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La trahison au regard des sciences sociales

Appel à communication et à contribution - Colloque international, Nancy, septembre 2009

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Publié le mardi 28 octobre 2008 par Delphine Cavallo

Résumé

La trahison est un phénomène peu traité par les sciences humaines et sociales. Peu d'ouvrages, d'articles ou de colloques sont en effet consacrés à cette question. Ceci est d'autant plus étonnant que la trahison est un phénomène courant, ou en tous cas, moins exceptionnel qu'on ne le croit généralement : de la vie quotidenne aux relations internationales, la trahison peut en effet investir toute forme de lien basé sur la confiance et la loyauté. Ce colloque ainsi que l'ouvrage collectif auquel il donnera lieu, ambitionnent donc de combler le déficit de connaissances sur la trahison en proposant un état des lieux des recherches menées sur cet objet dans le champ des sciences sociales. Ils seront l'occasion de confronter analyses, enquêtes et perspectives sur la trahison.

Annonce

La trahison est un phénomène peu traité par les sciences humaines et sociales. Peu d'ouvrages, d'articles ou de colloques sont en effet consacrés à cette question. Ceci est d'autant plus étonnant que la trahison est un phénomène courant, ou en tous cas, moins exceptionnel qu'on ne le croit généralement: il nous est tous arrivé d'être trahi ou de trahir à notre tour. De révéler un secret, d'être infidèle, d'être pris dans des loyautés conflictuelles ou de faire défection. De même, les figures de l'escroc, de la balance, du déserteur, du "collabo" ou de la "girouette" imprègnent notre histoire collective. Sans parler de ces personnages dont le nom est désormais à jamais associé dans notre mémoire à leur trahison réelle (de Judas à Philby) ou supposée (Dreyfus). L'étiquette de "traître !" semble d'ailleurs inhérente au jeu des passions politiques. Autre indication révélatrice de la prégnance de la trahison: le fait qu'elle soit aussi présente dans l'imaginaire social. Peu de contes et de mythes, de religions et de "grands récits" dont elle ne soit absente. Quant à l'univers fictionnel, il est lui aussi saturé de références à ce thème, certaines œuvres étant parfois exclusivement articulées autour d'une trahison. C'est un des paradoxes de ce phénomène d'être à la fois présent à toutes les échelles du social (de la vie quotidienne à l'imaginaire), d'investir ainsi potentiellement toute forme de lien (de l'amitié aux relations internationales) et d'être en même temps relativement absent des discours savants.

Ceci est d'autant plus étonnant que la trahison met en jeu des questions essentielles. La trahison nous permet par exemple d'interroger les rapports entre les individus et les ensembles dont ils sont membres, en questionnant ce qu'il en est de l'appartenance et du lien. En effet, la rupture qu'implique toute trahison suppose toujours la préexistence d'un lien. Pour cette raison, la trahison hante de nombreuses relations, même en tant que possibilité ou fantasme. Nous pourrions d'ailleurs parler en ce sens d'une fatalité de la trahison. Cependant tout type d'interaction ou de lien ne peut donner lieu à une trahison: celle-ci peut être définie sommairement comme la rupture d'un lien ou d'une relation basés sur la confiance et la loyauté. Ce qui restreint parfois considérablement le champ de la trahison.

D'autre part, la trahison est bien souvent une question relative aux normes et aux modes de vie du groupe considéré comme le montrent certaines études sur l'infidélité et sa perception dans les relations amoureuses ou conjugales. Enfin, et ces cas sont récurrents dans l'histoire, la trahison semble parfois une question de point de vue voire de rapport de force (un traître aux yeux d'un collectif peut passer pour un héros aux yeux d'un autre s'il reçoit reconnaissance et soutien: cas des dissidents passés à l'ouest à l'époque soviétique). Ceci tend à montrer qu'un certain nombre d'éléments contextuels ont une influence non négligeable dans la qualification de certaines ruptures comme "trahisons". Nous serons donc amenés à poser la question: la trahison présente-t-elle une structure ou une forme invariante, ou n'est-elle qu'une construction soumise aux aléas politiques, culturels, historiques et sociaux ?

On rappellera également que la trahison nous permet de comprendre comment les ensembles sociaux se maintiennent ou tentent de se maintenir, et surtout d'appréhender comment ils se constituent, se développent et se différencient. En effet, même lorsque nous l'isolons comme un "moment" particulier pour les besoins de l'analyse, la trahison reste avant tout mouvement, processus, dynamique. Elle est une fin et un début puisque toute trahison implique le reniement d'un lien au profit d'un autre: la trahison nous permet ainsi de saisir sous un autre angle le changement social et la création des ensembles sociaux. Par ailleurs, la trahison est un puissant facteur d'individualisation. Le moment de la trahison fait toujours du traître un individu singulier: non seulement en raison de sa trajectoire et de sa situation, entre rupture et affiliation, mais aussi de part la stigmatisation duelle dont il est presque toujours la cible.

Enfin, la trahison nous permet d'appréhender les réactions sociales aux ruptures et la manière dont tout ensemble social cherche à s'en prémunir. En effet, la rupture qu'implique toute trahison, "frappe de stupeur" (Olender) et "met en crise" (Kaes) aussi bien l'individu que l'ensemble dont il est membre. En bouleversant l'ordre des choses, en suscitant désarroi et émotions, la trahison oblige les protagonistes à interroger leurs liens, à les penser (panser) mais aussi à se protéger contre une telle éventualité: la trahison ne pousse donc pas seulement à une réflexion sur le traître (la question du pourquoi et des motivations de la trahison), elle accroît paradoxalement la réflexivité des collectifs concernés et leurs savoirs sur eux-mêmes.  

 Ce colloque ainsi que l'ouvrage collectif auquel il donnera lieu - ambitionnent donc de combler le déficit de connaissances sur la trahison en proposant un état des lieux des recherches menées sur cet objet dans le champ des sciences sociales. Ils seront l'occasion de confronter analyses, enquêtes et perspectives sur la trahison, et viseront tout particulièrement à croiser les regards disciplinaires sur cette thématique et les questions qu'elle soulève.

 Les contributions proposées pourront explorer les points suivants :

 - Les représentations du traître et de la trahison d'hier à aujourd'hui: l'appréhension des représentations de la trahison et des figures qui l'incarnent peut nous permettre de comprendre comment celles-ci ont émergées puis évoluées au cours des temps et au fil des contextes. Il s'agira notamment de déterminer dans quelle mesure ces représentations imprègnent encore l'imaginaire contemporain. Les contributions pourront examiner quelques trahisons célèbres, mythiques ou réelles. Ce qui sera l'occasion de retracer la sociogenèse de cette notion, et de comprendre les actions que la trahison qualifiait alors et les sens auxquels elle renvoyait. Ceci nous aidera peu à peu à appréhender le sens contemporain de la trahison.

 - Les formes de la trahison: les contributions pourront s'atteler à décrire, analyser et explorer les différentes formes ou manifestations de la trahison (de l'infidélité à la "haute-trahison" en passant par la défection, la révélation d'une information et la "collaboration"). Elles viseront notamment à répondre aux questions: peuvent-elles se ramener à des formes typiques, dominantes et / ou récurrentes ? Désignent-elles toujours les mêmes pratiques ou actions ? Gardent-elles la même signification ? Impliquent-elles systématiquement la rupture d'un lien basé sur la confiance et la loyauté comme l'avancent certains chercheurs ?

Une caractéristique de la trahison ne manquera pas d'être discutée: en dépit de ses diverses manifestations, il apparaît pour le moins clairement que toute trahison révèle la même configuration. Dit rapidement, que l'on parle d'individus ou de collectifs, il faut être trois pour trahir (le traître, le trahi et celui au profit duquel se fait la trahison). Quel que soit son "contenu" ou son objet, la trahison présenterait toujours une structure ternaire ou triadique. En ce sens, il n'est peut être pas abusif de parler du caractère universel de celle-ci. Cependant, la trahison n'échappe pas pour autant à l'indexicalité: lorsque l'on évoque la figure du traître "bouc émissaire", lorsque l'on prend en compte le tiers (individu ou collectif) auquel bénéficie la trahison, lorsque l'on examine comment la qualification de "trahison" est convoquée lors de situations conflictuelles, il semble que celle-ci soit toujours dépendante à un degré ou à un autre des rapports de force qui se jouent entre ses différents protagonistes. Il s'agira donc de déterminer comment et en quoi le contexte est susceptible d'affecter sa forme, sa signification ou sa perception par les acteurs sociaux.

 - L'expérience de la trahison: évoquer l'expérience de la trahison, c'est bien évidemment rappeler que celle-ci met aux prises des acteurs sociaux: c'est donc insister sur le fait que toute trahison implique une dimension vécue et qu'à ce titre, elle est aussi pensée, narrée et reconstruite par ces mêmes acteurs. Ainsi, afin de relater cette expérience, il s'agira de se placer tour à tour du point de vue de l'ensemble des protagonistes d'une trahison. Les contributions viseront entre autre à comprendre ce qui se joue - tant d'un point de vue psychologique que sociologique – au moment où une rupture est perçue par un sujet ou un groupe comme une trahison. Les travaux existants à ce sujet insistent sur le fait que celle-ci est ressentie comme une violence et qu'elle provoque blessures et crises psychiques: est-ce toujours le cas ? On veillera donc à appréhender comment le groupe ou les individus réagissent à une trahison: l'on pourra examiner la question du pardon mais aussi, bien évidemment, celle de la sanction. En articulant ces "réponses sociales" à la manière dont les groupes et les individus cherchent à se protéger et à se prémunir contre la trahison, il s'agira d'évoquer plus généralement les procédures qui permettent aux ensembles sociaux de se maintenir et de limiter les situations disruptives (serments, secrets professionnels, rituels sociaux…). L'on s'intéressera bien évidemment à la perspective du traître: quelles raisons poussent celui-ci à trahir ? Que ressent-il au moment de sa trahison ? Quelles sont les conséquences psychiques et sociales de son acte ? Les contributions pourront tout aussi bien appréhender la manière dont le "traître" cherche à déjouer la stigmatisation et les sanctions dont il est l'objet, que les stratégies qu'il est susceptible de mettre en oeuvre pour légitimer son action. Enfin, l'on s'intéressera au tiers auquel la trahison bénéficie: en quoi son expérience diffère-t-elle des autres acteurs en présence ? Comment joue-t-il sur la situation et sa définition ?

 - Trahison et dynamique sociale: la trahison nous permet également d'envisager autrement la question du changement (social, politique, culturel…). En effet, la focalisation sur l'aspect dramatique et spectaculaire de toute trahison ne doit pas faire oublier sa dimension instituante et créatrice (regénération du lien social). Et de ce point de vue, la trahison est un objet particulièrement intéressant puisqu'elle implique toujours deux moments: au temps du reniement et de la rupture succède celui, tout aussi important, de l'alliance ou de l'affiliation. Il y a donc bien une "valeur de lien" dans toute trahison (ce qui d'ailleurs, la rapproche du don). Si la trahison introduit de la discontinuité, et donc de l'histoire, elle peut être un geste fondateur et instituant: pensons par exemple au cas des dissidences politiques ou religieuses. Il faudra donc se pencher sur les rapports étroits qu'entretiennent trahison et création. Les contributions pourront aussi questionner le processus d'individualisation à l'aune de la trahison (la trahison comme facteur d'individualisation ?).

 - Trahison, confiance et loyauté: tout traître se joue à sa manière des appartenances. Toute trahison suppose une rupture du lien social. C'est-à-dire aussi, si l'on y réfléchit bien, une rupture avec les conventions, normes et autres pactes implicites ou explicites partagés par les membres d'un même cercle social. La trahison implique leur violation ou leur transgression et peut donc à ce titre être considérée comme une forme de déviance. La trahison peut ainsi être envisagée comme un excellent révélateur des routines et des conventions qui conditionnent l'émergence et la conservation du lien social et garantissent le "bon déroulement" des échanges. Les contributions intéressées par cette question pourront explorer les rapports étroits qu'entretiennent trahison, confiance et loyauté. On s'attachera notamment à montrer en quoi les mutations et les transformations actuelles des formes de confiance et de loyauté bouleversent le champ de la trahison et en affectent ses formes. Il s'agira aussi de questionner les relations entre mensonge, double-jeu et trahison, afin de percevoir de quelle manière ces éléments que nous associons si souvent dans nos représentations peuvent être imbriqués.

 Date du colloque: Vendredi 18 septembre 2009

 Date limite de soumission des propositions et contributions (les auteurs sont invités à proposer un titre et un résumé succinct): 30 janvier 2009

 Contact: sebastien.schehr@univ-nancy2.fr

Lieux

  • Université de Nancy 2
    Nancy, France

Dates

  • vendredi 30 janvier 2009

Mots-clés

  • trahison, confiance, loyauté, ruptures, dissidence, défection, renégat, espionnage, secret, lien social, délation, informateurs, conversions, conflits de loyauté

Contacts

  • Schehr Sébastien
    courriel : sebastien [dot] schehr [at] univ-nancy2 [dot] fr

Source de l'information

  • Sébastien Schehr
    courriel : sebastien [dot] schehr [at] univ-savoie [dot] fr

Pour citer cette annonce

« La trahison au regard des sciences sociales », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 28 octobre 2008, http://calenda.org/195818