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Hybridation des imaginaires religieux et politiques

Sous la direction d’Ariane Zambiras et Jean-François Bayart

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Publié le mardi 26 mai 2009 par Delphine Cavallo

Résumé

Une lecture possible des relations entre religion et politique consiste à les appréhender sous l’angle du conflit entre deux (ou plusieurs) camps en concurrence pour imposer leur définition du vivre-ensemble. Les terrains d’opposition sont nombreux, hier et aujourd’hui. On pense à la guerre des deux France et aux remous contemporains autour de l’idée d’une renégociation de la laïcité ; au durcissement du camp laïc en Turquie après l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan ; à l’idée d’une guerre culturelle aux Etats-Unis entre un Jesusland conservateur au sud et une Amérique athée progressiste des côtes (...)

Annonce

Avec la présence de Fariba Adelkhah (Sciences Po - CERI)   - Jean-François Bayart (Sciences Po & CNRS - CERI) - Yves Déloye  (Paris I, AFSP)  - Denis Lacorne (Sciences Po - CERI)  - Kathy Rousselet (Sciences Po - CERI) - Céline THIRIOT (IEP Bordeaux - CEAN) (liste complète des participants sur le programme téléchargeable depuis l’annonce)

Cette Journée d’Étude, organisée avec le concours du GRESCOP de l’AFSP, du FASOPO, et du LaSSP - IEP de Toulouse.

 

Une autre lecture, plus mécaniste et souvent quantitative, cherche à mesurer l’impact des variables supposées mesurer la religiosité des personnes (la fréquentation des lieux de culte, le type de confession) sur leur comportement politique (le vote et l’affiliation partisane par exemple). En langage autochtone, le facteur religieux est recodé en une série de « variables indépendantes » dont on calcule l’impact statistique sur les « variables dépendantes » (le comportement politique des personnes). Ce second type d’approche, qui peut être utile dans une perspective de stratégie électorale, fait à quelques exceptions près (Hout et Fischer 2002, 181), porter l’analyse de manière unidimensionnelle sur l’influence que la pratique religieuse exerce sur le comportement politique, mais ne permet pas de penser la réciproque, c’est-à-dire comment les convictions politiques peuvent guider les pratiques religieuses.

Un troisième type d’approche prend pour point de départ l’enchevêtrement des socialisations civique et religieuse. Yves Déloye analyse ainsi la socialisation religieuse et la socialisation civique comme des « matrices cognitives et identitaires » (2002) imbriquées l’une dans l’autre. Plutôt que de rechercher une modélisation simplificatrice des pratiques qui isolerait deux ensembles de variables (religieuses et politiques), cette approche saisit dans un mouvement englobant les processus d’hybridation entre les deux régimes[1]. Que l’on parle « d’hybridation » (Bayart 1996) ou de « tissage » (Hervieu-Léger 2003) entre les deux régimes (celui du politique et celui du religieux), ce qui nous intéresse ici est de « comparer par le bas » (Bayart 2008) ces processus d’emprunts et d’échanges de motifs dans des sociétés politiques variées. Le terme « motif » est ici à comprendre dans sa pleine polysémie : le motif est la raison d’agir, ce qui pousse à l’action ; mais c’est aussi, dans une acception plus esthétique, un ornement remarquable, une entité particulière, dont la structure pourra être dupliquée, pas forcément à l’identique. Pour ne donner qu’un exemple, on peut citer l’ouvrage de Danièle Hervieu-Léger qui analyse la manière dont « la transposition laïque du modèle ecclésiastique d’encadrement de la société (dont l’Etat lui-même et l’Ecole républicaine sont les indissociables pivots) a permis que l’armature régulatrice issue du catholicisme puisse continuer à fonctionner – de façon ‘invisible’ » (Hervieu-Léger 2003, 95). 

C’est cette piste que nous souhaitons creuser ici, pour dépasser la simple considération d’une instrumentalisation réciproque entre deux types de discours (un personnel politique qui utilise une rhétorique religieuse pour légitimer son action, un personnel ecclésiastique qui utilise la société contemporaine comme repoussoir contre lequel promouvoir ses idées). La focale est ainsi déplacée vers un questionnement sur la nature des « affinités électives » entre les deux régimes, affinités qui s’inscrivent dans les discours mais aussi dans les pratiques et leur matérialité.

De ce déplacement de perspective naissent trois axes qui pourront guider la réflexion. Le premier a trait à l’utilisation de la notion « d’imaginaire » définie par Cornelius Castoriadis comme « la capacité élémentaire et irréductible d’évoquer une image » (1975, 178). Quels sont les gains apportés par un déplacement d’une lecture en termes  de « causalité » et « d’instrumentalisation » entre les deux sphères vers une lecture privilégiant l’hybridation des « significations sociales imaginaires » ? En quoi les notions de « tissage » ou « d’hybridation » nous aident-elles à penser le renouvellement des imaginaires politiques et religieux ?

Le deuxième axe s’intéresse aux outils utilisés pour appréhender ces « significations imaginaires ». Loin de nous en tenir à l’ordre du discours, nous prêterons attention à l’inscription des imaginaires dans la matérialité des dispositifs, des institutions qui les portent, et des politiques publiques qu’elles mettent en place – on pensera à ce prêtre dans une paroisse catholique aux Etats-Unis qui invite ses paroissiens à réfléchir sur l’image paradoxale de la Croix comme symbole de rédemption, et qui ajoute en fin d’analyse que « si Jésus avait été électrocuté sur la chaise électrique, nous aurions tous des petites chaises autour du cou ». On voit bien ici la combinaison du fonctionnel (gestion de la criminalité) et de l’imaginaire (rédemption), caractéristique de l’institution selon Castoriadis (1975, 184).

Enfin, le dernier axe de réflexion vient mettre en relief les deux autres, en proposant l’étude des zones d’ombre, c’est-à-dire l’étude des situations dans lesquelles le tissage ne se fait pas ou plus, où un imaginaire a perdu sa capacité instituante, sa capacité d’agir social, soit parce qu’il n’existe plus qu’à l’état de trace, soit parce qu’un autre imaginaire plus puissant le laisse dans l’ombre.

[1] Nous préférons utiliser le terme « régime » plutôt que celui de « sphère » pour exprimer des manières d’être dans l’action plutôt que des univers hermétiquement clos sur eux-mêmes. Cf. Mart Bax, "Religious Regimes and State-formation: Toward a Research Perspective," Anthropological Quarterly 60, no. 1 (1987) et Laurent Thévenot, "L'action comme engagement," in L'analyse de la singularité de l'action, ed. Jean-Marie Barbier (Paris: Presses Universitaires de France, 1999).

PROGRAMME :

Jeudi 11 juin 2009

 14h15 Introduction de la journée
 
Ouverture :Laure Ortiz, Directrice de l’IEP de Toulouse
Introduction générale : Ariane Zambiras (LaSSP - EHESS) 

15h - 17h15  Session 1 : Religion et modernité politique

Président : Eric Darras (IEP Toulouse – LaSSP)
Discutant : Jean-Pierre Warnier (CEAF, EHESS)
 
Ramon Sarró (Instituto de Ciências Sociais, Universidade de Lisboa) Le Pape en Afrique, Kimbangu en Europe : quelques réflexions sur la reterritorialisation et l’extraversion religieuse
 
Jean-François Havard (Université de Haute Alsace) « Un Chef doublé d’un Cheikh ! » L’hybridation problématique des légitimités et des imaginaires religieux et politiques au Sénégal
 
Fariba Adelkhah (Sciences Po - CERI) Les madrasas chiites en Afghanistan : dépendance religieuse et affirmation nationale 
 
17h30 - 18h30  Keynote Speaker : Yves Déloye (Paris I, Secrétaire général de l’AFSP)

Vendredi 12 juin 2009 

9h15 - 12h Session 2 : Radicalisation et sécularisation (vendredi 12 juin, 9h15 - 12h) 

Président : Yves Déloye (Paris I, AFSP)
Discutant :  Denis Lacorne (Sciences Po - CERI)
 
Claire Judde de Larivière (Université de Toulouse II) Religion civique et ordre social : la place du petit peuple dans les célébrations publiques vénitiennes (XVe-XVIe siècles)
 
Camille Froidevaux-Metterie (Paris II) De la participation des fondamentalismes religieux à la socialisation politique démocratique
 
Mohamed Tozy (IEP Aix-en-Provence) La réinvention politique de la religion par les Etats séculiers au défi du silence des oulémas - Le cas du Maroc 

14h15 - 16h45 Session 3 : L’(in)efficacité politique de la religion 

Président : Céline Thiriot (IEP Bordeaux - CEAN)
Discutantes : Antonela Capelle Pogacean (Sciences Po - CERI) et Nadège Ragaru (Sciences Po & CNRS - CERI)
 
Didier Péclard (Swisspeace, Berne) : L’imaginaire missionnaire de la nation en armes : nationalisme, religieux et construction de l’Etat en Angola
 
Kathy Rousselet (Sciences Po - CERI) Le religieux dans l'imaginaire patriotique en Russie post-soviétique
 
Hervé Maupeu (Université de Pau et des Pays de l’Adour) Le néo-traditionalisme dans le Kenya contemporain 
 
17h - 17h30   Remarques conclusives : Jean-François Bayart (Sciences Po & CNRS - CERI)

Une lecture possible des relations entre religion et politique consiste à les appréhender  sous l’angle du conflit entre deux (ou plusieurs) camps en concurrence pour imposer leur définition du vivre-ensemble. Les terrains d’opposition sont nombreux, hier et aujourd’hui. On pense à la guerre des deux France et aux remous contemporains autour de l’idée d’une renégociation de la laïcité ; au durcissement du camp laïc en Turquie après l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan ; à l’idée d’une guerre culturelle aux Etats-Unis entre un Jesusland conservateur au sud et une Amérique athée progressiste des côtes. Selon cette perspective, qui insiste sur les « rapports d’extériorité » (Bayart 1993, 304) entre les deux sphères, le triomphe de l’un des camps, en général celui du non religieux, est vu comme le moment décisif d’entrée en modernité. Si cette approche permet de penser efficacement les résistances déployées par les camps opposés – des résistances qui sont dans bien des cas performatives en ce qu’elles font exister les camps eux-mêmes dans cette dimension d’opposition – elle ne permet pas de saisir les phénomènes d’emprunts et de transferts d’une sphère à l’autre, car elle pose celles-ci comme strictement exclusives.

Lieux

  • IEP de Toulouse - 2 ter rue des puits creusés, 31685 toulouse - salle 49 (étage3)
    Toulouse, France

Dates

  • jeudi 11 juin 2009
  • vendredi 12 juin 2009

Mots-clés

  • religions, politique, représentation, démocratie, nationalismes

Contacts

  • Sophie Régnier
    courriel : sophie [dot] regnier [at] sciencespo-toulouse [dot] fr
  • Ariane Zambiras (co-organisatrice) ~
    courriel : ariane [dot] zambiras [at] sciencespo-toulouse [dot] fr

Source de l'information

  • Sophie Régnier
    courriel : sophie [dot] regnier [at] sciencespo-toulouse [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Hybridation des imaginaires religieux et politiques », Journée d'étude, Calenda, Publié le mardi 26 mai 2009, http://calenda.org/197281