AccueilLe savant et le populaire, 1989-2008, retour sur un débat en suspens

*  *  *

Publié le lundi 10 novembre 2008 par Delphine Cavallo

Résumé

Vingt ans après sa publication, il paraît opportun de revenir sur l'ouvrage de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron Le Savant et le populaire dans le cadre d'une journée d’étude qui sera l’occasion de se confronter aux analyses développées dans le livre suivant trois directions principales : un éclairage de l’ouvrage par ses contextes d’écriture et de réception ; un travail théorique sur l’approche de Grignon et Passeron, que l’on pourrait résumer comme une conception infléchissant la notion de légitimité culturelle sans l’abandonner pour autant ; une interrogation sur la posture méthodologique d’alternance (ou d’oscillation) entre relativisme anthropologique et modèle de la légitimité proposée au terme du Savant et le Populaire.

Annonce

SHADYC / EHESS Marseille

Journée d’étude, jeudi 11 décembre 2008, salle de réunion

Comité d’organisation :

Tanguy Cornu, Karim Hammou, Julie Moreira-Miguel, Jean-Christophe Sevin.

Contact : karim.hammou@gmail.com

Discutant :

Derek Robbins, professeur à la School of Social Sciences, Media and Cultural Studies, University of East London

Argumentaire

Depuis la fin des années 1980, les travaux français en sociologie de la culture ont exploré de nombreuses et fécondes pistes d’analyses. En sociologie de l’art, divers travaux ont éclairé l’histoire et la dynamique économique des marchés de productions culturelles [Moulin 1992, Bourdieu 1998], le fonctionnement des organisations artistiques [Chiapello 1998], les carrières des artistes [Menger 1983, Coulangeon 1999], l’élaboration du goût [Hennion 2003, Pedler 2003], la construction de la valeur esthétique [Heinich 1998].

Parallèlement, la presse écrite et la télévision, qui avaient longtemps été négligées, sont devenues des objets de recherche à part entière [Chalvon-Demersay et Pasquier 1990, Chalvon-Demersay 1994, Pasquier 1999], bien que la question de la production de l’information [Lemieux, Siracusa 2001] y reste largement privilégiée.

Ces orientations de recherche opèrent un écart sensible par rapport au questionnement dominant les années 1960-1970. Forgé à l’occasion d’enquêtes portant sur l’institution scolaire, émerge alors le paradigme de la légitimité culturelle [Bourdieu et Passeron 1964, 1970] qui sera ensuite étayé par des travaux sur l’art [Bourdieu & Darbel 1965, Bourdieu 1969] et la culture [Bourdieu 1979].

Une fois mis en évidence, ce paradigme de la légitimité posait au moins autant de questions pour le sociologue qu’il ne permettait d’en résoudre. En particulier, en établissant un lien entre domination culturelle et hiérarchie sociale, il semblait condamner le chercheur à répéter le geste analytique qui consiste à étudier les phénomènes culturels en fonction du positionnement social des publics qui les constituent [Lahire 2004]. Si ces approches ont pu contribuer à mieux connaître les figures de la domination dans nos sociétés, elles ont également tendu à réduire le champ d’investigation en sociologie de la culture. Dans cette optique en effet, les cultures populaires, autour desquelles s’élève la controverse, se voient essentiellement interprétées en termes d’absence et de manque, au motif de la situation de domination qu’éprouvent les classes populaires.

En réaction à cette tendance, un certain nombre d’auteurs aux trajectoires différentes ont tendu à réhabiliter les cultures populaires en célébrant leur autonomie [Gans 1974, De Certeau 1980]. Les travaux sur la réception des médias viennent alimenter cette veine, qu’il s’agisse de souligner les ressources dont disposent les acteurs [Hall 1980] ou de mettre en avant leur rôle dans l’établissement du lien social [Wolton 1993]. Une des critiques adressées à ces études réside dans le fait qu’en choisissant de s’éloigner de la perspective légitimiste, elles abandonnent également toute référence au concept de domination, comme si chaque pratique culturelle s’exprimait dans un espace dépourvu de luttes de classement.

Ces critiques croisées (à la fois méthodologiques et théoriques, contre le réductionnisme et l’autosuffisance symboliques) ont notamment trouvé des résolutions originales dans les travaux de R. Hoggart [1970]. Mais à bien des égards, l’ouvrage Le Savant et le populaire [Grignon et Passeron 1989] constitue l’un des ouvrages présentant les développements les plus avancés sur la question des liens entre culture et domination sociale, qu’il situe au centre de son propos. Débat entre deux chercheurs qui n’hésitent ni à affirmer leurs désaccords, ni à éviter une réconciliation artificielle en forme de verdict, Le Savant et le Populaire se conclut sur une série de recommandations théoriques et méthodologiques au statut parfois ambigu.

Enfin, il est d'autant plus surprenant que le livre de Grignon et Passeron ait clôt vingt ans d’élaboration du paradigme de « la légitimité culturelle », plutôt que d’ouvrir un débat plus large au sein des sciences sociales. Les usages habituels de l'ouvrage consistent en effet le plus souvent en un simple rappel des dangers croisés que représentent misérabilisme et populisme, sans que les paradoxes et les enjeux épistémologiques mis à jour par Passeron et Grignon ne soient réellement remis au cœur de la réflexion sociologique.

Aussi, vingt ans après sa publication, il paraît opportun de revenir sur Le Savant et le populaire dans le cadre d'une journée d’étude qui sera l’occasion de se confronter aux analyses développées dans le livre suivant trois directions principales :

- un éclairage de l’ouvrage par ses contextes d’écriture et de réception.

- un travail théorique sur l’approche de Grignon et Passeron, que l’on pourrait résumer comme une conception infléchissant la notion de légitimité culturelle sans l’abandonner pour autant.

- une interrogation sur la posture méthodologique d’alternance (ou d’oscillation) entre relativisme anthropologique et modèle de la légitimité proposée au terme du Savant et le Populaire.

Les deux dernières directions pourront faire l’objet d’une critique interne, d’une confrontation théorique comparative (notamment avec les travaux étrangers), ou d’une mise à l’épreuve empirique.

Bibliographie

BOURDIEU (Pierre), DARBEL (Alain). – L’amour de l’art. Les musées d’art européens et leur public. Paris : Minuit, 1969. – 251 p. : index.

BOURDIEU (Pierre), PASSERON (Jean-Claude). – Les héritiers. Les étudiants et la culture. – Paris : Minuit, 1964. – 189 p. : index.

BOURDIEU (Pierre), PASSERON (Jean-Claude). – La reproduction. Eléments pour une théorie du système d’enseignement. – Paris : Minuit, 1970. – 281 p. : index.

BOURDIEU (Pierre) (dir.). – Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie. – Paris : Minuit, 1965. – 361 p. : index.

BOURDIEU (Pierre). – La distinction. Critique sociale du jugement. – Paris : Minuit, 1979. 670 p. : index.

BOURDIEU (Pierre). – Les règles de l’art. – Paris : Points Seuil coll. Essais n°370, 1998 (1992).

CHALVON-DEMERSAY (Sabine), PASQUIER (Dominique). – Drôles de stars. La télévision des animateurs. – Paris : Aubier, 1990. – 344 p. : bibliogr.

CHALVON-DEMERSAY (Sabine). – Mille scénarios. Une enquête sur l’imagination en temps de crise. – Paris : Métailié, 1994. – 194 p. : bibliogr.

CHIAPELLO (Eve). – Artistes versus managers. Le management culturel face à la critique artiste. – Paris : Métailié, 1998. – 258 p. : index, bibliogr.

Menger 1983

COULANGEON (Philippe). – Les musiciens de jazz en France. – Paris : L’Harmattan, coll. Logiques sociales, 1999. – 268 p. : bibliogr.

DE CERTEAU (Michel). – L’invention du quotidien. T.1. Arts de faire.- Paris : Union générale d’éditions, 1980.

FABIANI (Jean-Louis). – Après la culture légitime. Objets, publics, autorités. – Paris : L’Harmattan, 2007.

GABORIAU (Philippe).- « Culture dominée et oubli de la domination. Visions du monde et univers de vie de femmes ouvrières » in J. Deniot et C. Dutheil, Métamorphoses ouvrières, t.1.- Paris: l’Harmattan.- p.259-265

GANS (Herbert).- Popular Culture and High Culture. An Analysis and Evaluation of Taste. – New York : Basic Books, 1974

GRIGNON (Claude), PASSERON (Jean-Claude). – Le savant et le populaire. – Paris : Seuil, 1989.

HALL (Stuart). – « Encoding/Decoding » in D.Hobson, A. Lowe et P.Willis (dir.), Culture, Media, Language. – London : Hutchinson.- pp. 123-138

HEINICH (Nathalie). – Ce que l’art fait à la sociologie. – Paris : Minuit coll. Paradoxe, 1998. – 91 p. : bibliogr.

HENNION (Antoine). – La passion musicale. – Paris : Métailié, 1993. – 407 p. : bibliogr.

HENNION (Antoine), MAISONNEUVE (Sophie), GOMART (Emilie). – Figures de l’amateur. Formes, objets, pratiques de l’amour de la musique aujourd’hui. – Paris : La documentation française, 2000. – 291 p. : bibliogr.

HENNION (Antoine). – « Ce que ne disent pas les chiffres. Vers une pragmatique du goût » in O. Donnat et P. Tolila (dir.), Les publics de la culture. – Paris : Presses de a FNSP, 2003. – pp.287-304.

HOGGART (Richard). – La culture du pauvre.- Paris : Editions de Minuit, 1970 (1ère édition : 1958 en anglais)

LAHIRE (Bernard). – La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi. – Paris : La Découverte, 2004. – 773 p. : bibliogr.

LEMIEUX (Cyril). – Mauvaise presse. – Paris : Métailié, 2000. – 467 p. : bilbiogr.

MENGER (Pierre-Michel). – Le paradoxe du musicien. Le compositeur, le mélomane et l'Etat dans la société contemporaine. – Paris : Flammarion coll. Harmoniques, 1983

MOULIN (Raymonde). – L’artiste, l’institution, le marché. – Paris : Flammarion, 1992.

PASQUIER (Dominique). – La culture des sentiments. L’expérience télévisuelle des adolescents. – Paris : Ministère de la Culture et de la Communication, Mission du Patrimoine ethnologique coll. Ethnologie de la France, 1999. – 236 p. : bibliogr.

PASQUIER (Dominique). – « La télévision comme expérience collective : retour sur les Mondes de l’Art » in A. Blanc, A. Pessin (eds), L’art du terrain. Mélanges offerts à Howard Becker. – Paris : L’Harmattan, 2004. – 23 p.

PASQUIER (Dominique). – « La « culture populaire » à l’épreuve des débats sociologiques ». – Hermès n°42, 2005. – pp.60-69.

PASSERON (Jean-Claude).- « Portrait de Richard Hoggart en sociologue ». Enquête, n°8, Varia, 1993. – pp. 79-111

PEDLER (Emmanuel). – Entendre l’opéra. Une sociologie du théâtre lyrique. – Paris : L’Harmattan, 2003.

SIRACUSA (Jacques). – Le JT, machine à décrire. Sociologie du travail des reporters à la télévision. – Bruxelles : Editions De Boeck / INA, 2001. – 299 p. : bibliogr.

WOLTON (Dominique). – Eloge du grand public. Une théorie critique de la télévision – Paris : Flammarion, 1993

Déroulement de la journée

9h15 : Ouverture

9h30-10h15 : Philippe Gaboriau (chargé de recherche, CNRS)

10h15-11h : Julie Moreira-Miguel (doctorante, SHADyC)
Le jeune savant et le populisme.

11h : Pause

11h30-12h15 : Tanguy Cornu (doctorant, SHADyC).
Retour sur l'étrange concept de domination symbolique: le cas du tuning.

12h15-13h: Karim Hammou (doctorant, SHADyC).
Comment penser le pouvoir avec Le savant et le populaire ?

Déjeuner

14h30-15h15 : Emmanuel Pedler (directeur d'études, EHESS).
Architectures ordinaires: espaces savants, espaces populaires.

15h15-16h : Derek Robbins (professeur, University of East London)

16h-17h00 : Le Savant et le Populaire à l'épreuve du terrain

Table ronde modérée par Anthony Pecqueux (chercheur en post-doctorat au SENSE)

17h00 :  clôture

Catégories

Lieux

  • SHADyC, Vieille Charité, 3e étage, salle de réunion
    Marseille, France

Dates

  • jeudi 11 décembre 2008

Mots-clés

  • sociologie de la culture, culture populaire, théorie de la légitimité, populisme, misérabilisme, méthodologie

Contacts

  • Tanguy Cornu
    courriel : tanguy [dot] cornu [at] univ-avignon [dot] fr

URLS de référence

Source de l'information

  • Tanguy Cornu
    courriel : tanguy [dot] cornu [at] univ-avignon [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Le savant et le populaire, 1989-2008, retour sur un débat en suspens », Journée d'étude, Calenda, Publié le lundi 10 novembre 2008, http://calenda.org/195799