AccueilLittérature pamphlétaire et littérature politique clandestine (1650-1750)

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Publié le lundi 27 avril 2009 par Marie Pellen

Résumé

Ces journées d'étude partiront d’une réflexion sur le vaste corpus de libelles et de satires publiés sous le règne personnel de Louis XIV (notamment contre le Roi, sa politique et son entourage). On cernerait comment ils traitent un certain nombre d'éléments d'ordre théologico-politique (philoprotestantisme, projansénisme, anti-jésuitisme, oecuménisme, tolérantisme, irénisme) ou politique (anti-bellicisme, anti-absolutisme, républicanisme, anti-aulicisme, travail sur la référence machiavélienne, sur les notions de raison d'État et de raison d'intérêt, critique de l'hyperfiscalité et des partisans). Mais il s'agirait aussi d'orienter le propos vers une approche générique et chronologique beaucoup plus large de la littérature clandestine à connotation politique de la fin et du tournant du dix-septième siècle : élargir d’une part la réflexion à une littérature interdite, critique ou satirique, mais non strictement pamphlétaire (intrigues galantes et satires de la Cour et des grands, biographies non autorisées, histoire non officielle, tableaux critiques de l'Europe et miroirs des princes, controverses théologiques...) ; d'autre part, poser la question de la postérité des formes et des contenus de cette littérature de libellistes et de publicistes au cours du premier dix-huitième siècle, jusqu'à la Régence, voire aux premières années du règne de Louis XV. Ainsi s’agirait-il de prendre la mesure de l’importance de ces textes non seulement pour l’histoire des idées et ses enjeux, mais pour une juste appréciation des intérêts et des horizons d’attente d’un lectorat très nombreux d’amateurs de livres interdits, simples « curieux » ou libraires avisés : appréciation capitale pour une compréhension en profondeur de l’esprit public à l’âge classique.

Annonce

Journées d’étude interdisciplinaires, 5 et 6 novembre 2009

Equipe “Histoire des représentations” (Université François-Rabelais de Tours)

Date limite des propositions : 30 juin 2009

Lorsque Gui Patin s’offusque, dans une lettre adressée le 7 mars 1668 à son confrère André Falconet, qu’on ait pu condamner son fils, par contumace et pour détention de livres interdits, il évoque trois ouvrages représentatifs au fond des trois grands critères de condamnation frappant les mauvais livres : un livre impie, un livre séditieux, un livre licencieux :

“On a nommé trois livres, savoir, un plein d’impiété ; c’est un livre huguenot intitulé : l’Anatomie de le Messe, par Pierre Dumoulin, ministre de Charenton ; comme si l’inquisition étoit en France ; c’est un livre de six sous. Paris est plein de tels livres, et il n’y a guère de bibliothèques où l’on n’en trouve et même chez les moines ; il y a liberté de conscience en France, et les libraires en vendent tous les jours. Il est même permis à un homme de changer de religion et de se faire huguenot, s’il veut, et il ne sera pas permis à un homme d’étude d’avoir un livre de cette sorte, car il n’en avoit qu’un seul exemplaire. Le second était un livre, à ce qu’ils disent, contre le service du roi ; c’est le Bouclier d’Etat qui s’est vendu dans le Palais publiquement, et auquel on imprime ici deux réponses. Le troisième est l’Histoire galante de la cour, qui sont de petits libelles plus dignes de mépris que de colère. Je pense que ces trois livres ne sont qu’un prétexte, et qu’il y a quelque partie secrète qui en veut à mon fils et qui est cause de notre malheur.” ( Gui PATIN, Lettre du 7 mars 1668, n° 766 de l’édition Reveillé-Parise, 1846, cité par Robert Netz sur le site du CRHL17 de Lausanne.)

Sa réaction indignée est d’autant plus significative qu’elle ignore, ou plutôt feint d’ignorer, le caractère exemplaire de cette triple condamnation, mais aussi que les trois livres incriminés ne sont pas les cas les plus outrés relevant des trois critères de censure implicitement désignés : en cela, Patin témoigne lucidement d’un premier durcissement inopiné, avant bien d’autres, du pouvoir louis-quatorzien en matière de librairie. Il ignore en revanche qu’il discerne là, sur un mode atténué, les prémices des trois grandes veines que toute la littérature pamphlétaire ultérieure va exploiter et explorer inlassablement, sur un mode aggravé et au fil des trente dernières années du règne, visant, à des titres et des degrés divers, le clergé de France, le roi et sa politique, la cour et les grands : les trois prototypes d’une critique respectivement théologico-politique, politico-diplomatique, historico-satirique...
Mais cette tripartition est insatisfaisante et grossière en ce qu’elle rend mal compte de l’effet “massif” de cette littérature dissidente, de la relative interpénétration des différents champs auxquels elle emprunte (politique, théologie, histoire, littérature satirique...) et surtout de la multiplicité des genres et des formes qu’elle hybride : controverses ou réquisitoires politico-religieux d’inspiration huguenote ou philoprotestante, chroniques plus ou moins satiriques de la cour, nouvelles historiques et galantes plus ou moins scandaleuses, gazettes périphériques, politiques et/ou burlesques, manifestes en forme de traités ou de tableaux sur la conjoncture des Etats de l’Europe, prédictions ou spéculations sur les destinées des mêmes Etats, parallèles historiques des princes, mémoires privés apocryphes, biographies non autorisées, romancées ou sarcastiques, faux testaments politiques, correspondances ou relations fictives, parodies de confessions, de bréviaires, de catéchismes, saynètes satiriques et bouffonnes, entretiens aux enfers, désabusés ou sentencieux, comminatoires ou cyniques, sur les affaires et les moeurs du temps... Autant de formes plurielles et croisées qui, sous l’étendard agressif et contondant du libraire fictif Pierre Marteau ou de ses supplétifs, tracent les contours d’une littérature politique dissidente, mais aussi esthétiquement marginale et décalée.
On le comprend : ce problème de limites - hybridation des genres et des formes, frontières incertaines, fluctuantes, entre le licite et l’illicite de textes cultivant toutes les ambiguïtés, multipliant les masques et brouillant les pistes - fait que l’on ne peut traiter du pamphlet que sur le fond plus étendu d’une littérature clandestine et déviante, transgressant les codes et en encodant d’autres qu’il conviendrait de cerner. Une frange de ces textes en effet - qui fondent leur succès sur leur équivocité et le brouillage de leur origine et de leurs enjeux - n’est pas réductible à une littérature strictement pamphlétaire univoque et ciblée. A son tour, la délimitation - et donc la désignation - d’une “littérature clandestine” fait problème par l’ensemble extrêmement vaste et composite qu’elle doit du coup circonscrire. Problèmes de délimitation interne et externe donc de ce vaste corpus ! Force est de constater pourtant une certaine solidarité éditoriale, contextuelle, thématique, idéologique de ces textes, au-delà de leurs formes différentes et de leur composante pamphlétaire ou satirique commune : un Courtilz de Sandras par exemple, rare figure de polygraphe nettement identifiée qui émerge de cette masse d’anonymes, est emblématique des affinités existant entre les formes marginales mentionnées plus haut, parce qu’il les a presque toutes pratiquées. Or Jean Lombard a bien montré que Courtilz - qui a intrigué Bayle et qu’on ne peut désolidariser de ses nombreux émules et suiveurs anonymes - n’est pas seulement un maître d’oeuvre pour la littérature clandestine des trois dernières décennies du règne de Louis XIV. Il est une source de l’histoire officieuse et d’anecdotes pour la génération suivante (Saint-Simon et même Montesquieu ont lu Courtilz !) et plus encore, avec quelques autres, un laboratoire de situations, de thèmes, de techniques pour les publicistes du XVIIIème siècle. Et l’on ne saurait comprendre le phénomène ultérieur des “vies privés” ou des “faux mémoires”, entre histoire et fiction, sans sa médiation et celle de quelques autres initiateurs de cette “histoire critique”, à la fin et au tournant du XVIIème siècle...
Cette journée d’étude aurait, pour une part, l’ambition d’explorer l’inventivité, l’exubérance formelles, et en même temps les solidarités thématiques, contextuelles, idéologiques, de cette littérature clandestine à connotation politique de l’époque louis-quatorzienne. On pourrait mettre en évidence les stratégies, les référents et les visées critiques de ces textes, sous le masque de leur prétention fantaisiste ou sérieuse à l’objectivité et la vérité, sous les phénomènes de brouillage de leur origine et leur façon de cultiver l’ambiguïté, l’allusion ou l’ironie. En particulier, on cernerait comment ils traitent, cryptent et mêlent selon des configurations diverses un certain nombre d’éléments, d’ordre théologico-politique (philoprotestantisme, projansénisme, anti-jésuitisme, oecuménisme, tolérantisme, irénisme...) ou d’ordre plus strictement politique (anti-bellicisme, anti-mercantilisme, anti-impérialisme, anti-absolutisme, républicanisme, anti-aulicisme, critique de l’hyperfiscalité et des partisans, travail sur la référence machiavélienne, sur les notions de raison d’Etat et d’intérêt...). Et il faudrait déterminer dans quelle mesure les satires, galantes ou bouffonnes, s’inscrivent dans ce paysage critique, quelle est leur “valeur ajoutée” (schématisation des caractères, privatisation des conduites, sexualisation, rhétorique de l’insinuation...). Cela impliquerait une recontextualisation et un réexamen plus collectif des enjeux d’un tel corpus...
Mais du coup il conviendrait de se poser la question de l’évolution de ces enjeux. D’un siècle à l’autre, il s’agirait d’ouvrir des perspectives et, là aussi, de jeter des ponts entre une littérature strictement pamphlétaire, une littérature plus largement marginale ou déviante, et les formes licites d’une littérature avec privilège qu’elles détourneraient ou informeraient. En effet, la seule façon de prendre la mesure du vaste corpus évoqué plus haut en sortant de l’éternelle problématique des genres serait de voir comment évoluent ses thématiques et ses stratégies, ses cibles et ses griefs. Autrement dit, qu’est-ce que la production clandestine du premier dix-huitième siècle doit ou ne doit pas aux libelles politiques, aux ouvrages historico-satiriques, aux expressions les plus marquantes de la production marginale et proscrite du règne de Louis XIV ? Quels horizons nouveaux se font jour, comment les lignes se déplacent-elles, pour le pamphlet politique et au sein de la littérature clandestine ? Et c’est sans doute à partir du déplacement des thématiques et des cibles que l’on pourrait esquisser les hypothèses, toujours périlleuses, sur les fonctions et les publics. Naturellement, il ne sera pas requis de chaque intervention singulière qu’elle trace de telles perspectives. Si des perspectives nouvelles devaient se dégager, ce serait à partir de points de vue particuliers sur tel ou tel auteur réel ou supposé, sur telle ou telle question, sur tel ou tel contexte, et en ne préjugeant surtout pas de l’incontournable, mais délicate, question des ruptures et des continuités...
La séquence temporelle retenue s’étendra des lendemains de la Fronde et de la prise de pouvoir de Louis XIV (1653-1661) à la veille de la mort de Fleury et de la paix d’Aix-la-Chapelle (1743-1748) et laissera de côté, à ses marges, des séquences bien connues et étudiées de la production pamphlétaire. Ainsi s’agirait-il de faire droit à près d’un siècle de littérature clandestine...

Journées d’étude interdisciplinaires organisées par Jean-Jacques Tatin-Gourier et Pierre Bonnet.
Elles se tiendront à Tours les 5-6 novembre 2009.

Les textes des communications seront publiés ultérieurement dans les Cahiers d’histoire culturelle de l’Université François-Rabelais de Tours.

Prière d’envoyer vos propositions de communication, d’environ 250 mots, accompagnées de vos coordonnées (adresse personnelle, adresse électronique, université ou équipe de rattachement, références), avant le 30 juin 2009, aux deux adresses suivantes :

  • Jean-Jacques Tatin-Gourier (Tatingourier@aol.com)
  • Pierre Bonnet (pmp.bonnet@free.fr)

Lieux

  • Université François-Rabelais
    Tours, France

Dates

  • mardi 30 juin 2009

Mots-clés

  • Louis XIV, pamphlets, satires, gazettes, livre interdit, théologico-politique, tolérance, révocation

Contacts

  • Jean-Jacques Tatin
    courriel :
  • Pierre Bonnet
    courriel : pmp [dot] bonnet [at] free [dot] fr

Source de l'information

  • Pierre Bonnet
    courriel : pmp [dot] bonnet [at] free [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Littérature pamphlétaire et littérature politique clandestine (1650-1750) », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 27 avril 2009, http://calenda.org/197064