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Le silence des sources

Journée d'études doctorales

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Publié le mercredi 27 mai 2009 par Delphine Cavallo

Résumé

Cette journée d'études doctorales franco-allemande vise à susciter une réflexion et une discussion à partir d'études de cas précises sur la question du silence des sources, en considérant en particulier les pratiques historiographies mises en œuvre face au silence ou à l'absence de sources, et la signification historique qui peut être attribuée à ces lacunes. Cinq chercheurs présenteront une intervention., suivie dune discussion à laquelle participent les doctorant-e-s. La maîtrise de l'allemand est indispensable. La MHFA prend en charge les frais de déplacement et de séjour de l'ensemble des particpants. Date-limite de dépôt des dossiers : 10 juin 2009.

Annonce

C’est une donnée constante dans la pratique des historiens, et pourtant elle pose des problèmes de méthode sans cesse renouvelés : des pans entiers de l’histoire de l’humanité sont passés sous silence par nos sources. Pour prendre un exemple parmi d’autres, on sait que le discours ecclésiastique du haut Moyen Âge a minimisé ou complètement occulté les phénomènes sociaux qui relevaient du scepticisme religieux, du pouvoir laïc en ville, de l’identité ethnique, de la stratégie d’accumulation de richesses ou encore des relations sexuelles. Mais des remarques analogues pourraient également être appliquées, mutatis mutandis, au discours colonial ou à celui des auteurs masculins sur les femmes, et finalement à tous les domaines de la vie sociale à travers les âges.

Les origines de ces lacunes sont multiples, et ce ne sera pas le moindre intérêt de cette journée d’études d’en démêler les causes possibles. Il semble ainsi évident que certains dossiers ne sont pas parvenus jusqu’à nous parce qu’ils étaient classés dans le registre du secret, par exemple dans le domaine financier, technologique ou diplomatique : les acteurs de l’affaire ont alors mis un soin jaloux à en cacher la teneur à leurs contemporains, et par contrecoup à l’historien. Dans d’autres cas, l’omission était clairement liée à un discours dominant qui renâclait à mettre en lumière la vie sociale des dominés, tantôt par simple dédain (parfois inconscient), tantôt dans un souci délibéré et plus intéressé de damnatio memoriae. À l’inverse, certaines structures sociales sont sous-représentées dans nos sources non pas parce qu’elles ont fait l’objet d’un refoulement, mais au contraire parce qu’elles étaient admises et connues par tous, n’impliquant donc pas la nécessité d’une rédaction documentaire : tel est le cas notamment des données administratives (notamment fiscales ou juridiques) qui, dans bien des sociétés, ne sont devenues accessibles pour le chercheur que lorsqu’un conflit a donné lieu à l’élaboration d’un texte polémique, alors que les relations sociales normales sont restées immergées dans cet iceberg historique. Enfin, dans un dernier cas de figure, le silence dont souffre l’historien est dû à des facteurs plus techniques : tel est le cas des sociétés sans écriture ou des transmissions textuelles défaillantes, où des données bien connues en une époque déterminée n’ont pas été transmises jusqu’à nous. Les modernistes, par exemple, sont bien en peine de travailler sur la politique économique de la monarchie d’Ancien Régime, les archives du Contrôle général des finances ayant été détruites pendant la Révolution ; la même question se pose à propos des archives allemandes détruites pendant la Seconde Guerre mondiale, avec des répercussions méthodologiques bien concrètes, comme la nécessité de recourir à sources publiées ou à des études réalisées avant la guerre. Les facteurs de silence sont donc aussi puissants que divers.

Face à ces vastes zones d’ombre, l’historien se voit confronté à un dilemme. D’une part, étant donnée l’intimité de la relation qui l’unit à ses sources, il trouvera périlleux d’explorer des thèmes qui sont absents de sa documentation : les risques de spéculation et d’arguments a silentio sont bien réels, et dans bien des situations, la sagesse contraint donc à considérer comme perdus les phénomènes qui n’ont pas surnagé dans le flot de la transmission documentaire à travers les âges. Mais d’autre part, il reste parfois nécessaire de prendre en compte l’existence de phénomènes historiques aujourd’hui mal attestés, d’abord parce que certains d’entre eux, même s’ils sont tus par les sources, semblent faire partie du fonctionnement normal de toute société (qui irait postuler l’existence d’un grand groupe humain totalement dépourvu de scepticisme religieux ? de réflexion sur les pratiques sexuelles ?), et aussi parce que dans certains cas, des indices ténus dans nos sources contredisent parfois un silence dominant, interdisant au moins à l’historien de considérer, comme cela fut parfois fait en l’absence d’un dossier documentaire important, que tel ou tel phénomène historique n’a tout simplement pas existé. Il arrive ainsi que des données historiques crient malgré le silence : cette contradiction pose des problèmes de méthode intéressants pour l’historien en général, pour le doctorant tout particulièrement.

Deux angles d’approche, sans exclusive, peuvent être privilégiés pour aborder ce problème. En premier lieu, les dossiers qui ont été victimes d’une mise à l’écart dans nos sources peuvent faire l’objet d’une revalorisation : par l’exploitation de sources marginales ou peu connues, on peut en arriver à établir l’existence de phénomènes qui, à première vue, semblaient inexistants, voire à renverser la perspective et à considérer que dans certaines situations, ces phénomènes étaient majoritaires bien que (ou précisément parce que) peu mentionnés dans notre corpus de documents. Il s’agira alors de restaurer le véritable rôle historique d’éléments qui étaient restés dans l’ombre. Cette approche est d’ailleurs à l’origine de renouvellements historiographiques intervenus depuis une trentaine d’années, en particulier du côté de la micro-histoire, comme l’illustre la notion d’« exceptionnel normal » développée par exemple par C. Ginzburg. En second lieu, on peut considérer qu’un silence constitue en lui-même une donnée historique intéressante, et s’efforcer d’interpréter cette absence : pourquoi un auteur, ou une époque toute entière, ont-ils choisi d’ignorer tel ou tel phénomène ? Ce sont alors entre autres toutes les ressources des sociologues et des psychologues qu’il faudra associer aux techniques courantes des historiens afin de retrouver ce qui, parmi les catégories mobilisées par les acteurs des époques étudiées, peut expliquer ces absences. Tels sont les risques, mais également les promesses d’une approche historique par la marge, celle du silence.

Programme :

09h30 : Accueil des participants

9h45 : Thomas Lienhard (MHFA) : Introduction

10h00 : Sébastien Barret (CNRS) : « Les silences de la diplomatique : le cas des 'actes privés' du haut Moyen Âge ».

11h15 : Nicolas Offenstadt (Université Paris I) : « Quand le crieur arrive sur la place publique... Jusqu’où le médiéviste peut-il faire parler son époque ? »

14h30 : Marian Füssel (Université de Göttingen) : « Spuren der Gewalt. Zur Quellenproblematik einer Kulturgeschichte der Schlacht im 18. Jahrhundert »

15h30 : Falk Bretschneider (EHESS) : « Stille hinter dicken Mauern ? Quellen zur frühmodernen Welt der Einsperrung »

16h45 : Paul Pasteur (Université de Rouen) : « Des silences des femmes à ceux sur les hommes à l’époque contemporaine »

17h45 : Guillaume Garner (MHFA) : Conclusions.

Lieux

  • MHFA - Nikolausberger Weg 23 ; D- 37073 Göttingen
    Göttingen, Allemagne

Dates

  • vendredi 03 juillet 2009

Fichiers attachés

Mots-clés

  • historiographie, sources

Contacts

  • Susanne Wiesenthal
    courriel : mhfa [at] mhfa [dot] mpg [dot] de
  • Guillaume Garner
    courriel : Guillaume [dot] garner [at] ens-lyon [dot] fr

Source de l'information

  • Guillaume Garner
    courriel : Guillaume [dot] garner [at] ens-lyon [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Le silence des sources », Journée d'étude, Calenda, Publié le mercredi 27 mai 2009, http://calenda.org/197302