AccueilTransferts de technologies. Étude du cas suisse, XVIIIe-XXe siècle

*  *  *

Publié le jeudi 05 juin 2008 par Delphine Cavallo

Résumé

Alors que le problème des transferts de technologies et de la circulation internationale des innovations a fait l'objet de plusieurs synthèses et débats sur le plan international, l'historiographie suisse n’a pas encore abordé ces questions de manière systématique. Ce désintérêt est d’autant plus étonnant que le transfert technologique, bien plus que l’innovation, est à la base du développement économique de ce pays. En tant qu’économie « suiveuse », la Suisse a, en effet, emprunté quantité de cheminements afin de s’approprier certaines technologies mises au point dans d’autres pays européens et, dès le 19e siècle, de nombreux producteurs suisses sont parvenus à s’inscrire dans un processus d’innovation pour devenir à leur tour des exportateurs de technologies, notamment par l’intermédiaire des multinationales. Ce colloque, qui souhaiterait réunir des chercheurs suisses et étrangers, se propose de fournir une première contribution à cette dimension encore peu étudiée dudit "miracle helvétique". Un choix de papier sera publié dans la revue d'histoire Traverse, publiée par Chronos, à Zurich.

Annonce

Appel à contributions

Transferts de technologies. Etude du cas suisse, 18e-20e siècles

Organisateurs :

  • Pierre-Yves Donzé, Kyoto University / FNS ;
  • Cédric Humair, Université de Lausanne / EPFL ;
  • Malik Mazbouri, Université de Lausanne

Date : 6 et 7 novembre 2009
Lieu : Université de Lausanne

Thème du colloque

L’histoire et la sociologie des techniques ont massivement orienté leur analyse sur la phase de recherche et de développement de l’innovation, au détriment de la diffusion internationale des nouvelles techniques et de l’évolution de leurs usages sociaux. En réalité, l’innovation endogène ne constitue qu’une part assez limitée des technologies utilisées par une économie nationale, l’essentiel étant le résultat d’une circulation internationale de l’innovation. Cette évolution de l’histoire des techniques a eu pour effet de limiter son insertion dans une histoire cherchant à analyser les grandes évolutions des sociétés contemporaines. L’innovation n’a en effet qu’une portée explicative limitée dans la plupart des questions historiques. Ce qui est loin d’être le cas des technologies, lorsqu’elles ont été massivement diffusées, que ce soit dans le domaine militaire, le monde du travail ou encore les médias.

 Au sein de la sphère économique, le transfert technologique joue ainsi un rôle de première importance, non seulement dans le processus d’industrialisation, mais aussi dans le développement d’une société de consommation et de loisir. Bien qu’encore peu étudié, ce phénomène a déjà été défriché à l’étranger, essentiellement dans une perspective d’histoire économique, donnant lieu à plusieurs monographies et études de cas dans les années 1970 et 1980, puis à des essais de synthèse dus à David J. Jeremy et à Kristine Bruland, qui mettent en évidence le rôle des acteurs (multinationales, cartels, collectivités publiques, etc.) et des vecteurs (hommes, capitaux, marchés, savoir-faire techniques, etc.) dans les transferts technologiques. Ils ont ainsi montré que la circulation des technologies à l’échelle de la planète, depuis la révolution industrielle, s’est inscrite dans des phases successives bien marquées, caractérisées tour à tour par une prédominance des flux du Royaume-Uni vers le reste du monde (1750-1880), une multilatéralisation des échanges (1880-1960) et enfin une perspective transnationale (depuis les années 1960).

En Suisse, par contre, la circulation internationale des innovations n’a pas encore été réfléchie de manière systématique. Quelques auteurs ont bien abordé la question dans des monographies concernant des entreprises ou des secteurs bien précis de l’économie, mais une réflexion plus approfondie et systématique reste à mener. Le désintérêt marqué par l’historiographie suisse est d’autant plus étonnant que le transfert technologique est, bien plus que l’innovation, à la base du développement économique de la Suisse, en particulier aux 18e et 19e siècles. En tant qu’économie «suiveuse», la Suisse a emprunté quantité de cheminements afin de s’approprier certaines technologies mises au point dans d’autres pays européens et surtout en Angleterre. Le cas de l’industrie textile est à cet égard particulièrement significatif : voyages d’étude, espionnage industriel, importation de machines, débauchage de techniciens étrangers, etc. A partir du dernier quart du 19e siècle, l’économie suisse parvient à se ménager quelques niches technologiques dans lesquelles les entreprises excellent (chimie des colorants, pharmaceutique, électrotechnique, chocolat au lait, etc.). Même si le transfert de technologie garde toute son importance à l’importation, de nombreux producteurs suisses parviennent à s’inscrire dans un processus d’innovation. Ils deviennent à leur tour des exportateurs de technologies, notamment par l’intermédiaire des multinationales qui exportent leur savoir-faire sous forme d’investissements directs et de fabrication sous licence.

Proposition de thématiques

Le cadre suisse est donc particulièrement propice à une réflexion sur la question des transferts de technologies. Il permet d’aborder une série de problématiques, dont les enjeux dépassent largement la seule histoire des techniques, pour intéresser l’évolution économique, mais aussi sociale et culturelle de la Suisse des 18e-20e siècles. L’objectif du colloque est de réunir un ensemble de contributions originales qui permettent d’appréhender la question des transferts de technologie vers et à partir de la Suisse sous ses divers aspects.

Les thématiques suivantes pourront notamment être abordées.

1) Marquée par un transfert de technologie massif, la première phase de l’industrialisation helvétique pose la question de la capacité helvétique à importer de nouveaux objets techniques. Quels sont les principaux vecteurs de ce transfert technologique ? En l’absence de formation technique supérieure, comment les industriels se procurent-ils le savoir-faire technique indispensable à ce flux de technologies ? Quel est le rôle joué par le vide législatif en matière de protection des inventions, qui se perpétue jusqu’en 1888 en Suisse?

2) Le passage de l’importation de technologies à leur production ne se fait pas de manière uniforme en Suisse. Alors que l’Arc lémanique joue par exemple un rôle pionnier dans le transfert des technologies du transport et de l’énergie, tout au long du 19e siècle, bien peu d’entreprises de la région se lancent dans une production. Introduites plus tardivement en Suisse orientale, des technologies telles que le bateau à vapeur ou le funiculaire y deviennent des branches de production importantes, largement orientées vers l’exportation. Comment peut-on expliquer ces disparités dans l’utilisation du transfert technologique ? Faut-il chercher la cause des blocages romands dans la qualité insuffisante des facteurs de production ou l’absence de perspectives commerciales ? Ou s’agit-t-il plutôt de blocages culturels causés par un manque d’esprit d’entreprise et une méfiance des élites à l’égard de l’industrie ?

3) L’importation de technologie et le passage à la production se sont faits selon un processus sélectif. Alors que l’économie suisse a rapidement transféré certaines technologies, d’autres n’ont pas été implantées ou seulement avec un certain retard. Ce phénomène peut s’expliquer par des causes techniques (dépendance de sentier) ou économiques (cartels, faible taille du marché militaire). Mais il faut aussi tenir compte de facteurs socio-culturels, comme dans le cas de l’opposition de certaines professions à l’introduction de nouvelles techniques.

4) Au cours de la seconde partie du 19e siècle, l’économie suisse est parvenue à se hisser dans le peloton de tête de quelques domaines technologiques, en passant rapidement du transfert de technologie à l’innovation. Comment cette transition a-t-elle été possible ? Quels ingrédients étaient nécessaires à la constitution de niches de production de haute technologie — capitaux, formation technique, loi sur les brevets ?

5) Avant la Première guerre mondiale, la plupart des branches d’industrie qui exportent des technologies de pointe (chimie, machines, alimentation) ont développé une organisation multinationale de leur production et déploient leurs activités productrices sur l’ensemble de la planète. Quel est le rôle des multinationales et des cartels dans la circulation internationale des technologies suisses ? Dans quelle mesure l’exportation de technologies suisses, sous ses diverses formes, participe-t-elle au développement économique des pays importateurs ?

6) Dès la seconde moitié du 19e siècle, les collectivités publiques, et en particulier l’Etat fédéral et ses régies, ont joué un rôle important dans le transfert de technologie. Dans certains domaines, comme les transports, l’énergie ou encore l’armement, elles ont participé activement à l’importation de nouvelles technologies. Elles ont par ailleurs favorisé le transfert d’autres technologies de diverses manières: construction d’infrastructures nécessaires au fonctionnement de certaines technologies, commandes permettant le démarrage d’une production, protection douanière du marché intérieur, lois assurant la sécurité des usagers et de la population. Quelles sont les caractéristiques de l’intervention publique helvétique? Diffèrent-t-elles de celles d’autres pays?

Les propositions sont à adresser d’ici le 15 octobre 2008 simultanément à :

py.donze@gmail.com ; cedric.humair@unil.ch ; malik.mazbouri@unil.ch .

Merci d’envoyer un résumé (max. 1 page A4) de la contribution proposée (français, allemand, anglais), ainsi qu’un bref CV. Les participants retenus seront informés à mi-novembre 2008. Les papiers, d’une longueur de 30 à 40'000 signes, devront être remis jusqu’à fin juillet 2009 (français, allemand, anglais). Les langues du colloque sont le français et l’anglais.

Une sélection des contributions présentées sera publiée dans la revue Traverse (parution en 2010).

Call for contributions

Technology transfers: Switzerland as a case study between the eighteenth and twentieth centuries

Organizers:

Pierre-Yves Donzé, Kyoto University / FNS; Cédric Humair, University of Lausanne / EPFL; Malik Mazbouri, University of Lausanne

Dates: 6 and 7 November 2009
Place: University of Lausanne

Forum theme

The history and sociology of technologies have overwhelmingly focused on the R&D phase of innovation, neglecting the international dissemination of new technologies and the ways in which their social uses have evolved. In reality, endogenous innovation represents only a relatively small share of the technologies used by a national economy, as the bulk comes from the international circulation of innovation. This evolution of the history of technologies has limited its integration into a history aimed at analysing major changes in modern-day societies. Innovation is of limited use in explaining most historical questions. This is not at all the case with broadly disseminated technologies, whether it is in the military, the world of work or the media.

Accordingly, within the economic sphere, technology transfer plays a key role, not only in the process of industrialization, but also in the development of a consumer and leisure society. Although this topic has not been studied in depth, some preliminary analyses have been conducted abroad, essentially from an economic history perspective, giving rise first to several monographs and case studies in the 1970s and 1980s, then to consolidated essays by David J. Jeremy and Kristine Bruland, who highlighted the role of actors (multinationals, cartels and state, regional and local authorities) and vectors (men, capital, markets, technological know-how, etc.) in the transfer of technology. They demonstrated that the circulation of technologies worldwide, since the industrial revolution, has fitted into clearly defined, successive phases, characterized first by a predominance of flows from the United Kingdom to the rest of the world (1750–1880), then by the multilateralization of trade (1880–1960) and lastly by a transnational outlook (from the 1960s onwards).

In Switzerland, however, the international circulation of innovations has not been analysed systematically. A few authors have indeed taken up the question in monographs on specific companies or economic sectors, but a more in-depth, systematic assessment has never been carried out. The lack of interest shown by Swiss historiographers is all the more surprising given that technology transfer, much more than innovation, has underpinned Switzerland’s economic development, especially in the eighteenth and nineteenth centuries. As a “follower” economy, Switzerland has travelled a great many paths to acquire certain technologies developed in other European countries, especially in England. The textile industry is a particularly interesting case in point, featuring study tours, industrial espionage, machine imports and the poaching of foreign technicians. Starting in the last quarter of the nineteenth century, the Swiss economy has managed to carve out a few technological niches in which its companies have excelled, such as colouring chemistry, pharmaceuticals, electrical engineering and milk chocolate. Even though technology transfer remains a key factor as far as imports are concerned, many Swiss producers have joined the innovation process. They have become exporters of technology, particularly through multinationals which export their know-how in the form of direct investment and licensed manufacturing.

Topics proposed

The Swiss framework therefore lends itself to a reflection on the question of technology transfer. It enables researchers to tackle a series of problems, which transcend the history of technologies to touch on not only economic but also social and cultural evolution of Switzerland in the eighteenth to twentieth centuries. The aim of the forum is to gather together a body of original contributions making it possible to understand the various aspects of technology transfer to and from Switzerland.

The following topics could be taken up.

(1) The first phase of Swiss industrialization, which was marked by massive technology transfer, poses the question of Switzerland’s ability to import new technological objects. What are the primary vectors of this technology transfer? Given the lack of advanced technological training, how did industrialists acquire the necessary technological know-how for this flow of technologies? What was the impact of the legislative vacuum with regard to the protection of inventions which persisted in Switzerland until 1888?

(2) The shift from importing to producing technologies was not the same throughout the country. Whereas the Lemanic Arc (northern shore of the Lake Geneva area) played a pioneering role in technology transfer in the field of transportation and energy throughout the nineteenth century, few companies in the region embarked on production. Technologies such as steamboats and funiculars, introduced at a later date in the eastern part of Switzerland, became major branches of production that were primarily export-oriented. How can we explain these disparities in the use of technology transfer? Were cultural blocks in French-speaking Switzerland due to the poor quality of production factors or the lack of commercial prospects? Or were these cultural blocks caused by a lack of corporate spirit and a distrust towards the industry among the elites?

(3) Technology imports and the shift to production followed a selective process. Whereas the Swiss economy was quick to transfer certain technologies, others either failed to take root or were slow to do so. This is partly due to technological causes (path dependence) or economic factors (cartels, small volume of defence spending). Yet socio-cultural factors also played a part, as in the case of opposition in certain professions to the introduction of new technologies.

(4) During the second half of the nineteenth century, the Swiss economy managed to become a leader in some technological fields, moving rapidly from the transfer of technology to innovation. How was this transition possible? What ingredients were needed to carve out high-tech production niches – capital, technological training or patent law?

(5) Prior to the First World War, most of the branches of industry which exported advanced technologies (chemicals, machines, food) had developed a multinational organizational structure for production and produced all over the world. What role did the multinationals and cartels play in the international circulation of Swiss technology? To what extent did the various forms of exports of Swiss technology further the economic development of the importing countries?

(6) From the second half of the nineteenth century onwards, state, regional and local authorities, particularly the Federal State and its public corporations, have been major players in technology transfer. In some fields, such as transportation, energy or arms, they have actively sought to import new technologies. In addition, they have facilitated the transfer of technology in various ways: by building the necessary infrastructure for certain technologies, by placing orders and thereby launching production; by ensuring customs protection for the domestic market; and by passing laws guaranteeing the safety of users and the general public. What are the characteristics of intervention by the Swiss authorities? Are they different from those of other countries?

Proposals should be sent by 15 October 2008 to the following three addresses:

py.donze@gmail.com ; cedric.humair@unil.ch ; malik.mazbouri@unil.ch .

Please send a summary (maximum 1 A4 page) of the proposed contribution, as well as a brief CV. The participants selected will be informed by mid-November 2008. Papers, which should be between 30,000 to 40,000 signs, should be sent by the end of July 2009.

The forum languages are English and French, but papers may also be sent in German. A selection of the contributions presented will be published in the review Traverse (to appear in 2010).

Lieux

  • Université de Lausanne, Faculté des Lettres, Département d'histoire
    Lausanne, Confédération Suisse

Dates

  • mercredi 15 octobre 2008

Source de l'information

  • Malik Mazbouri, Université de Lausanne ~
    courriel : Malik [dot] mazbouri [at] unil [dot] ch

Pour citer cette annonce

« Transferts de technologies. Étude du cas suisse, XVIIIe-XXe siècle », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 05 juin 2008, http://calenda.org/195135