AccueilUn Dieu sécularisé en démocratie laïque ? XIXe-XXe siècles

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Publié le mardi 27 mai 2008 par Raphaëlle Daudé

Résumé

Cette journée d’étude vise à interroger la place de Dieu dans la perspective moderne de réinvention du lien social et politique. Inlassablement analysée comme processus de sécularisation, de désenchantement du monde, de sortie de la religion, la modernité est aussi aux prises avec une persistance du religieux difficile à penser une fois admis l’individualisation du croire, le bricolage spirituel, la logique consumériste, relativiste et libérale dans laquelle l’offre de religion a fini par s’inscrire. Dans ce paysage, Dieu est une sorte de point critique : dès lors que son nom s’efface de l’horizon démocratique et culturel, alors, c’est l’intelligence de ce domaine, « le religieux » qui est en question.

Annonce

Journée d’étude

Un Dieu sécularisé en démocratie laïque ? XIXe-XXe siècles

Groupe Sociétés, Religions, Laïcités
GSRL - UMR 8582 / EPHE – CNRS
59-61 rue Pouchet – 75849 paris cedex 17
M° Guy Môquet ou Brochant
Bus 66 « La Joncquière »
Salle de conférence du site Pouchet

Cette journée d’étude vise à interroger la place de Dieu dans la perspective moderne de réinvention du lien social et politique. Inlassablement analysée comme processus de sécularisation, de désenchantement du monde, de sortie de la religion, la modernité est aussi aux prises avec une persistance du religieux difficile à penser une fois admis l’individualisation du croire, le bricolage spirituel, la logique consumériste, relativiste et libérale dans laquelle l’offre de religion a fini par s’inscrire. Dans ce paysage, Dieu est une sorte de point critique : dès lors que son nom s’efface de l’horizon démocratique et culturel, alors, c’est l’intelligence de ce domaine, « le religieux » qui est en question. L’échange entre Luc Ferry et Marcel Gauchet est à cet égard instructif : pas seulement parce que le second conteste au premier la légitimité à inscrire l’expérience démocratique dans l’horizon d’une religion dont Dieu serait absent, mais aussi parce que l’obstination même de Luc Ferry à se situer dans une perspective qualifiée de « religieuse » tient à son projet de reformuler en termes religieux les conditions de l’être ensemble démocratique (Ferry, Gauchet, 2004).

La discussion interroge au fond le « lieu d’être » du théologico-politique aujourd’hui et atteste de l’actualité d’une question qui n’est pas derrière nous : quelle est la capacité de la société moderne à engendrer une autre façon d’être ensemble une fois les religions établies mises à distance ?

Cette même question accompagne le laborieux accouchement de la démocratie en France, dès le début du XIXe siècle. Sur quelles bases s’organisera la société issue de la Révolution après l’abandon des anciennes formes de solidarité et des anciens dogmes ? Cette inquiétude commune à l’élite post-révolutionnaire trouve à se formuler en termes religieux. Si la période voit naître des religions sans Dieu (comme celle d’Auguste Comte), elle voit aussi le réinvestissement philosophique de « Dieu » à la fois idée et institution et le surgissement dans l’espace public d’un foisonnement de réponses possibles à la question : une société peut-elle se passer de Dieu ? C’est là interroger la place de Dieu dans l’intimité du lien social, de l’ « être ensemble », fût-il démocratique.

Cette journée d’étude est organisée autour de Dieu comme figure de l’Un au XIXe siècle dans son possible effacement comme dans sa résistance. Elle se propose aussi une ouverture sur le XXe siècle qui voit Dieu s’effacer (mais peut-être pas ses métaphores), l’autonomie de l’individu sanctifiée, sans certitude cependant que nous vivions dans une ère vraiment « déthéologisée ».

jeudi 26 juin 2008

9h30 - 18h
Organisation de la journée

9h30-13h - Présidence de séance : Florence Rochefort - GSRL

9h30-9h45 Présentation
Laurence Loeffel - Maître de conférences - Université de Picardie Jules-Verne – CURAPP - GSRL

9h45-10h15 Dieu dans la controverse politique du premier XIXe siècle : Maistre, Tocqueville, Buchez.
Philippe Portier – Directeur d’études à l’EPHE – GSRL

10h15-10h45 L’idée de Dieu dans la philosophie spiritualiste en France au XIXe siècle : l’impossible effacement.
Laurence Loeffel

10h45-11h Pause

11h-11h30 Discussion

11h30-12h "Place et rôle du "théisme" et de la "religion populaire" de Theodore Parker (1810-1860) dans la formation d'un idéal démocratique chez Félix Pécaut (1828-1898) et Ferdinand Buisson (1841-1932)
Mireille Gueissaz – CR1 CNRS - GSRL

12h-12h30 La Ligue de l’Enseignement entre déisme et athéisme ; ou quel sens donner aux glissements philosophiques de la laïcité française ?
Jean-Paul Martin – Maître de conférences - Université Charles de Gaulle Lille-3 – GSRL

12h30-13h Discussion

14h30-18h - Présidence de séance : Jean-Paul Willaime – Directeur d’études à l’EPHE - GSRL - Directeur de l’IESR

14h30-15h Dieu dans les manuels de lecture entre Guizot et Ferry
Anne-Marie Chartier – Maître de conférences – INRP-SHE

15h-15h30 Hypothèses autour de Dieu et de la religion civile
Jean Baubérot – Professeur émérite – EPHE-GSRL

15h30-15h45 Pause

15h45-16h15 Discussion

16h15-16h45 Le Dieu des intellectuels, entre « retour du sacré » et « religions sans Dieu » (1968-…)
Denis Pelletier – Directeur d’études à l’EPHE - GSRL

16h45-17h15 La figure de Dieu dans la philosophie de Richard Rorty
Brigitte Frelat-Kahn – Maître de conférences – I.U.F.M. de Paris

17h15-17h45 Discussion

17h45-18h Conclusion – Jean-Paul Willaime

Résumés

Philippe Portier
Dieu dans la controverse politique du premier XIXe siècle : Maistre, Tocqueville, Buchez.
La référence à Dieu était-elle vouée à s’effacer après l’entrée de la France dans le monde de l’hétéronomie ? C’était la prévision d’un Sylvain Maréchal dans les années 1790. Il sera très vite démenti par les œuvres du premier XIXè siècle. La figure divine demeure non seulement un objet d’interrogation métaphysique, mais un thème essentiel dans la controverse politique. Les auteurs se l’approprient, l’investissent de significations diverses qu’ils font jouer au service de leur projet de reconstruction de la société révolutionnée. Les textes de Maistre, Tocqueville et Buchez sont particulièrement significatifs de cet usage politique de Dieu.

Laurence Loeffel
L’idée de Dieu dans la philosophie spiritualiste en France au XIXe siècle : l’impossible effacement.

La réintroduction de l’idée de Dieu dans la philosophie spiritualiste issue de l’éclectisme cousinien dans la première moitié du XIXe siècle en France procède de ce que Marcel Gauchet appelle le « réinvestissement en règle de l’Un » propre à la période (Gauchet, 2007). Il s’agit certes de jeter les bases d’une religion libérale, modernisée, sécularisée mais qui en même temps ne peut effacer Dieu, aucun lien social ni moral n’étant susceptible de s’organiser sur la base de l’athéisme, ni sur la base de l’anthropologie des Lumières source d’un « individualisme » compromettant toute pensée de l’humanité. Loin d’être au service d’une foi nouvelle, Dieu est au contraire le support d’un christianisme se muant en religion du sens commun. Dans cette captation d’héritage à comprendre aussi comme un déplacement de l’autorité à parler de religion, le spiritualisme est ainsi l’instrument d’une déthéologisation du discours sur la religion qui passe paradoxalement par la réintroduction de Dieu.

Mireille Gueissaz
"Place et rôle du "théisme" et de la "religion populaire" de Theodore Parker (1810-1860) dans la formation d'un idéal démocratique chez Félix Pécaut (1828-1898) et Ferdinand Buisson (1841-1932)

Figures du Panthéon de la République laïque, Félix Pécaut, théologien protestant dissident, auteur d'un livre intitulé De l'avenir du théisme chrétien considéré comme religion (1864) et Ferdinand Buisson, animateur d'une entreprise destinée à créer une "Eglise universelle évangélique et libérale, sans miracles, sans dogmes et sans clergé" (1869-1870), rejointe par Félix Pécaut et Jules Steeg, ont fait partie de ce que certains ont appelé l' "Ecole de Theodore Parker".

Theodore Parker (1810-1860) était avec W.E.Channing (1780-1842), un des chefs de file d'un unitarisme américain "moderne", considéré par beaucoup comme la religion de ceux qui n'en avait pas et comme l'antichambre de l'athéisme et une des figures marquantes de l'Ecole transcendantaliste. Dans cette communication, on s'efforcera de cerner quelle a été la place et le rôle des notions de "théisme" et de ce que celui-ci appelle la "religion populaire" dans la formation de l'idéal démocratique de Félix Pécaut et de Ferdinand Buisson; d'indiquer en quoi la théologie de Parker nous paraît avoir influencé le parcours politique de ces deux laïques, dont la laïcité sans concession, loin d'être un refus de la religion était portée par un projet chrétien "moderniste" et "démocratique", largement transnational.

Jean-Paul Martin
La Ligue de l’Enseignement entre déisme et athéisme ; ou quel sens donner aux glissements philosophiques de la laïcité française ?

Bien qu’elle ne soit pas une organisation philosophique, la Ligue est un bon tremplin pour observer l’arrière plan philosophique de la laïcité française dans la seconde moitié du XIXe siècle. Fondée par des représentants éminents de la génération quarante-huitarde et déiste, la Ligue a été en effet progressivement confrontée à la montée de l’athéisme dans ses rangs. Cette communication s’efforcera d’abord de décrire les modalités de ce qu’on pourrait décrire comme une « acculturation à l’athéisme » qui recoupe en partie le débat sur les « devoirs envers Dieu » dans les programmes de morale. Cette acculturation passe essentiellement par une requalification paradoxale des notions de « religion » et d’ « athéisme », ainsi que par le primat accordé à la liberté de conscience individuelle sur une formule de religion civile à l’anglo-saxonne. Elle n’aboutit cependant pas à récuser toute préoccupation du lien social, mais plutôt à transférer celle-ci vers une sorte de religion civique. En second lieu on cherchera à apprécier le résultat de cette évolution sous l’angle de l’interprétation philosophique de la laïcité. Les évaluations possibles apparaissent alors fort différentes, selon qu’on privilégie le fait sociologique (provisoire) de l’hégémonie des athées dans le monde laïque, ou simplement le droit offert à l’incroyance d’être traitée à égalité avec les croyances religieuses.

Anne-Marie Chartier
Dieu dans les manuels de lecture entre Guizot et Ferry

Entre 1830, date à laquelle la nouvelle constitution reconnaît également les trois cultes, catholique, protestant et israélite, et les lois Ferry, qui interdisent tout enseignement religieux dans l'école publique, il se passe un demi-siècle pendant lequel les manuels apprennent à composer avec cette nouvelle donne institutionnelle. Comment conduire dans cette situation l'instruction religieuse et morale dont l'école publique est toujours chargée ? À partir des manuels de lecture pour débutants, nous avons cherché à décrire la façon dont les éditeurs et les auteurs de manuels ont répondu à cette injonction.
Cette documentation peut servir de base de travail pour réfléchir aux effets qu'a pu avoir cette nouvelle "culture religieuse" à la fois sur les élèves et sur les maîtres et plus largement sur la société de la Monarchie de Juillet à la fin du Second Empire, sachant que c'est un personnel formé avant 1880 qui constitue les cadres de l'école républicaine jusqu'en 1905.

Jean Baubérot
Hypothèses autour de Dieu et de la religion civile

Il importe à l'Etat que chaque Citoyen ait une Religion qui lui fasse aimer ses devoirs" et dont les "dogmes se rapportent [uniquement] à la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. Chacun peut avoir au surplus telles opinions qui lui plaît." Telle est la célèbre définition que J.-J. Rousseau donne de la religion civile, dédoublant ainsi Dieu. Un Dieu socialement facultatif, séparé de l'Etat ("le Souverain... n'a point de compétence dans l'autre monde) dont les traditions religieuses sont porteuses; un Dieu socialement obligatoire "Divinité puissante, intelligente, prévoyante et pourvoyante" et surtout capable dans "la vie à venir" d'assurer "le bonheur des justes et le châtiment des méchants", réconciliant ainsi dans l'au-delà, morale et justice alors qu'ici bas la morale est souvent injuste et la justice souvent immorale.
Si l'emploi de la notion de religion civile est usuel à propos de l'Amérique depuis les travaux de Bellah et d'autres, il est moins habituel s'agissant de la France. Pourtant, Olivier Ihl a montré que la question de la religion civile a constitué l'arrière fond impensé de la construction de la laïcité française. Aujourd'hui, en affirmant l'existence d'un "Dieu transcendant au coeur de chaque homme", et par d'autres propos analogues, Nicolas Sarkozy repose, à l'insu de son plein gré, la question de la religion civile et de son Dieu. La religion civile américaine a contribué à assurer le lien social dans un pays de forte immigration. Une religion civile à la française va-t-elle être au fondement de la "politique de la diversité" dont le président se fait le chantre ?

Denis Pelletier
Le Dieu des intellectuels, entre « retour du sacré » et « religions sans Dieu » (1968-…)

« Réinventer l’Eglise ?» (Esprit, 1971) ; «Eglise, l’épreuve du vide» (Autrement, 1975), «Retour du sacré ?» (Magazine littéraire, 1978). Au risque de l’abus de sens dont peut procéder un tel rapprochement des titres, on souhaiterait prendre cette séquence comme point de départ d’une recherche sur le devenir historique du nom de Dieu dans le débat d’idées contemporain. L’enquête sera conduite, en guise de première approche et pour assurer une cohérence minimale au corpus de textes soumis à l’analyse, à partir des numéros spéciaux régulièrement consacrés par la revue Esprit à l'actualité du religieux : «Les militants d’origine chrétienne» (1977) ; «La religion… sans retour ni détour» (1986), «Le temps des religions sans Dieu» (1997), «Effervescences religieuses dans le monde» (2007).

Brigitte Frelat-Kahn
La figure de Dieu dans la philosophie de Richard Rorty

Sans aucun doute la philosophie de Richard Rorty participe au mouvement de sécularisation de la pensée du XXe siècle. Pourtant elle occupe dans ce paysage une place singulière. C’est que Rorty, pour user à l’occasion du nom ou du mot de « Dieu » n’envisage jamais la religion ni même le religieux. La critique pour être critique conjointe de la théorie de la connaissance et de la philosophie politique est en son fonds onto-logique. Tel est donc la position singulière de cette pensée qu’elle entend critiquer tout ce qui demeure, sous la catégorie de l’ « objectivité », de religiosité dans notre pensée, sans jamais s’attaquer à la religion comme telle ; qu’elle cherche à définir sous la catégorie de « solidarité » toute l’importance du politique sans jamais interroger les institutions. Ainsi cette philosophie nous invite-t-elle à mettre en question plus avant la notion même de sécularisation

Contacts :
Organisation scientifique : Laurence Loeffel
Pour tous renseignements : R-Danielle Breseghello
Tél. : (33) 01 40 25 12 75
e.mail : r-danielle.breseghello@gsrl.cnrs.fr

Cette journée d'étude est organisée dans le cadre du programme du GSRL « Laïcisation et sécularisation : valeurs, cultures, identités et genre » dirigé par Florence Rochefort.

Lieux

  • CNRS - Site Pouchet - 59 rue Pouchet 75017 Paris - M° Brochant ou Guy Môquet - Bus 66
    Paris, France

Dates

  • jeudi 26 juin 2008

Mots-clés

  • Dieu, démocratie, laïcité, sécularisation, modernité, religion, lien social et politique, individu

Contacts

  • Breseghello Rita-Danielle
    courriel : r-danielle [dot] breseghello [at] gsrl [dot] cnrs [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Rita-Danielle Breseghello
    courriel : r-danielle [dot] breseghello [at] gsrl [dot] cnrs [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Un Dieu sécularisé en démocratie laïque ? XIXe-XXe siècles », Journée d'étude, Calenda, Publié le mardi 27 mai 2008, http://calenda.org/195074