AccueilDu militantisme médical à la production d'une ingénierie sociale en matière de santé

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Publié le mardi 29 mai 2007 par Pierre Mercklé

Résumé

Appel à contributions de la revue Quaderni.

Annonce

La sociologie de l’engagement et des mobilisations est un embranchement récent de la Science Politique. ONG, mouvements sociaux, actions humanitaires et constitution de mobilisations inédites (comme les sans papiers), transformation des revendications féministes etc. forment des objets-types de ce pan disciplinaire ; de nombreuses analyses portent sur la manière dont les mobilisations se constituent, sur les stratégies mises en œuvre pour promouvoir leurs actions ainsi que sur les processus de cadrage de l’action collective. En arrière-plan de ces recherches, la question de la persuasion et plus particulièrement, la double problématique de la puissance militante des discours savants et de l’objectivation scientifique des énoncés vindicatifs se situe au cœur de ce qui définit l’envergure et l’efficacité de l’action collective. Les études de genre ont embrayé sur ce type d’interrogations. Beaucoup s’attachent à comprendre le rôle des sciences biologiques dans la fabrication et la perpétuation des inégalités de genre et inversement, à suivre comment les disparités sociales liées au sexe sont traduites dans la littérature scientifique. Au-delà de l’inscription dans des discours savants, ce numéro propose d’explorer la manière dont une revendication militante peut s’inscrire durablement dans le temps et peut progressivement être objectivée notamment dans des pratiques administratives.

L’anthropologie médicale : Un apport pour la sociologie des mobilisations sociales ?

Envisager cette approche suppose de considérer le discours militant, non pas comme un énoncé intrinsèquement subjectif mais de l’aborder à la manière d’une production pouvant atteindre un degré de scientificité se matérialisant dans des pratiques concrètes. A cette fin, il s’agit d’interroger le passage des revendications militantes à l’établissement d’une objectivité stabilisée en empruntant aux travaux qui ont pu être menés dans d’autres disciplines, en apparence bien éloignées. Dans cette optique, nous porterons une attention privilégiée aux méthodes et objets d’investigation de l’anthropologie médicale telle qu’elle est aujourd’hui définie. Le pari ici tenu est de montrer que cette discipline peut intéresser et enrichir la sociologie des mobilisations sociales. Pourquoi l’anthropologie médicale ? Un enjeu déterminant de l’anthropologie médicale fut de soumettre la médecine scientifique de nos sociétés contemporaines à ses outils analytiques, c’est-à-dire d’appréhender les discours scientifiques et les pratiques émergentes comme n’importe quel autre objet profane ou étranger. L’établissement d’une objectivité scientifique durable est donc par définition la résultante d’un processus prenant forme dans un contexte local, alimenté par des groupes sociaux spécifiques. Si le laboratoire de recherche est un objet de prédilection pour les anthropologues de par son caractère ésotérique, la production d’un système cohérent de normes a également été étudiée suivant d’autres démarcations. Ainsi, le développement de pratiques telles que les transplantations d’organes, les diagnostics génétiques ou le succès des traitements hormonaux est analysé en fonction des démarcations posées entre la santé et la maladie, la vie et la mort, l’homme et la femme, particulières aux différents groupes sociaux. C’est donc toute la rationalité revendiquée par un collectif qui est placée au cœur d’une analyse critique, montrant ainsi que, d’une part, le triomphe de la médecine occidentale moderne ne peut être compris sans prendre en compte les constructions éthiques, les représentations de la femme, les cultures matérielles locales et les procédés de gouvernance, puis d’autre part, que le succès de nouvelles technologies et autres composantes propres à la médecine moderne, révèle de façon remarquable des phénomènes sociaux propres à nos sociétés. En plus de reconnaître l’enchevêtrement des différentes rationalités sociales, l’anthropologie médicale a également ouvert la voie à l’établissement d’une histoire longue et plurielle des objectivités sociales, marquée par les transformations des cultures matérielles, des formes d’expertise collective ainsi que par l’établissement de consensus locaux et toujours renégociés. Dès lors, les mobilisations collectives ne sont donc pas simplement expression d’une revendication, elles sont aussi potentiellement une objectivité en devenir (Virginie Tournay (dir.) - La gouvernance des innovations médicales, PUF, 2007, à Paraître).

Objectiver les revendications sociales : Vers une typologie des formes d’action collective

Face à ce constat et quel que soit l’objet en question, les modes de persuasion déployés par les groupes militants peuvent aller jusqu’à l’intégration sociale complète de la revendication sous la forme de procédures politico-administratives. Cet appel à contribution concerne les modalités de ce cheminement vers l’objectivation, il invite à réfléchir aux manifestations tangibles et récurrentes de l’objectivité d’État ainsi qu’aux opérateurs concrets qui président à sa construction et assurent sa maintenance dans le temps. Plusieurs formes d’action peuvent ainsi être décrites en fonction du type envisagé de mobilisation sociale. Premier exemple, les associations de patients revendiquant la constitution d’une catégorie nosologique nouvelle (ce fut le cas de la myopathie, cela l’est encore pour la spasmophilie) doivent avant tout convaincre un cercle restreint : celui de la communauté scientifique afin d’obtenir une reconnaissance médicale. De même, la trajectoire de la constitution du SIDA comme un ensemble de symptômes prédéfinis a régulièrement fait intervenir des formes informelles d’expertise. Deuxième exemple : Si, en revanche, on considère la canicule en France d’août 2003, la production d’une objectivité durable fait intervenir un cercle d’acteurs plus large. Ainsi, pour être avalisée, la revendication des médecins urgentistes associant les bouleversements météorologiques à un tournant « significatif » des surmortalités implique d’enrôler directement les acteurs politiques. Donc, la crédibilité d’une annonce de santé publique n’exige pas le même dispositif d’épreuves que celle de l’annonce d’une nouvelle catégorie de maladie. Troisième type de cheminement vers l’objectivation : Certains groupes sociaux mobilisent des énoncés moraux afin de garantir la protection des éléments du corps humain. Pour des pratiques médicales émergentes telles que la thérapie cellulaire, les revendications éthiques aboutissent à la mise en place de dispositifs collectifs tangibles comme les formulaires de consentement et, plus généralement des guides de bonnes pratiques. Cette forme d’action collective résulte d’une succession de délibérations au sein d’arènes variées. Loin d’être exhaustif, cet inventaire des formes de mobilisations sociales fait émerger un autre type de questionnement auquel ce numéro s’efforcera d’apporter des éléments de réponse. Il s’agira de comprendre les conditions de l’échec ou de la réussite du processus d’objectivation des revendications sociales, que ces dernières passent par des associations de malades, une catégorie de professionnels de santé ou des acteurs de la société civile. Ainsi, pour reprendre notre premier exemple : Pourquoi le processus d’objectivation des symptômes dits de « myopathie » a été effectif (reconnaissance par les médecins, les pouvoirs publics, campagnes du Téléthon) tout au contraire de celui de la spasmophilie qui constitue encore un ensemble indéfini de symptômes controversés au sein de la communauté médicale ?

Réunir la sociologie des mobilisations collectives et de l’action publique en étudiant la production d’une conviction partagée et durable

Se pencher sur ce cheminement invite à un questionnement éminemment politique, qui implique de suivre les cadres d’actions déployés par les rassemblements d’acteurs et des porte-parole dans l’affirmation de leurs revendications. Il offre un intérêt majeur. La compréhension du processus d’objectivation des revendications véhiculées par les groupes d’intérêt est un moyen de réunir la sociologie des mobilisations collectives et la sociologie de l’action publique puisqu’un lien contigu est présupposé entre la puissance politique des énoncés militants et leur intégration éventuelle au sein de dispositifs publics. Aborder la mise en place des objets médicaux (innovations médicales : thérapie cellulaire, nouvelle discipline : cancérologie etc.) à partir des revendications sociales est une porte d’entrée pertinente pour saisir la manière dont des groupes sociaux vont convaincre, c’est-à-dire produire une évidence collective partagée, directement intégrable dans les politiques publiques sous la forme de préceptes ou d’opérateurs concrets. Cet appel à contribution est ouvert à l’ensemble des disciplines de SHS intéressées aux objets tels que définis plus haut, cependant seules les propositions présentant une approche anthropologique, c’est-à-dire, articulant les collectifs et les cultures matérielles dans leur rapport avec le corps humain (en santé, malade ou en transformation) comme point d’ancrage à des stratégies persuasives seront évaluées. Elles serviront de points d’appui à une réflexion théorique autour de la mise en forme d’une objectivité durable. En outre, une attention particulière portera sur les dispositifs mis en place par les acteurs pour fonder la véracité de leurs énoncés. Parmi ces dispositifs, on se réfèrera à toutes les analyses autour de la constitution de groupes associatifs, la production de leaderships, la généralisation d’instruments de mesure scientifique et administratifs, les technologies politiques de persuasion comme le vote, la mise en scène télévisuelle de la performance scientifique, les axiomes hérités des mouvements féministes etc.

Virginie Tournay. Pour la revue Quaderni

Les propositions de contribution ne devront pas dépasser 3000 signes et elles devront être accompagnées du nom de leur(s) auteur(s), ainsi que des affiliations professionnelles et des coordonnées de ce(s) dernier(s) Les propositions peuvent être indifféremment rédigées en anglais ou en français.

A envoyer dans un même courriel à l’adresse suivante : vtournay@yahoo.fr

Limite impérative d’envoi des propositions de contribution : 30 juin 2007

Date de délibération : 30 septembre 2007

Pour les propositions acceptées par le comité scientifique de la revue Quaderni, le texte des contributions (français ou anglais) sera à remettre avant le : 1er mai 2008

Scientific responsible and contact person :
Virginie Tournay : vtournay@yahoo.fr, virginie.tournay@upmf-grenoble.fr

Scientific Committee:
Janine Barbot (Medical Sociology, Paris, France), Anne Bargès (Anthropology, Tours, France), Fabrizio Cantelli (Political Sciences, Université Libre de Bruxelles, Belgique), Joseph Dumit (Science and Technology Studies, UCDavis, USA), Judith Farquhar (Anthropology and Social Sciences, University of Chicago, USA), Olivier Fillieule (Political Sciences, Université de Lausanne, Switzerland), Herbert Gottweis (Political Sciences, Vienna, Austria), Céline Granjou (Sociology, Cemagref, Grenoble, France), Olivier Ihl (Political Sciences, PACTE Grenoble, France), Steve Jacob (Political Sciences, University of Laval, Canada), Sarah Jansen (History of Science, Harvard, USA), Annette Leibing (Anthropology, University of Montréal, Canada), Vinh-Kim Nguyen (Anthropology, University of Montréal, Canada), Rachel Prentice (Science and Technology Studies, Cornell University, USA), Johanna Siméant (Political Sciences, Lille and Paris I Sorbonne, France), Lucien Sfez (Political Sciences, Paris I Sorbonne, France), Monika Steffen (Political Sciences, PACTE, Grenoble) Janelle Taylor (Anthropology, University of Washington, USA), Virginie Tournay (Political Sciences, Sociology of innovation, PACTE Grenoble, France), Pascale Trompette (Industrial Sociology, PACTE, Grenoble, France).

Dates

  • samedi 30 juin 2007

Mots-clés

  • sant

URLS de référence

Source de l'information

  • Liens socio
    courriel : Pierre [dot] Merckle [at] ens-lsh [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Du militantisme médical à la production d'une ingénierie sociale en matière de santé », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 29 mai 2007, http://calenda.org/198165