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Publié le vendredi 05 décembre 2008 par Marie Pellen

Résumé

Après de longs siècles lors desquels le monde était en ordre, et où des instances supérieures (la religion, le roi...) en garantissaient le sens, la « modernité » affronte un paysage problématique. En effet, le retrait du sacré, la délégitimation du politique et, plus généralement, la perte des repères conduisent à une interrogation sur l'absence de sens et sur la possibilité de vivre dans un monde déserté.

Annonce

I. Présentation générale

Après de longs siècles lors desquels le monde était en ordre, et où des instances supérieures (la religion, le roi...) en garantissaient le sens, la "modernité" affronte un paysage problématique. En effet, le retrait du sacré, la délégitimation du politique et, plus généralement, la perte des repères conduisent à une interrogation sur l'absence de sens et sur la possibilité de vivre dans un monde déserté.

On est donc réduit à constater l'état des choses, dès lors que se sont éloignés les grands discours (la métaphysique, notamment) grâce auxquels il était possible d'interpréter le réel. Il revient peut-être à la littérature de rendre compte du monde quand il est livré à lui-même, mais on peut se demander si une telle désertion/désertification est véritablement tenable et quels effets de retour elle peut engendrer.

Là est l’un des aspects par le biais duquel l’Equipe de Recherche en Civilisation et Littérature de Sfax a tenté d’abord d’explorer le phénomène de la crise du sens. La contribution de nombreux enseignants chercheurs aux « ça me dit de l’Ercilis » consacrés en 2007 à ce thème a permis de mettre en lumière la complexité d’une question de grande actualité économique et sociale et de révéler toute l’ampleur pluridisciplinaire de l’objet d’étude. La IIIe Conférence internationale que l’Ercilis se propose d’organiser en collaboration avec l’Institut Supérieur des Langues Appliquées aux Humanités de Tozeur (Université de Gafsa), l’Association Joussour Ettawassol et plusieurs structures de recherche tunisiennes et étrangères se situe dans ce champ réflexif. Elle ambitionne de proposer un état des lieux des recherches menées sur la crise du sens et de confronter analyses, enquêtes et perspectives  à partir de cinq axes principaux :

1. Religion, sacré, spiritualité

2. Politique, économie et société

3. Arts, littérature

4. Langage, communication, information

5. Philosophie et anthropologie

II. Description des axes 

1. Religion, sacré, spiritualité

« Le fait religieux » a des ancrages historiques très différents. Le retour dont il fait l’objet actuellement donne lieu à de multiples interprétations. Les politiques et les défenseurs de la post-modernité préfèrent expliquer la réémergence du sacré par la fin des grandes idéologies. L'éclatement du savoir autant que l'accord unanime sur la fécondité des approches interdisciplinaires ou encore la réflexion sur les changements de paradigme confère à l'expression "fin des certitudes" une vitalité sans cesse croissante. Revisitée, la religion serait-elle une ferme réplique à cette perte du sens, à ce vide ontologique pour ne pas dire à cette absence de la vérité?

2. Politique, économie et société

 Aujourd’hui, en ces temps caractérisés par l’effondrement des systèmes et des organisations fondés sur des idéologies héritées de la Révolution industrielle du XIXe siècle et par l’essor d’une « réalité intégrale »[1] symptomatique d’une virtualité triomphante, remodelant les rapports humains, les catégories traditionnelles du politique ne permettent plus de rendre compte des mutations en cours : les enjeux relèvent en effet d’autres champs et domaines que ceux qui ont polarisé les luttes et les affrontements qui ont agité et ensanglanté le siècle dernier. C’est ainsi que les sphères du public, du privé et de l’intime tendent à être redéfinies. Elles sont devenues l’une des scènes de cette « saison d’anomie » (Wole Soyinka), où se donnent à voir les contradictions qui travaillent et déterminent les changements affectant le régime général des formations économiques et sociales et l’économie psychique des individus qui la composent.

C’est la conséquence majeure des évolutions qui, au tournant des XXe et XXIe siècles, ont ruiné toute possibilité de saisie « pleine » et « totale » du sujet, attendu qu’elles étaient en germes dès l’entre-deux-guerres, lorsque « l’homme sans qualité » (Robert Musil) de la société de masse (Hannah Arendt) s’apprêtait à disparaître de l’horizon humain dans les camps de la mort et sous un déluge de bombes puis, au lendemain de la Libération et de la défaite de la « bête immonde » à parachever son aliénation dans le mirage d’une consommation effrénée et sous l’emprise des objets et de la marchandise.

Ces mutations considèrent de plus en plus le corporel et le vivant comme des prothèses annexées et intégrées aux réseaux « informationnels » structurant les relations humaines, politiques et sociales, et réduisent le charnel à un signifiant refermé sur lui-même, non plus à un signe, mais à un simulacre.

Si l’histoire des hommes se confond bien avec celle de leurs rapports à la technique, on a souvent traduit cette proximité ambivalente par des représentations qui l’exprimaient soit en des termes prométhéens soit à partir d’une vision « catastrophiste », souvent réactionnaire, de l’Histoire. Dans tous les cas, le dualisme à l’endroit du corps décrit comme la « prison de l’âme » (Platon, Phédon), et en passant par Descartes et son Traité de l’homme, a induit une vision de l’humain empruntant au modèle de l’enveloppe (on dirait désormais du packaging) et de la mécanique. Cette dichotomie a conduit à considérer les hommes concrets, certes distingués des « animaux-machines », comme participant d’un appareillage hybride associant la sensibilité et l’intellection au « machinique ». Aujourd’hui, avec le développement des biotechnologies et de l’intelligence artificielle, beaucoup se demandent si l’avenir de l’humanité n’est pas nécessairement bionique et si le cyborg n’est pas en passe de supplanter l’homo sapiens sapiens.

En réalité, l’humanité est peut-être moins malade de la technique que d’elle-même puisque la voici de moins en moins capable de cantonner celle-ci à une fonction supplétive et que, sous la pression de l’intelligence artificielle qu’elle a conçue, elle vit « parasitée dans ses langues et dans son rapport au corps par les moyens de la technique »[2]. Les menaces qui pèsent sur la culture et la civilisation, voire sur la planète « globalisée et mondialisée », résultent de choix qui les ont engagées à produire elles-mêmes les forces qui les dérèglent et les submergent, à la façon d’un organisme privé de ses défenses immunitaires par une infection virale.

Si comme l’affirment Gilles Deleuze et Félix Guattari, « tout fait machine »[3], c’est bien parce que tout découle d’une production qui, dans la sphère sociale comme dans celle du désir, est toujours organisée à partir d’un couplage associant une « machine-source » d’où émane un flux, et une « machine-organe » qui intervient pour couper son écoulement[4].

Par conséquent, la vérité du monde, des individus et de leurs relations peut être restituée en une formule, comme celle de Deleuze et Guattari selon laquelle « le réel flue »[5]. Dans ces conditions, la récente campagne publicitaire de la marque Diesel[6] exprime à la perfection ce qui est en jeu dans et par le capitalisme de l’information, en l’occurrence une confrontation continue des « étants » que nous sommes aux limites lesquelles projettent du côté de la schizophrénie et de la gestion et du contrôle précisément des « flux ».

3. Arts, littérature, culture

La recherche sur les représentations revêt un caractère à la fois fondamental et appliqué et fait appel à des méthodologies variées (études de terrain, enquêtes, observation participante, analyse documentaire et de discours, etc.) Elle aborde des domaines multiples : littéraires, (socio) linguistique, pragmatique, (socio)culturel, sociologique, psychologique, éducatif…. Autant d'éléments qui attestent de la fécondité de la notion de représentation, de sa maturité scientifique et de sa pertinence pour traiter le rapport dialectique entre langue et société, entre texte et contexte, entre communication et culture, pour identifier et décrire les stratégies discursives, explicites ou implicites, qui sont mises au service des différents types de discours que l'on peut observer.

4. Langage, communication, information

En linguistique contemporaine, de plus en plus de théories ont recours à la formalisation. Si certaines composantes de la linguistique, telles que la morphologie ou la syntaxe,  s’y prêtent aisément, l’analyse formelle du sens est une tâche beaucoup plus complexe, qui rouvre le débat autour des questions les plus fondamentales : Qu’est-ce que le sens ? Comment le représenter ?

Les solutions varient en fonction des théories et des applications. En ce qui concerne les théories, on peut identifier au moins quatre approches, chacune mettant l’accent sur un aspect différent du sens :

o       les théories dites ‘référentielles’, où le sens est identifié au référent ;

o       les théories dites ‘conceptuelles’, qui situent le sens du côté du concept ;

o       les théories dites ‘structurales’, où le sens est défini par différentiation à l’intérieur du système linguistique ;

o       les théories dites ‘contextuelles’, qui identifient le sens à son usage.

A l’exception des théories structurales, toutes les autres font appel à des critères extralinguistiques : le monde extérieur, l’univers intérieur de l’homme, la cognition, la situation d’énonciation... Autant d’éléments difficiles à formaliser.

En ce qui concerne les applications, l’information sémantique sera sélectionnée et représentée différemment pour les besoins d’un dictionnaire électronique, d’un outil de recherche ou d’extraction d’informations, ou encore d’un traducteur automatique. Mais là encore, l’étape de la formalisation sémantique s’avère nécessaire.

Le foisonnement des théories et des modèles faisant s’entremêler les éléments linguistiques et extralinguistiques peut être perçu comme une perte de repères, mais aussi comme le questionnement d’un domaine en plein développement. Peut-on donc parler d’une crise du sens en linguistique ?

Pour faire le point sur cette question, nous souhaitons réunir les contributions portant sur la relation entre la sémantique et l’extralinguistique et sur la formalisation du sens à différents niveaux d’analyse (mot, phrase, texte). Les interventions pourront aborder ces problématiques d’un point de vue théorique ou applicatif, à travers des données mono- ou multilingues.

5. Philosophie et anthropologie

En tant que discipline réflexive, la philosophie permet de penser les manifestations contemporaines de la crise du sens, mais elle est elle-même affectée par cette crise. À sa mort en 1900, Nietzsche légua au XXème siècle sa critique des valeurs et sa mise en cause de l’idée même de vérité présentée par lui comme idole de la philosophie. De la Destruktion heideggérienne destinée à reconduire à cet oublié de la métaphysique occidentale qu’est la question de l’Etre, à la déconstruction selon Derrida qui met en cause les grands couples conceptuels sur lesquels repose la philosophie occidentale (être / non être, vrai / faux, authentique /inauthentique, etc.), en passant par les analyses d’Horkheimer et d’Adorno diagnostiquant l’échec de l’Aufklärung et l’autodestruction de la raison, le XXème et le début du XXIème n’en finissent pas de décliner cette crise du sens à l’intérieur de la philosophie. À partir de ce constat, plusieurs questions se posent : d’où se placer pour poser la question du sens si les instruments conceptuels pour le faire sont ainsi mis en cause ? Une telle mise en cause de la rationalité affecte-t-elle toute la philosophie ? La philosophie peut-elle sans se nier effectuer cette dénonciation de la rationalité ?

Etats de crise ? Opportunités des crises ? Sens ? Sens du sens ? Théories du sens ? Signes et sens ? Désordres du sens ? « Itinérance du sens » ? Naissance du sens ? Vie du sens ? Perte du sens ? Défi du sens ? Territoires du sens ? Construction du sens ? Invention du sens ? ... Questions qui méritent débat.

III. Renseignements pratiques 

La Conférence « La crise du sens » se déroulera du 3 au 6 mars 2009, à l’Hôtel El Mouradi, à Tozeur (Sud tunisien). Elle comprendra :

-         quatre demi-journées de communications et de débats ;

-         une rencontre « Jeune chercheurs » ;

-         une excursion dans le désert tunisien, à Ong El Jemal.

Les communications se feront en français, arabe et anglais.

Principales échéances

- 15 janvier 2009 : rentrée des propositions de communications et pré-inscription.

- 31 janvier 2009 : notification de la liste des communications acceptées.

- 20 février 2009 : publication du programme et inscriptions définitives.

- 28 février 2009 : rentrée des textes provisoires pour les pré-actes et clôture des inscriptions définitives.

IV. Droit d'inscription

Un droit d'inscription forfaitaire de 150 dollars (200 dinars tunisiens) sera demandé aux participants. Ce droit d'inscription inclut :

·            le programme de la Conférence ;

·            le recueil des résumés ;

·            les pauses café ;

·            l’hôtel en demi-pension pendant les 4 jours de la Conférence ;

·            la participation à la rencontre « Jeunes chercheurs » qui se tiendra en marge de la Conférence ;

·            l’excursion dans le désert tunisien, à Ong El Jemal ;

V. Instructions pour la présentation des propositions de communications

1. Les auteurs de communications feront parvenir leur proposition pour le 15 janvier 2009 au plus tard par courrier électronique, dans un fichier joint,  sous la forme suivante :

- La première page comprend le titre de la communication, la section à laquelle elle est destinée, le(s) nom(s) de(s) auteur(s) et leur affiliation, l’adresse postale et électronique, le téléphone et le fax de l’auteur à qui la  correspondance doit être adressée ;

- La deuxième page contient uniquement le titre de l’article et un résumé de 3000 signes maximum (sans le nom de l’auteur ou des auteurs).

2. Les doctorants qui désirent participer à la rencontre « Jeunes chercheurs » seront invités à y présenter et exposer leurs travaux au moyen de posters et matériel multimédia. Les présentateurs doivent être inscrits avant le 31 janvier 2009.

Comité scientifique 

Hédia Abdelkéfi (ERCILIS - Université de Sfax), Mohammed Ben Ayed (METINT - Université de Sfax), Nizar Ben Saad (Université de Gafsa), Taieb Bouderbela (Université d'Algerie), Sylviane Cardey (Centre Tesnière - Université de Franche-Comté, Besançon), Jean-Michel Devesa (LAPRIL, Université Michel Montaigne de Bordeaux 3), Abdelfetah Ghrobel (CODECI-Université de Sfax), Abdelwahed Mabrour (LERIC-Université Chouaïb Doukkali, El Jadida. Maroc), Jean-François Mattéi (Professeur émérite, Université de Nice-Sophia Antipolis), Gérard Peylet (LAPRIL, Université Michel de Montaigne, Bordeaux 3), Jacques Poirier (Université de Bourgogne), Carole Talon-Hugon (CRHI-Université de Nice-Sophia Antipolis), Mounir Triki (GRAD, Université de Sfax), Myriam Watthee-Delmotte (FNRS et CRI-Université de Louvain-La Neuve - Belgique).

Comité d’organisation

Lazhar Aydi (ERCILIS, Université de Sfax), Azza Ben Youssef (Université de Gafsa), Mohamed Boussarsar (ERCILIS, Université de Sfax), Karima Bouzguenda (ERCILIS, Université de Sfax), Abir Derbel (ERCILIS, Université de Sfax), Chokri Hammami (ERCILIS, Université de Sfax), Wafa Dammak (ERCILIS, Université de Sfax).

Contact : ercilisens@gmail.com  (Hela Fourati et Mohamed Boussarsar)

Site de l’ERCILIS    http://www.ercilis.flshs.rnu.tn/

Coordinatrice de la Conférence : Hédia Abdelkéfi



[1].Se reporter aux analyses de Jean Baudrillard, La Transparence du mal, Essai sur les phénomènes extrêmes, Paris. Ed. Galilée, 1990.

[2].Avital Ronell, American Philo, Entretiens avec Anne Dufourmantelle, Paris, Stock, 2006, p. 12.

[3].Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, Capitalisme et schizophrénie, (1972-1973), Paris, Editions de Minuit, 1992, p. 8.

[4].Gilles Deleuze, Félix Guattari, Op. cit., p. 43.

[5].Ibidem, p. 43.

[6].Cette campagne exploite des « visuels » accrocheurs (des modèles suggestifs) à ce texte rédigé en anglais :

“Are you alive ?

Fuel for live.

The fragance by Diesel.

Use with caution. »

Lieux

  • Tozeur (Tunisie)
    Tozeur, Tunisie

Dates

  • jeudi 15 janvier 2009

Mots-clés

  • spiritualité, religion, sacré, politique, économie, société, arts, littérature, culture, langage, communication, information, philosophie, anthropologie

Contacts

  • Mohamed Boussarsar et Hela Fourati ~
    courriel : ercilisens [at] gmail [dot] com

URLS de référence

Source de l'information

  • Abdelkéfi Hédia
    courriel : abdelkefi [dot] hedia [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« La crise du sens », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 05 décembre 2008, http://calenda.org/196139