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Médias, amateurisme et journalisme

Un objet introuvable : les sciences sociales et le « journalisme amateur »

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Publié le mardi 08 septembre 2009 par Delphine Cavallo

Résumé

Le CRAPE (Université de Rennes 1) organise une journée d’étude sur le thème des « médias, amateurisme et journalisme» qui se tiendra à Rennes le 12 mars 2010. Partant du constat que l’étude des pratiques journalistiques et médiatiques amateur est restée pour l’instant à un état plus qu’embryonnaire, cette journée d’étude entend proposer une contribution à la réflexion sur la figure du journaliste amateur et des relations entre amateurisme et médias.

Annonce

Rennes, 12 mars 2010

Cette journée d'étude entend proposer une contribution à la réflexion sur la figure du journaliste amateur et des relations entre amateurisme et médias. Si la recherche en sciences sociales préfère souvent l’étude des objets les plus consacrés, légitimes ou institutionnalisés, les travaux sur les pratiques amateur et les représentations de l'amateurisme se multiplient néanmoins depuis quelques années. Paradoxalement, dans certains domaines où les pratiques amateur sont plus répandues que les pratiques professionnelles, les chercheurs semblent se désintéresser des premières. Cependant, des pratiques artistiques et culturelles amateur - musique, photographie, théâtre, cinéma ou vidéo, littérature - ont fait l'objet de monographies fouillées. Les pratiques sportives amateur ou encore les pratiques politiques profanes, dans les dispositifs participatifs ou le militantisme sont également des objets d’attention des chercheurs. Mais l'étude des pratiques journalistiques et médiatiques amateur est restée pour l’instant à un état plus qu’embryonnaire.
Les travaux sur les médias alternatifs offrent des outils théoriques pour penser le journalisme amateur. L’étude du « journalisme citoyen », « participatif », ou « communautaire » illustre la multiplicité des instruments techniques, formes de communication et acteurs engagés dans la
production et la diffusion de contenus journalistiques amateur. La presse alternative et les « reporters indigènes » contribueraient ainsi à subvertir les normes dominantes de production de
savoir et les hiérarchies consacrées d'accès aux médias. Cependant, ces travaux adoptent la
plupart du temps un cadre normatif, ayant pour effet soit de les célébrer comme des instruments révolutionnaires[8], soit de les discréditer comme des jeux anodins ou des menaces pour l’ordre établi[9]. Les auteurs mobilisent peu en général le vocabulaire de l’amateurisme. Pour dépasser ce débat normatif, la mobilisation de cadres d'analyse scientifique éprouvés sur d'autres objets apparaît nécessaire pour penser les représentations sociales et les pratiques du journalisme amateur.

Définir le journalisme et les médias amateur

Qu’est-ce qu’un amateur ? Au lieu d’être comme il se doit l’étape sur laquelle se construit la réflexion, la définition de l’objet constitue en elle-même l’une des principales problématiques qui surgit quand est mobilisée la notion d’amateur. Appliquée au journalisme, la définition d’amateur pose de nombreux problèmes. Comme le remarque Roger Odin, « le sens du mot amateur fuit de tous côtés. Non seulement le mot amateur saute constamment d'un axe sémantique à un autre - de l'axe du rapport à l'espace professionnel à l'axe du positionnement psychologique (du Sujet) - mais ces axes se subdivisent eux-mêmes en de multiples systèmes d'opposition »[10]. Considérant la polysémie du terme comme bénéfique pour la recherche, nous proposons d’étudier successivement ces deux « axes sémantiques », en les appliquant aux notions de « journalisme amateur » (du côté de la production de contenus ou de médias) et « d’amateurs de médias » (du côté de la réception, de la « consommation active » de contenus ou de dispositifs de médiation).

- Les relations entre journalistes professionnels et journalistes amateurs

De manière non exhaustive, nous pouvons évoquer quelques critères normatifs utilisés pour distinguer le journaliste amateur du journaliste professionnel : celui de la reconnaissance institutionnelle de la profession, celui de la nature du travail rédactionnel, celui des espaces de sociabilité. Toutefois, des zones grises apparaissent lorsque l’on cherche à rendre opératoire ces critères. Elles rappellent que l'opposition entre professionnel et amateur reste avant tout une construction socio-discursive[11]. Devrait-on penser les activités du professionnel et de l'amateur sur le registre de la complémentarité plutôt que de l'opposition? Qu'est-ce qui se joue dans les espaces de production des médias et du journalisme amateur ? L’analyse des formes de coopération et de luttes entre ces acteurs, de la nature du travail qu'ils réalisent, du degré d'autonomie des espaces de relations où se définissent leurs rôles pourrait s’avérer féconde. Il ne s’agit donc pas de chercher à imposer un statut a priori, mais d’identifier les motifs d'un engagement respectif des professionnels et des amateurs de médias.

- Les relations entre le sujet et l’objet de sa pratique

Le second axe sémantique que nous avons distingué est celui du positionnement du sujet par rapport à l’objet de sa pratique. L’amateur peut ainsi être entendu comme celui qui est attaché à quelque chose. Cette perspective implique un déplacement du regard qui n’est plus centré ni sur le pratiquant ni sur l’objet pratiqué, mais sur le rapport entre les deux. L’amateur semble alors se caractériser par le fait qu’il est actif, réflexif. Bien que l'usage du terme amateur dans ce sens soit peu usité, nous pourrions le définir comme étant un usager ayant une forte « consommation médiatique », comme nous pouvons qualifier d'amateur celui qui adore la musique classique ou encourage régulièrement une équipe de football. 
La proposition pragmatique d’une sociologie des attachements invite donc à définir l’amateur non par un statut ou une position dans l’espace social mais comme le résultat d’un processus qui combine « le rapport à l’objet, l’appui sur un collectif, l’entraînement de soi, la constitution d’un dispositif technique (compris au sens large d’ensemble plus ou moins organisé de conditions favorables au déroulement de l’activité ou de l’appréciation) »[12]. Cette conception est un appel à s’intéresser in fine aux médiations qui conditionnent l’activité de l’amateur. Dans le cas des médias, il lui est offert de multiples manières de s'impliquer. Viennent à l’esprit le courriers des lecteurs, dépôt de commentaires, de billets sur les sites de titre de presse, la participation à une association d'usagers (pensons aux « Repères » de l’émission de radio Là-bas si j'y suis), à des groupements associatifs ou militants produisant des médias ou, moins évident, un soutien à l’entreprise de presse en en devenant actionnaire (p.ex. Les Amis du Monde diplomatique).

 Problématique 

L’étude croisée des relations entre ces deux acceptions du « journalisme amateur » ouvre des perspectives de recherche stimulantes. La sociologie des champs permet ainsi à des auteurs de comprendre relationnellement les conditions sociales de production des pratiques amateur, en étroite interdépendance avec les logiques de consécration des champs professionnels de production symbolique[13]. La sociologie de la médiation s'est intéressée quant à elle aux relations entre l’individu et l’objet de sa pratique, et cherche à saisir le plus finement possible la manière dont l'amateur se réalise à travers elle[14]. Si les premiers reprochent aux seconds de ne procéder qu’à des rationalisations savantes des subjectivités indigènes, les seconds critiquent le déterminisme sociologique des premiers et leur manque de prise en compte de la réflexivité des acteurs. On peut néanmoins se demander si ces critiques sont fondées et dans quelle mesure ces approches sont complémentaires ou contradictoires. Peut-on étudier les conditions de production des pratiques sans observer ce qui se joue dans la pratique elle-même ? Peut-on se focaliser sur l'attachement « en situation » des sujets à l'objet de leur pratique sans prendre en compte les conditions sociales de possibilité de cet attachement ?

 Axes de recherche

Plusieurs axes de recherche sont proposés pour répondre à cette problématique générale lors de ces journées d'étude:
  • Les dispositifs amateur : Régulièrement convoqué, l’amateur paraît devenir une ressource pour légitimer une nouvelle vision reposant sur l’opposition canonique entre l’amateur et le professionnel. En partant du principe que ces dispositifs orientent l’amateur, lui attribuent des pouvoirs et des savoir-faire, une première approche pourrait permettre de mieux cerner leur logique de fonctionnement. Quelles représentations de l’amateur produisent et véhiculent-ils ? De quelle manière l’amateur est-il intégré dans le dispositif ? Associé au professionnel, le cas échéant ?
  • Professionnalisation des amateurs et amateurisation des professionnels.  En partant des contraintes économiques, des représentations, des luttes symboliques à l’œuvre, il s’agit de voir la double tendance de l’entrée de la mobilisation de l’amateur dans un espace professionnel et une professionnalisation des amateurs au gré de l’extension du territoire journalistique. Depuis 2005, une tendance à la professionnalisation de blogueurs se fait sentir, mais dont la pérennité est loin d’être assurée. Plus précisément, l’articulation journaliste/amateur semble pouvoir s’analyser au prisme d’une double perspective contradictoire : une dynamique d’expansion au fur et à mesure que de nouvelles niches émergent et une logique de clôture de l’espace professionnel par la mise à distance de la figure de l’amateur. Cette contradiction apparente peut constituer une piste de réflexion pour interroger l’évolution du système médiatique à ses marges.
  • Les raisons de la participation. Le développement des sites qualifiés de « participatifs » a mis en avant l’opportunité d’une production de contenus partagée. Certes, cette logique n’est pas nouvelle. Les études de réception nous rappellent que les « consommateurs » s’approprient les contenus pour édifier leurs propres cadres. L’idée serait d’arriver à mieux saisir les raisons de l’engagement des amateurs. Dans cette optique, un reversement de la perspective est nécessaire : non pas partir des médias mais des amateurs. Comment participent-ils ? A quelles fins ? Comment les espaces de participation s’articulent avec les autres espaces d’interventions des amateurs ? Cela nous permet de ne pas postuler l’autonomie des médias – comme moment de la production – mais d’interroger la relation entretenue par l’amateur avec les médias[15]. Et une réalité sociale plus foisonnante que l’oxymoron « journaliste amateur » ne le laisse supposer.

[1] Comme Claude Poliak dans son étude sur les écrivains amateurs en France, en l'absence d'usage établi, nous prenons le parti d'accorder au pluriel (mais pas au féminin) l'adjectif "amateur" lorsqu'il se rapporte à des personnes (des « journalistes amateurs ») mais de ne pas l'accorder lorsqu'il se rapporte à une chose (des « pratiques journalistiques amateur »). POLIAK, Claude F. (2006), Aux frontières du champ littéraire. Sociologie des écrivains amateurs, coll. "Etudes sociologiques", Economica, p. 3.
[2] Sur les pratiques musicales amateur : HENNION, Antoine, MAISONNEUVE Sophie, GOMART, Émilie (2000), Figures de l'amateur. Formes objets et pratiques de l'amour de la musique aujourd'hui, Paris, La Documentation française/DEP-Ministère de la Culture ; HENNION A. (2003), « Ce que ne disent pas les chiffres ? Vers une pragmatique du goût », in Les publics. Politiques publiques et équipements culturels, O. Donnat éd., Paris, Editions de la FNSP, pp. 287-304 , HENNION A. (2004), « Une sociologie des attachements. D’une sociologie de la culture à une pragmatique de l’amateur », Sociétés 85, 2004/3, pp. 9-24 ; Sur les pratiques photographiques amateur : BOURDIEU, Pierre (dir.) (1965), Un art moyen. Les usages sociaux de la photographie, Paris, Editions de Minuit ; Sur les pratiques théâtrales amateur : MERVANT-ROUX, Marie-Madeleine (éd.) (2004), Du théâtre amateur. Approche historique et anthropologique, Paris, CNRS Editions, 380 p. ; Sur les pratiques cinématographiques et la vidéo amateur : ODIN, Roger (1999), « La question de l'amateur dans trois espaces de réalisation et de diffusion », Communications, vol. 68, n° 1, pp. 47-89, CRETON, Laurent (1999), « L'économie et les marchés de l'amateur: dynamiques évolutionnaires », Communications, vol. 68, n° 1, pp.143-167, ZIMMERMAN, Patricia R. (1999), « Cinéma amateur et démocratie », Communications, vol. 68, n° 1, pp. 281-292 ; Sur la littérature amateur : POLIAK, op. cit.
[3] CHEVALIER, Vérène, DUSSARD, Brigitte (2002), « De l'amateur au professionnel: le cas des pratiquants de l'équitation », L'année sociologique, vol. 52, n° 2, pp. 459-476., REHANY, Nicolas 2001), « Football et représentation territoriale : un club amateur dans un village ouvrier », Ethnologie française, tome XXXVII, vol. 2, Presses Universitaires de France, pp. 707-715, BINEAU, Jacques (2003), « Equipe et sport amateur », Revue Internationale de Psychosociologie, vol. IX/1, pp. 149-162.
[4] FROMENTIN, Thomas, WOJCIK, Stéphanie (2008), Le profane en politique. Compétences et engagement du citoyen, Paris, L'Harmattan, Logiques Politiques , JOIGNANT, Alfredo (2007), « Compétence politique et bricolage. Les formes profanes du rapport au politique », Revue Française de Science Politique, Presses de Science Po, vol. 57 (6), pp. 799-817.
[5] BLONDIAUX, Loïc (2008), Le nouvel esprit de la démocratie. Actualité de la démocratie participative, Paris, Seuil, La République des idées, OLLITRAULT, Sylvie (2008), Militer pour la planête. Sociologie des écologistes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, col. Res Publica
[6] RODRIGUEZ, Clemencia, Fissures in the Mediascape. An International Study of Citizen’s Media, Cresskill, New Jersey, Hampton Press Inc., 2001, ALFARO MORENO, R. M., « Culturas populares y comunicacion participativa : en la ruta de las redefiniciones », OURMedia III, Barranquilla Colombia, May 20, 2003, PURKARTHOFER, Judith , PFISTERER, Petra, BUSCH, Brigitta (2008), 10 Years of Community Radio in Austria. An Explorative Study of Open Access, Pluralism and Social Cohesion.
[7] ATTON, Chris (2002), Alternative Media, London, Thousands Oaks and New Delhi, Routledge, Sage Publications, pp. 103-132
[8] GILLMOR, Dan (2004), We the Media. Grassroots Journalism by the People, for the People, O'Reilly Media, Inc, USA, BLONDEAU, Olivier (avec la collaboration de Laurence Allard) (2007), Devenir Média. L'activisme sur Internet entre défection et expérimentation, Paris, Editions Amsterdam.
[9] COMEDIA (1984), « The Alternative Press : The Development of Underdevelopment », Media, Culture & Society, n° 6, pp. 95-102., MATHIEN, Michel (1986) Médias en région : l'exemple de l'Alsace, Nancy, Presse Universitaires de Nancy
[10] ODIN, op. cit. , p. 47.
[11] RUELLAN, Denis (1997), Les pros du journalisme. De l'état au statut, la construction d'un espace professionnel, Rennes, PUR
[12] HENNION (2004), op. cit., p. 11.
[13] BOURDIEU, op. cit., POLIAK, op. cit., ODIN, op. cit.
[14] HENNION, Antoine (2009), « Réflexivités. L’activité de l’amateur », Réseaux, vol. 27, n° 153, pp. 55-78.
[15] PASQUIER, Dominique, CEFAI, Daniel (2004), « Les textes sont comme des territoires : les producteurs y imposent des formes d’usage et les lecteurs, pris dans ce jeu de pouvoir inégalitaire, gardent toutefois la possibilité d’inventer des tactiques de résistance à ces stratégies d’occupation de leur espace », Le sens du public, publics politiques, publics médiatiques, Paris, PUF, pp. 29-30.

Informations pratiques

Les propositions d’environ 3000 signes (e.c.) devront être envoyées au plus tard le 15 octobre 2009 à l’adresse : amateurisme@gmail.com

La langue de travail de la journée d’étude est le français, les propositions en langue anglaise seront acceptées.

Comité scientifique :

Béatrice Damian-Gaillard, Cégolène Frisque, Christian Le Bart, Florence Le Cam, Pierre Leroux, Denis Ruellan

Comité d’organisation :

Marie Brandewinder, Benjamin Ferron, Nicolas Harvey, Olivier Trédan

La journée est organisée par l’axe Médias, journalisme et espace public du CRAPE (Centre de recherche sur l’action politique en Europe – UMR 6051 CNRS, université de Rennes 1, IEP de Rennes).

Elle aura lieu à l’IEP, 104 bd de la Duchesse-Anne, 35700 Rennes

Lieux

  • Rennes, France

Dates

  • vendredi 12 mars 2010

Mots-clés

  • journalisme amateur

Source de l'information

  • Olivier Tredan
    courriel : olivier [dot] tredan [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Médias, amateurisme et journalisme », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 08 septembre 2009, http://calenda.org/198832