AccueilQuelle place pour la Bretagne dans l'élaboration d'une ethnologie du proche ?

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Publié le mardi 20 octobre 2009 par Karim Hammou

Résumé

Séminaire consacré à la place de la Bretagne dans une ethnologie du proche qui se tiendra au cours des années 2009-2011 à l'Université de Bretagne occidentale (Brest) et à l'Université de Bretagne Sud (Lorient) – avec le concours de la MSH Bretagne.

Annonce

Présentation générale

Ce n’est pas céder au localisme ou à la facilité de l’ancrage territorial que de vouloir étudier, à la suite des travaux menés en particulier dans le giron du Centre de Recherche Bretonne et Celtique, la place donnée et prise par la Bretagne dans l’élaboration d’une ethnologie du proche.

Ce n’est pas entreprendre de lire – ou relire – l’histoire de la production des identités régionales et, partant, l’histoire de la production de l’identité nationale, dans une optique résolument idéologique que de questionner les cheminements qui conduisirent des enquêteurs et des « intellectuels », depuis la fin du 18e siècle, à faire de la péninsule armoricaine, un observatoire des us et coutumes de populations à l’exotisme recherché en tant que tel.

Ce n’est pas, enfin, tourner le dos au comparatisme que de se pencher, dans un premier temps, sur ce qui fit que la Bretagne devint une terre de mission pour des « scientifiques » – amateurs ou professionnels – dont les travaux, épars, divers, abondants, n’ont cessé de contribuer, de façon mosaïque, à échafauder une connaissance, le plus souvent empirique, d’un territoire et de ses sociétés. Des celtomanes aux folkloristes, des prêtres et instituteurs collecteurs aux équipes de chercheurs qui passèrent au crible le Plozévet du début des années 1960, nombreuses sont les balises qui ont conduit à conférer à l’Ouest de la France une place non négligeable dans les terrains qu’ont investis les sciences sociales – dans une acception large de l’expression qui englobe des savoirs et des pratiques scientifiques qui se rattachent auxdites sciences avant même leur autonomisation dans le champ académique. Quelle place ? Une place à part ? C’est ce que ce projet espère tirer au clair.

Les éléments qui plaident en faveur de la concrétisation d’une étude qui serait à la fois diachronique et interdisciplinaire ne manquent pas. Des travaux ont déjà permis de défricher, depuis une trentaine d’années, cet objet d’étude : le rôle de l’Académie celtique (Mona Ozouf, Nicole Belmont) dans l’invention de l’ethnographie française, le marqueur intellectuel que fut le Barzaz Breiz (Donatien Laurent), l’œuvre des Le Braz ou Sébillot (Fanch Postic), l’intérêt pour la danse populaire (Jean-Michel Guilcher), le prisme de la parenté (le Saint-Jean-Trolimon de Martine Segalen fut, d’une certaine manière, la queue de la comète plozévétienne) ou encore l’application à un terrain armoricain d’une ethnologie d’urgence (les Tiez de Jean-François Simon) ont servi à élaborer une première grille de lecture qui ne demande qu’à être discutée et actualisée. Des travaux récemment achevés (les colloques Jacques Cambry, Émile Souvestre, Paul Sébillot, Recherches coopératives sur programme organisés par le CRBC) et des projets en cours (la « mission de folklore musical » de 1939 en Basse-Bretagne réalisée par Claudie Marcel-Dubois et l’abbé François Falc’hun donnera lieu prochainement à une rencontre, à Brest, en collaboration avec Marie-Barbara Le Gonidec, responsable du département de la musique-phonothèque du MuCEM) viendront rappeler utilement que cette matière de Bretagne reste encore, à bien des égards, à explorer. Enfin, de nouveaux points de vue seront susceptibles de compléter les informations et les analyses qui se sont accumulées au fil des années.

Si « l’invention de la Bretagne » (Catherine Bertho) – dont on constatera le ricochet dans le travail récent de François Guillet sur la Normandie – a permis de valider l’hypothèse selon laquelle des observateurs extérieurs – voyageurs, administrateurs, écrivains (cf. les travaux de Jean-Yves Le Disez) – furent à l’origine d’une mise à distance sociale et temporelle suffisamment explicite pour générer des représentations d’une région à ce point individualisable qu’elle se mua en une incarnation d’une province que l’histoire aurait constituée de longue date – les fameuses mœurs immémoriales –, ne pourrions-nous pas désormais faire un pas de côté en postulant que cette construction dépendit avant tout d’une addition et d’une confrontation de regards exogènes et endogènes ? Un passage de « l’invention de la Bretagne » à la Bretagne inventoriée… pour résumer. Au surplus, cette démarche entend s’inscrire dans une pratique réflexive sur leurs méthodes et l’historicité de leurs objets que les sciences sociales, et en particulier les ethnologues, ont développée depuis une bonne décennie (que l’on songe à l’existence de Gradhiva) et dont le projet « Numérisation des archives de Plozévet » (porté par Bernard Paillard et soutenu par la MSHB) est une émanation. À cet égard, l’ethnologie de la Bretagne menée par des Bretons ne peut manquer d’interroger.

Le projet « Quelle place pour la Bretagne dans l’élaboration d’une ethnologie du proche ? » n’entend surtout pas être marqué au sceau d’un repli géographique ou disciplinaire ; il espère, au contraire, se nourrir d’un questionnement à différents échelons.
Premier échelon : la marge, entre marginalité mimétique et marginalisation sociale et culturelle. De même que les périphéries celtiques furent l’objet de l’attention des chercheurs britanniques qui, dès les années 1930, multiplièrent les monographies de villages cornouaillais, gallois ou écossais, la Bretagne n’a cessé d’attirer l’attention d’hommes et de femmes qui, au nom de logiques quelquefois antagonistes – la Bretagne comme conservatoire des traditions, eldorado linguistique, creuset d’une petite patrie capable de concilier traditions et modernité – en firent un observatoire anthropologique privilégié. Il serait vain de céder aux sirènes du continuum qui ferait de Cambry ou d’un de ses prédécesseurs – comme chacun sait, la quête des origines est pavée d’embûches – le père fondateur de cette ethnologie du proche. Pour autant, il n’est peut-être pas infondé de comparer les différentes expériences afin de mieux cerner comment le tropisme armoricain se nourrit d’un capital de tentatives abouties ou avortées qui débouchèrent peu à peu sur l’évidence d’un « terrain » breton.

Deuxième échelon : l’ethnologie du proche, une épistémologie de l’exotisme en sciences sociales. À rebours d’une certaine histoire de l’ethnologie qui indexe l’exploration du domaine français sur le rapatriement des chercheurs à la suite des décolonisations et compte tenu de l’épuisement des objets ultramarins, nous suggérerons que le proche fut passé au crible bien avant ces retours « au pays natal » quand bien même il le fut par des collecteurs et des folkloristes. Fréquemment passé sous silence eu égard à une (prétendue ?) absence de scientificité des méthodes mises en œuvre – une enfance de l’art, en quelque sorte – qui le ravala à n’être, le plus souvent, qu’une forme d’amateurisme, ce rameau déprécié de l’histoire des manières de penser l’altérité appartient pourtant bel et bien à la généalogie de la fabrique ethno-graphique/logique. Dans ce laboratoire d’une discipline en cours d’autonomisation, la Bretagne joua indubitablement un rôle. Lequel ?

Troisième échelon : la constitution d’un corpus de nouvelles données et l’élaboration de nouveaux concepts. Que savons-nous vraiment de la naissance du premier écomusée (la maison du Niou-Huella à Ouessant) et des ambitions, intérêts, démarches qui y présidèrent ? Comment et pourquoi la série bretonne du Musée du Trocadéro fit-elle écrire à Armand Landrin qu’elle était « actuellement [1888] la plus riche que posséd[ait] cette section du Musée » ? Comment l’enquête menée sous l’égide de la DGRST à Plozévet influença-t-elle les enquêtes RCP qui la suivirent et la prolongèrent ? Autant de questions qui demeurent pour le moment sans réponse.

Quatrième échelon : une comparaison à l’échelle européenne. Selon des chronologies différentes, en fonction des rapports au fait national qui n’eurent, à l’échelle des états du continent, ni la même intensité, ni les mêmes enjeux, ni les mêmes soubassements idéologiques et intellectuels, les marges ont été au cœur du dispositif ethnographique dans une logique de fascination (exotisme, pittoresque, « authenticité »)-répulsion (fragmentation du tissu national) ou d’occultation. Des enquêteurs dans l’Ukraine des années 1820-1830 qui firent de l’accumulation d’un riche matériau ethnographique l’essence d’une « personnalité » indivise à la section alsacienne du Musée de Nuremberg, il y a là matière à s’interroger sur la place constitutive de la périphérie dans sa triple dimension (narrative, cognitive, idéologique).

Le séminaire

Organisé à raison de deux séances par semestre au cours des années 2009-2011, le séminaire est tournant (Brest, Lorient). Il entend proposer des pistes et des réflexions dont le but est de parvenir à une synthèse pour une restitution et une confrontation lors du colloque international qui suivra en 2012.

Programme

Les 8 séminaires se déclineront comme suit (à raison de deux ou trois intervenants par journée) :

23 octobre 2009 : Martine Segalen, de Saint-Jean-Trolimon à Nanterre – un parcours de recherche.

Un retour sur le parcours de Martine Segalen, professeur émérite de sociologie à l'Université Paris Ouest Nanterre-La Défense et auteur de Quinze générations de Bas-Bretons. Parenté et société dans le pays bigouden sud (1720-1980), Paris, PUF, 1985.

19 mars 2010 (Université de Bretagne Occidentale) : La Bretagne au musée

  • Jean-Pierre Gestin (ancien conservateur en chef du Parc Naturel Régional d’Armorique) : « Ouessant 1968 : le premier écomusée. Retour sur une expérience muséologique »
  • Pascal Aumasson (conservateur du Musée de Bretagne, Rennes) : « Bretagne : l’art de s’exposer. L’expérience du Musée de Bretagne à Rennes »
  • Rosemarie Lucas (doctorante en muséologie à l’Université Rennes 2) : « Naissance et élaboration du concept du parc naturel régional : l’exemple du parc d’Armorique »

30 avril 2010 (Université de Bretagne-Sud) : La Bretagne enregistrée

  • Donatien Laurent (directeur de recherche émérite au CNRS, ancien directeur du Centre de recherche bretonne et celtique) : « Comment l’enregistrement prolonge la culture orale. Les leçons d’un terrain en Basse-Bretagne »
  • Marie-Barbara Le Gonidec (responsable du département de la musique et de la phonothèque du MuCEM) : « La Bretagne à la phonothèque du Musée national des arts et traditions populaires, de 1939 à 1977 : une ethnologie du proche ou du lointain ? »
  • Pascal Cordereix (conservateur à la Bibliothèque nationale de France, responsable des documents sonores) : « Mais pourquoi donc la Bretagne ? Un siècle et plus de collecte sonore en Bretagne »

22 octobre 2010 (Université de Bretagne-Sud) : Du moi romantique au moi régionaliste 

Où l’on proposera de se pencher sur des configurations particulières qui facilitèrent l’avènement d’un intérêt pour l’étude des « cultures populaires » au nom d’une entreprise polymorphe qui débuta sous les auspices du romantisme et se nourrit par la suite des débats autour de la dialectique jacobinisme/régionalisme.

  • Florence Gaillet (professeure agrégée d’anglais, Sciences Po Bordeaux) : « Romantisme, culture celte et identité en Grande-Bretagne »
  • Xabier Itçaina (chargé de recherche au CNRS, laboratoire SPIRIT) : « La construction politique des régionalismes basques (XIXe-XXe siècles): quels usages de l'ethnologie du proche? »
  • Michel Le Guenic : « Idée régionale et folklorisme (1890-1941) »

17 décembre 2010 (Université de Bretagne Occidentale) : L’exotisme breton entre littérature et folklore

La Bécassine de Pinchon peut être considérée comme le débouché d’une folklorisation de la Bretagne qui trouva d’autant plus à s’épanouir que ni les travaux d’un Van Gennep, ni l’œuvre d’un Pierre Loti ne parvinrent vraiment à débarrasser la Bretagne de cet exotisme littéraire qui en fit d’abord une terre de chouans avant d’en faire une terre des prêtres… ou le sanctuaire du Cheval d’orgueil. En posant la question des relations ambiguës entre folklore et littérature, il s’agira d’examiner comment l’utilisation d’une syntaxe et d’un vocabulaire spécifiques a conditionné l’objectivation d’un terrain breton et des façons de l’appréhender « ethnographiquement parlant ». 

  • Catherine Bertho-Lavenir (professeur d’histoire contemporaine, Université Paris 3) : « Savoirs académiques et ethnologiques dans la littérature touristique du premier vingtième siècle : transmission des connaissances ou fabrique des icônes ? » 
  • François Guillet (professeur agrégé d’histoire, Sciences Po Paris) : « Entre centre et périphérie : l’exemple normand » 
  • Jean-Marie Privat (professeur de littérature française et d’anthropologie, Université de Reims) : « Le chapeau (breton) de Charles Bovary »

L’ethnologie vers la Bretagne, ou le terrain breton à l’épreuve de la démarche institutionnelle

Où il sera examiné et affiné, dans le prolongement du colloque concernant la mise en œuvre de la RCP de Plozévet tenu en mai 2008, le sens de la démarche qui fit de la Bretagne l’objet répété d’une investigation à caractère ethnologique, régulièrement impulsée par les institutions ayant autorité pour le faire : ainsi des fameux Chantiers diligentés par le Musée des arts et traditions populaires avant et pendant la Deuxième Guerre mondiale.

18 février 2011 (Université de Bretagne occidentale) :  L’ethnologie du proche à l’épreuve de la démarche érudite

En 1937, dans son Manuel de folklore français contemporain, A. Van Gennep mentionne, à propos de la Bretagne, la documentation considérable qu’il a sa disposition. En l’absence de chercheurs professionnels, cette documentation est celle d’une érudition locale, aujourd’hui prolongée par l’engagement associatif par exemple. À cet égard, se pose immanquablement la question du positionnement de la démarche institutionnelle ; c’est ce que cet atelier se propose d’examiner. 

  • François Ploux (professeur d’histoire contemporaine, Université de Bretagne-Sud) : « Une proximité distante : l'érudit de village et la coutume (1860-1930) » 
  • Nathalie Richard (maître de conférences en histoire contemporaine, Université Paris 1) : « La connaissance du local au prisme des sociétés savantes du 19e siècle : l'archéologie préhistorique à la Société polymathique du Morbihan  » 
  • Louis Élégoët (historien, chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique, Université de Bretagne Occidentale) : « De paysan à enseignant : une revisite de souvenirs léonards »

La vitrine et l’écran

La vitrine
De la Salle de France au Muséum du Palais du Trocadéro, où le objets venus de Bretagne avaient la plus grande part dans les années 1880, à l’installation d’un intérieur de Goulien au Musée national des arts et traditions populaires, en 1972, la muséographie a servi la cause de l’ethnologie : il s’agira d’en faire une analyse des différentes modalités.

L’écran
En se saisissant d’une caméra Pathé-Baby dès les années 1920 pour certains, des prêtres se firent à la fois des ethnographes soucieux de conserver, grâce aux images animées et les continuateurs de ces « intellectuels de village » qui, au siècle précédent, avaient utilisé leur plume pour collecter des informations. Il ne s’agit là que jalon dans la constitution d’une ethnologie du proche et d’un exemple des modalités de conservation des gestes et des faits qui posent la question de la transformation des regards posés sur des sociétés eu égard aux nouveautés techniques et aux méthodes de collectage et d’interprétation qu’elles induisirent.

 L’ethnologie de la Bretagne

À l’heure d’aujourd’hui où la démarche institutionnelle est aussi une démarche locale, endogène, se pose en effet la question de la reconnaissance d’une ethnologie bretonne de la Bretagne.

22 avril 2011 (Université de Bretagne-Sud) : L'ethnologie du proche à l'épreuve de la démarche institutionnelle

  • Bertrand Müller, professeur invité à l’École normale supérieure : « Travail collectif et enquêtes ethnographiques : l’organisation des enquêtes ethnographiques dans la France du 20e siècle »
  • Erwan Le Bris du Rest, ancien conservateur du Musée départemental breton : « 1969-1990 – De la création du CRBC au Musée breton, miroir des illusions… Témoignages. Une expérience à l’épreuve des temps »

3 février 2012 (Université de Bretagne Occidentale) : L’ethnologie du proche à l’épreuve d’un parcours individuel

  • Patrick Prado, chargé de recherche au CNRS : « “ Trop loin, trop proche ” : y a-t-il une bonne distance en Bretagne dans l’ethnologie du proche ? »

Catégories

Lieux

  • 20 rue Duquesne (Centre de Recherche Bretonne et Celtique – Faculté Victor-Segalen, Brest) et 4 rue Jean Zay (Maison de la recherche – UBS, Lorient)
    Lorient, France

Dates

  • vendredi 18 février 2011
  • vendredi 22 octobre 2010
  • vendredi 17 décembre 2010
  • vendredi 30 avril 2010
  • vendredi 19 mars 2010
  • vendredi 23 octobre 2009
  • vendredi 22 avril 2011
  • vendredi 03 février 2012

Mots-clés

  • ethnologie, Bretagne, épistémologie

Contacts

  • Jean-François Simon
    courriel : Jean [dot] Francois [dot] Simon [at] univ-brest [dot] fr
  • Laurent Le Gall
    courriel : legall-vidaling [at] wanadoo [dot] fr

Source de l'information

  • Jean-François Simon
    courriel : Jean [dot] Francois [dot] Simon [at] univ-brest [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Quelle place pour la Bretagne dans l'élaboration d'une ethnologie du proche ? », Séminaire, Calenda, Publié le mardi 20 octobre 2009, http://calenda.org/199188