AccueilConflit des facultés, usages croisés et transferts entre histoire et philosophie (2009-2010)

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Publié le mardi 13 octobre 2009 par Delphine Cavallo

Résumé

Ce séminaire a pour ambition d’interroger les figures, passées et présentes, de la relation entre histoire et philosophie. Nous partirons de la notion d’usage, c'est-à-dire de la réalité des pratiques discursives, académiques et épistémologiques qui offrent un contraste parfois saisissant avec la netteté affichée des partages disciplinaires ou théoriques. Cette notion nous permettra en effet de parcourir toute une série de pratiques intra- ou interdisciplinaires, qui vont de l’argument d’autorité à la difficile notion d’influence, en passant par des figures discursives (l’avant-propos, la note infrapaginale), des figures politiques (la définition politique de la faculté, la dangerosité maintes fois proclamée de ces deux disciplines) ou des figures théoriques (la philosophie de l’histoire, l’histoire de la philosophie, l’historiographie). L’objectif à long terme consistera alors à faire le partage, au sein du vaste champ des pratiques interdisciplinaires, entre ce qui relève de la pétition de principe (celle de la séparation, mais aussi celles de la complémentarité, voire de la communion) et ce qui peut constituer le socle d’une pratique interdisciplinaire réfléchie, consentie et féconde.

Annonce

Séminaire d’anciens élèves (Histoire / Philosophie)

Organisé par Guillaume Calafat et Florian Nicodème (A/L 2003)

 

École Normale Supérieure, 45, rue d’Ulm, 75005 PARIS
Salle d’Histoire (Escalier D, 2ème étage)

Vendredi : 16 h – 18 h

La volonté d’ouvrir ce séminaire part du désir partagé par deux jeunes chercheurs, un « historien » et un « philosophe », celui de revenir sur la nature des relations intellectuelles et institutionnelles entre histoire et philosophie, afin de dégager les conditions de possibilité d’un travail collectif. L’histoire des relations entre histoire et philosophie semble laisser peu de place à un tel dialogue, tant leur séparation semble – intellectuellement et institutionnellement – théoriquement acquise et historiquement consommée. La constitution scientifique de l’histoire au XIXème est le fruit d’une prise de distance croissante avec la philosophie de l’histoire et d’une affirmation consécutive de l’autonomie de la méthode, de la démarche et même d’une « théorie » historienne – non philosophique – de l’histoire. Cette séparation entre les deux facultés, résultat d’un conflit sans vainqueur, continue à servir, près de deux cents ans après, comme cadre de référence. A étudier les dialogues dans lesquels ces deux disciplines sont respectivement engagées avec d’autres disciplines, le temps d’un dialogue interdisciplinaire entre histoire et philosophie semble appartenir à une autre époque. Histoire comme philosophie ont eu à définir leurs limites face aux sciences de l’homme, puis aux sciences sociales, mais c’est chacune de leur côté, sans jamais remettre en question le partage intellectuel et institutionnel qui les distingue sans jamais les rendre complémentaires.

Pourtant, un regard sur l’histoire actuelle semble redéfinir cette problématique : la recherche de nouveaux paradigmes se fait  au moyen de ce que l’on peut appeler minimalement des « emprunts », à l’anthropologie, à la sociologie, aux sciences sociales en général, mais aussi à la philosophie (à l’herméneutique post-heideggerienne, à la déconstruction, à Foucault ou encore au pragmatisme de Rorty entre autres). Mais ces emprunts posent alors la difficile question de la nature des transferts de la philosophie à l’histoire : quel sens peuvent bien prendre ces usages de la philosophie ou de concepts philosophiques dans le champ de l’histoire ? Une première série de questions se pose alors au sujet de la manière dont ses emprunts sont intégrés, s’ils le sont : est-ce au titre d’outils de recherche, de compléments de méthode pour la pratique de la recherche historique ? Est-ce au titre de la constitution d’un socle théorique pour l’histoire (et l’on peut alors se demander si ces emprunts constituent la reconnaissance implicite que ce serait à la philosophie de faire la théorie de l’histoire ou bien s’ils ne constituent que la reconnaissance de points de convergences entre des concepts philosophiques et une théorie de l’histoire faite par les historiens eux-mêmes, de leur côté) ? Est-ce enfin, comme G. Noiriel en a évoqué la possibilité (Sur la « crise » de l’histoire), au titre de luttes institutionnelles au sein même du champ historique, ce qui ferait de ces transferts une succession d’arguments d’autorité servant à légitimer des positions au sein de ce champ contre d’autres positions ? Cette complexité, nous chercherons à l’aborder à partir de la notion d’ « usage », qui nous semble désigner toute la variété des possibilités entre les deux extrêmes que sont l’utilisation pure et simple au titre d’étendards sans contenu autre que les luttes institutionnelles qu’ils recouvrent et la condamnation du recours à la philosophie comme un repoussoir qui reste l’outil le plus efficace de délimitation d’une discipline à partir de la condamnation de l’extérieur. Cette notion d’usage sera ainsi l’occasion d’interroger plusieurs pôles : usage par qui (qui sont les historiens qui utilisent ces transferts, quelle est leur place dans le champ institutionnel historique ? sont-ils des théoriciens authentiques de l’histoire ou bien la logique de l’emprunt obéit-elle à une autre dynamique)? pour quoi ? usage de quoi (qui sont les philosophes à qui l’on emprunte ? que leur emprunte-t-on ? des concepts, des théories, des mots, des arguments ?) ?

Vouloir reprendre le dialogue entre histoire et philosophie sur la base de cette question, objet d’une polémique particulièrement brûlante dans le champ de l’histoire, pourrait passer pour une stratégie de reprise de pouvoir, pour une récupération philosophique de débats internes à l’histoire par l’usurpation d’une position d’arbitre, si cette question n’était pas tout aussi pertinente dans les débats internes à la philosophie. Cette dernière emprunte en effet elle aussi à l’histoire toute une série d’outils (de concepts ?), sans même parler du sacro-saint « établissement des faits », que les différentes philosophies reprennent souvent tel quel à partir de l’histoire dominante au moment où ils écrivent. De l’histoire comme réservoir d’exemples pour illustrer des théories philosophiques à la reconnaissance de l’historicité fondamentale de l’être humain, la philosophie comme discipline franchit elle aussi sans cesse la barrière qui la sépare de l’histoire, soit pour assumer la tâche consistant à en fournir la théorie (ce qui correspond à une rémanence de l’ancienne définition de la grande « philosophie de l'histoire » et à la hiérarchie explicite qu’elle introduit), soit plus récemment pour emprunter des outils épistémologiques (sur la « connaissance » spécifiquement historienne), des filiations intellectuelles ou, de même que pour l’histoire, des arguments d’autorité (sous la forme d’un geste qui dirait en substance : «  on ne fait plus du tout de l’histoire de cette manière », afin de disqualifier une manière de penser l’histoire au profit d’une autre). Autour de certains grands livres d’histoire (des « grandes puissances » de Ranke à La Méditerranée de Braudel, en passant par Comment on écrit l’histoire de P. Veyne) se cristallisent ainsi des discussions philosophiques autour d’emprunts et de transferts qui sont tout sauf clairs. D’autant moins clairs d’ailleurs que ces transferts apparaissent eux aussi dans un champ intellectuel et institutionnel déjà complexe et se font souvent, complexité supplémentaire, à partir d’ouvrages et de concepts historiens qui sont eux-mêmes le fruit d’un usage historien de la philosophie. Les questions de l’ « usage » des historiens et de l’histoire par les philosophies se pose donc d’une manière analogue dans le cadre de la philosophie : usage de quoi (outils de recherche, méthodologie ou véritables théories historiennes de l’histoire ?) ? par qui (la question des luttes à l’intérieur du champ institutionnel philosophique, si elles sont moins étudiées qu’en histoire, n’en est pas moins décisive) ? usage pour quoi (s’agit-il de ressusciter le vieux concept de philosophie de l’histoire ? de théoriser la spécificité de la connaissance historique ? de prendre acte des théories historiennes de l’histoire ou bien encore de les utiliser pour asseoir une autorité « historienne » dans le champ philosophique ?) ?

C’est donc à la question posée par ces usages croisés que notre séminaire souhaiterait s’attacher au cours de l’année, et ce, dans une double perspective. Il s’agirait en effet d’abord de retracer les contextes dans lesquels prennent place les emprunts constatables d’une discipline à l’autre : cela impliquerait à nos yeux de retracer les moments-clés où se sont définies les relations entre histoire et philosophie autour de certains concepts ou de certaines pratiques appartenant à l’une ou l’autre de ces deux disciplines. D’une certaine manière, il s’agirait alors de faire « l’histoire » de ces relations, en se plaçant sur le plan d’une histoire des institutions comme sur celui d’un étude des doctrines et théories. Une seconde perspective consiste alors à tâcher d’opérer la détermination des phénomènes de « transferts » (l’emprunt, la citation, la filiation, la dangereuse et difficile « influence ») entre histoire et philosophie afin d’en dégager la possibilité d’un champ interdisciplinaire. Il s’agira alors, autour de quelques thèmes de recherche, de faciliter la mise en relation de thématiques philosophiques et historiques, voire d’en illustrer la complémentarité lorsqu’elle existe déjà. Nous espérons par là clarifier les conditions de transferts authentiquement interdisciplinaires et pouvoir ainsi réfléchir à une troisième direction dont nous semble porteuse la notion d’ « usage », l’usage de ces deux disciplines en dehors des universités. Au moment où l’histoire semble guettée par la réduction de son utilité sociale à la commémoration mémorielle, où est créé un « Comité de vigilance sur les usages de l’histoire », au moment où la philosophie est sommée de rendre compte de son « utilité » et se voit menacée de disparition des programmes de terminale pour devenir une étude luxueuse, il nous semble que sont créées les conditions d’une solidarité de fait entre les deux disciplines. Contre cette utilisation de l’une comme de l’autre des deux disciplines, nous souhaiterions engager une réflexion sur un usage public de ce nouveau champ interdisciplinaire.

Ce séminaire ouvert à tout public, historiens et philosophes bien sûr, mais pas uniquement, s’organisera sur la base de deux séances de deux heures par mois: des séances plus « historiques », structurées par une étude croisée, philosophique et historique, de moments décisifs dans la constitution d’un dialogue entre histoire et philosophie, et des séances plus « thématiques », autour de thèmes interdisciplinaires qui tirent leur pertinence de la collaboration effective ou à venir entre les champs philosophique et historique. Dans le cadre de ces deux types de séance viendront des intervenants, issus de la philosophie comme de l’histoire, pour apporter leur contribution à cette réflexion.

 

Calendrier des séances :

Octobre

Vendredi 16 octobre, 16h-18h : Le moment 1820 : W. von Humboldt et l’historiographie allemande.

Vendredi 23 octobre, 16h-18h : Qu’est-ce qu’une « discipline dangereuse » ?

Novembre

Vendredi 20 novembre, 16h-18h : Weltgeschichte et économie-monde (avec la participation de Jochen HOOCK)

Vendredi 27 novembre 16h-18h : Notes, emprunts, préfaces.

Décembre

Vendredi 11 décembre, 16h-18h : Histoire sociale, histoire des concepts et anthropologie du temps chez Reinhart Koselleck (avec la participation de Marc DE LAUNAY).

Vendredi 18 décembre, 16h-18h : Autour du numéro des Annales « Histoire et philosophie » (avec la participation d’Antoine LILTI et Frédéric WORMS).

Janvier

Vendredi 8 janvier, 16h-18h : Droysen : Historik, théorie de l’histoire, philosophie de l'histoire (avec la participation d’Alexandre ESCUDIER).

Vendredi 15 janvier, 16h-18h : Séance de conclusion.

Lieux

  • École Normale Supérieure, 45, rue d'Ulm
    Paris, France

Dates

  • vendredi 16 octobre 2009
  • vendredi 23 octobre 2009
  • vendredi 20 novembre 2009
  • vendredi 27 novembre 2009
  • vendredi 11 décembre 2009
  • vendredi 18 décembre 2009
  • vendredi 08 janvier 2010
  • vendredi 15 janvier 2010

Mots-clés

  • histoire, philosophie, faculté, usage, Humboldt, Droysen, méthode

Contacts

  • Guillaume Calafat
    courriel : gcalafat [at] gmail [dot] com
  • Florian Nicodème
    courriel : florian [dot] nicodeme [at] ens [dot] fr

Source de l'information

  • Guillaume Calafat
    courriel : gcalafat [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Conflit des facultés, usages croisés et transferts entre histoire et philosophie (2009-2010) », Séminaire, Calenda, Publié le mardi 13 octobre 2009, http://calenda.org/199128