans les représentations mentales d’une époque. Mais quelle est la part de vérité ?

Enfin, la trahison est une notion qui dépend du contexte politique et juridique car l’interprétation des comportements change en fonction de la conjoncture et de l’évolution des institutions et du droit. Quand les principes éthiques de la féodalité chancèlent au profit d’un plus grand pragmatisme, la trahison cesse d’être systématiquement dénigrée et devient un outil politique. Face à un adversaire déloyal, elle est parfois reconnue et encouragée. Dans le Livre des faits et bonnes meurs du sage roy Charles V, Christine de Pisan fait dire au prince : « les circonstances font les choses bonnes ou mauvaises, car en tel manière peut estre dissimulé que c’est vertu, et en tel maniere, vice, sçavoir : dissimuler contre la fureur des gens pervers, quant il est besoing, c’est grant sens ». Selon la conjoncture la trahison peut donc être la pire des actions ou la plus louable.

Le concept recouvre des réalités diverses. Les actes de trahison divisent les chroniqueurs, analystes, romanciers qui ne les interprètent pas de la même manière et qui leur donnent quantité de noms différents : trahison, défection, félonie, désertion, malice, méchanceté… Les associations systématiques de termes ne sont pas rares : « traître et larron », « traître et félon », « traître déloyal ». Dans nos sources, la plupart des occurrences concernent des apostrophes et des injures et dans la littérature de fiction les mots sont davantage employés pour accroître la dramatisation que pour signifier une réalité à la gravité clairement mesurée… Ainsi le contenu de la trahison reste-t-il parfois difficile à déterminer et les divers degrés entre haute trahison et petite traîtrise difficile à évaluer.

Les enjeux sociaux

Dans la société médiévale très codifiée, la trahison est un phénomène dont l’ampleur est souvent exagérée car elle représente un réel danger. Elle rompt l’équilibre établi, parfois de longue date, la cohésion de la société et son organisation traditionnelle. A l’époque de la féodalité, la trahison est le plus grave des fléaux car l’ensemble du système repose sur la foi jurée. La rupture des engagements pris lors de la cérémonie de l’hommage rend caduque l’ordonnancement du groupe aristocratique, rompt les anciennes solidarités. Au sein de la famille, les trahisons ont des effets tout aussi catastrophiques ; ce sont des tricheries qui permettent de détourner les contraintes démographiques et les règles patrimoniales. Mais elles peuvent affaiblir la sippe en multipliant les alliances, mettre en péril la survie du lignage en l’exposant à la faide, modifier la répartition des pouvoirs au sein du groupe familial, déséquilibrer l’offre et la demande de femmes... 

En définitive, la trahison touche les relations humaines dans toutes les sphères possibles : la famille, l’amitié, la relation à plus puissant que soi, au souverain et même la relation à Dieu (puisqu’il peut s’agir d’une rupture de foi). La trahison modifie l’équilibre du monde. Le traître brise l’ordre social et pervertit les solidarités.

La trahison est souvent causée par l’envie, la soif de pouvoir, l’ambition : la volonté de s’élever au dessus de sa condition, de sortir d’un état de dépendance, de s’affranchir d’une domination. En ce sens elle est aussi un danger pour la société et pour sa stabilité.

Les visages du traître

L’attitude du traître provient le plus souvent d’une mauvaise nature : ses agissements ne sont que la manifestation d’une prédisposition psychique où s’enracine la propension à trahir dans tous les domaines. Ainsi le traître est-il le plus souvent coupable de trahisons multiples. Son visage, tel qu’on le trouve dans les chroniques ou la littérature de fiction révèle quelque chose de maléfique ou de monstrueux. Le traître est la face cachée du personnage enfin dévoilée : son autre face, nécessairement inquiétante parce qu’inconnue jusque-là. La trahison suppose une volte face du traître ; c’est un retournement de soi. Dans les récits, la trahison marque les corps et les visages ; la mauvaise âme devient visible et, sous la plume des auteurs du Moyen Age, la métamorphose est souvent animale (loup, chien enragé…).

Enfin, le traître n’est pas seulement l’autre de lui même, l’« envers », il est aussi l’« advers » ou en d’autres termes, l’adversaire, celui qui s’est « retourné contre » autrui.

La destinée des traîtres

Démasquer le traître est la hantise des sociétés qui, comme la société médiévale reposent très largement sur un code d’honneur et sur une parole donnée. L’accusation de trahison appelle le châtiment car il s’agit d’une faute grave. Chez Dante, les traîtres sont dans le neuvième cercle de l’enfer, là où, emprisonnés dans la glace, il sont devenus matière inerte ; des anonymes, que ne reconnaît pas le poète. Ailleurs, ce sont ceux que l’on ne veut plus reconnaître, ceux dont on veut anéantir le souvenir par une damnatio memoriae.

Au châtiment divin s’ajoute la condamnation par le prince ou par les juges, nécessaire à la restauration de la norme sociale et au maintien de l’ordre. Face à la trahison, la colère royale appelle exécutions, confiscations et destructions de biens. Elle n’épargne ni le responsable, ni ses proches. Comme tout délit, la trahison a une définition pénale, dans la sphère privée comme dans le domaine de la politique. Au cours des Ve- XVe siècles, cette définition se précise, des procédures nouvelles se développent, impliquant notamment de nouveaux modes de preuves. La peine prononcée doit marquer les esprits et les mémoires, provoquer une salutaire expiation du Mal et décourager les éventuels contrevenants. La punition des traîtres obéît toujours à des impératifs politiques et sociaux.

Enfin se pose le problème de l’éventuelle réintégration du traître dans la communauté, car le scandale de l’arrestation, la publicité du procès et l’application de la peine ont généralement des effets catastrophiques, notamment pour ce qui concerne la fama du personnage ou de son lignage. Le traître, même s’il a fait sa peine, risque de rester un exclu, voire un reclus. Il peine à retrouver sa place dans la société et vit dans la peur des représailles. Quant au pardon et à la purification qui répare la trahison, faute de l’effacer, ils restent difficiles à acquérir tant auprès de ceux dont l’autorité a été bafouée (prince, chefs de lignages) qu’auprès des autorités religieuses.

Programme 

Mercredi 11 juin  ( Université Lyon III, 18 rue Chevreul, salle 314 )

Après-midi sous la présidence de Pierre Riché (professeur émérite, université Paris X, Nanterre)

 13 h  Accueil des participants

13 h 30 Discours de bienvenue

 14 h Maïté Billoré (maître de Conférences, université Jean Moulin-Lyon III) 

Introduction : Ensemble, trahissons bien !

Trahison, félonie

14h 30 Thomas Deswarte, (maître de conférences, université de Poitiers)
Trahir son roi dans l’Espagne wisigothique

15 h Gilles Lecuppre (maître de conférences, université Paris X-Nanterre)
Faveur et trahison à la cour  d’Angleterre au début du  XIVe siècle

15 h 30 Xavier Hélary, (maître de conférences, université de Paris IV)
Echec militaire et trahison sous les derniers Capétiens (v. 1248-1314)

pause (16h-16h15)

16h 15 Hélène Debax, (maître de conférences, université de Toulouse II)
Engan et dreitura : la trahison dans la documentation féodale méridionale, XIe-XIIe siècles

16 h 45 Laurent Macé (maître de Conférences, université de Toulouse II)

Trahison et pardon. Le jeu subtil des Raimondins (XIIe-XIIIe siècles)

17 h 15 Bruno Lemesle, (maître de conférences habilité, université d’Angers)
Trahisons autour du comte d’Anjou (1067-1068)

Discussion

Jeudi 12 juin  ( Université Lyon III, 18 rue Chevreul, salle 314 )

Matinée sous la présidence de Martin Aurell, professeur à l'université de Poitiers 

Les mots, les signes, le contexte

9h Laurent Hablot (maître de conférences, université de Poitiers)
La trahison et ses signes au Moyen Age

9h 30 Daniel Power (professeur, université de Swansea)
La folie méchante des traîtres prit feu », discours sur la révolte sous les rois Plantagenêt (1144-1224)

10 h Caroline Fargeix (docteur)
Trahir la ville : le consulat de Lyon et la notion de trahison au XVe siècle

Pause (10h30-10h45)

10h45 Egbert Türk (docteur, université de Sarrebruck)
Trahison ou résistance ? L’entourage de la régente Marguerite et la chute d’Etienne du Perche, chancelier du Royaume de Sicile (1168)

11h 15 Josep M. Salrach, (professeur, université Pompeu Fabra-Barcelone)
Entre histoire et légende : les trahisons aux origines de la Catalogne (IXe-Xe siècles)

Discussion (11h45-12h)

Après-midi sous la présidence de Nicole Gonthier, professeur à l'université Lyon III

Traitres célèbres

14h Pierre Riché (professeur émérite, université Paris X, Nanterre)
Adalberon de Laon, « le vieux traître »

14h 30 Marie-Céline Isaïa (maître de conférences, université Jean Moulin-Lyon III)
Egidius, évêque de Reims

15h Alain Dubreucq (professeur, université Jean Moulin-Lyon III)
Parjure, deshonneur et pénitence à l’époque carolingienne : les procès de Louis le Pieux et de l’archevêque Ebbon de Reims

Pause (15h30-15h45)

15h 45 Martin Aurell (professeur, université de Poitiers)- Catalina Girbea (docteur, université de Bucarest)
Le visage de Modred dans le roman arthurien

16h15 Jean Christophe Saladin (docteur, professeur de culture générale au pôle universitaire Léonard de Vinci)
Bessarion ou « du bon usage de la trahison » 

Discussion 

Vendredi 13 juin (Université Lyon III, 18 rue Chevreul, salle 314)

Matinée sous la présidence de Christian Lauranson-Rosaz, professeur à l'université Lyon III

Les visages multiples du traitre

9h  Nicole Brocard (maître de conférences, université de Besançon)
Pauvres marginaux, sorciers, complots et trahison à Besançon et dans le comté de Bourgogne au XVe siècle

9h 30 Aude Cirier (docteur)
Dans les coulisses du pouvoir : l’espion est-il un traître ? Le cas de l’Italie médiévale (XIIe-XIVe siècles

10 h Myriam Soria (maître de conférences, université de Poitiers)
Le schismatique est-il un traître ?

Discussion

Pause (10h45-11h)

11h Emmanuelle Santinelli (maître de conférences, université de Valenciennes)
Quand les femmes sont traîtres. Hommes, femmes et trahisons à l’époque mérovingienne

11h 30 Sylvie Joye (maître de conférences, université de Reims)
La trahison dans les relations familiales  à l’époque Corolingienne

Discussion

Après-midi sous la présidence de Stéphane Boissellier, professeur à l'université de Poitiers

Prévenir et punir la trahison

13h 30 Nicole Gonthier (professeur, université Jean Moulin Lyon III)
Mentalité obsidionale et prévention de la trahison à Lyon au XVe siècle

14h Pierre Ganivet (maître de conférences, université de Clermont-Ferrand)
Punir la trahison au haut-Moyen Age

14h 30 Esther Dehoux (doctorante, université de Poitiers)– Karine Ueltschi (docteur, Institut catholique de Rennes)
La main du parjure

15h Vincent Debiais, (ingénieur de recherche C.N.R.S, Poitiers)
Taire ou pointer le traître ? Trahison et mémoire dans la communication épigraphique du Moyen Age

Discussion

15 h 45 Corinne Leveleux, (professeur, université d’Orléans)

Conclusions

Catégories

Lieux

  • 18 rue Chevreul, salle 314
    Lyon, France

Dates

  • mercredi 11 juin 2008
  • vendredi 13 juin 2008
  • jeudi 12 juin 2008

Mots-clés

  • trahison, traître, justice, félonie, lèse-majesté, parjure, complot, espion, schisme

Contacts

  • Billoré Maïté
    courriel : maite [dot] billore [at] orange [dot] fr

Source de l'information

  • Maïté Billoré
    courriel : maite [dot] billore [at] orange [dot] fr

Pour citer cette annonce

« La trahison au Moyen Âge », Colloque, Calenda, Publié le jeudi 27 mars 2008, http://calenda.org/194682