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Merde

Sous la direction de Dalie Giroux et Sébastien Mussi

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Publié le mardi 20 octobre 2009 par Marie Pellen

Résumé

Les Cahiers de l’idiotie (www.cahiers-idiotie.org) proposent des numéros thématiques sur des objets singuliers et sur des auteurs américains. En correspondance avec ses principes et avec son projet scientifique, les Cahiers s’offrent à la communauté des lecteurs sous la forme d’un atelier de pensée artisanale.

Annonce

Sous la direction de Sébastien Mussi et Dalie Giroux

Constat anthropologique

La merde est matérialité pure : elle est dépourvue de toute fonction, elle est en quelque sorte la matière par excellence ou, peut-être plus justement, l’antimatière par excellence : c’est ce qui reste une fois que tout acte est accompli. Il s’agit d’une matière qui a épuisé ses potentialités, sa puissance. C’est ce que le corps ne retient pas, n’utilise pas, c’est ce qu’il rejette hors de lui. La merde, c’est le reste.

Cette vision, bien qu’objectivement questionnable (la merde, c’est encore de l’engrais; le déchet peut être recyclé), suffit à expliquer le peu de cas que la pensée, notamment philosophique, fait de la merde.

La pensée en général se concentre sur l’Etre, l’Esprit, sur ce qui dure, sur l’éternel, le pur, et plus rarement sur ce qui passe, sur le fugitif, le destructible, le sale. L’Esprit, pense-t-on, ne produit pas de restes. L’idée de la merde, quand elle est envisagée par Socrate, provoque surtout le malaise.

De là à dire que l’interdit dont nous parlons renvoie à ce que la pensée et le social n’utilisent pas, à ce qu’ils rejettent en dehors d’eux-mêmes, à ce qu’ils refusent même de penser et de dire, il n’y a qu’un pas. Ne le franchissons pas trop vite.

Énoncé méthodologique

Il s’agira pour nous de traiter de la merde comme telle, et par ce geste même comme partie intégrante de la pensée. Nous serons donc résolument blasphématoires. Non pas gratuitement, mais parce que tout acte de pensée authentique, même tourné vers l’Esprit, l’est. La merde sera donc pensée pour elle-même, et non réduite à un autre de la pensée, ce qui permettrait à cette dernière de s’en dissocier, de la rejeter, de la considérer comme le contraire de l’absolu et de la matière féconde et de l’Etre abstrait. La merde comme acheminement de la pensée est possible à travers la radicalisation de son devenir-reste menant à un autre usage de la merde, un usage politique, symbolique et philosophique.

Que pourrait donc vouloir dire aujourd'hui : profaner la défécation? Non pas certes, retrouver quelque chose comme une naturalité prétendue, ni en jouir tout simplement sous la forme d'une transgression perverse (ce qui est toujours mieux que rien). Il s'agit, en revanche, de rejoindre de manière archéologique la défécation comme un champ de tensions polaires entre la nature et la culture, le privé et le public, le singulier et le commun. C'est-à-dire: apprendre un nouvel usage des fèces, comme les enfants avaient tenté de le faire, à leur manière, avant que n'intervinssent la répression et la séparation. Les formes de cet usage commun ne pourront être inventées qu'à l'échelle collective. (Giorgio Agamben, Profanations, p. 109-10).

Jouer avec la merde, restituer cet objet à une communauté de pensée, avant, donc, « la répression et la séparation ». La pensée se fait enfant – idiote – lorsqu’elle commence à penser ces objets desquels elle est, par nécessité, coupée. Plongeons dans le malaise de Socrate.

Aspects de la merde

Approcher l’objet merde comme fait philosophique – c’est peut-être déjà ce que nous avons découvert en tentant de formuler cette problématique – n’est possible qu’en endossant un perspectivisme radical. Il n’y a pas d’accès privilégié à la « chose », ni comme Idée (parce qu’il s’agirait encore de doubler la chose, de coudre du langage au réel), ni comme phénomène au sens d’une saisie de l’objet par la conscience (parce qu’il s’agirait du récit d’une expérience cérébrale de l’Idée de l’expérience de l’objet merde). Nous devons pour cela nous rabattre, joyeusement, sur la multiplication des regards, et viser le point d’épuisement à partir duquel se manifestera peut-être ce qu’il y a de pensant dans la merde.

Nous envisageons ainsi, sans prétendre à l’exhaustivité, trois aspects de la question de la merde. Il s’agirait à travers ceux-ci de réaliser une première exploration, depuis l’Idée de merde (ou son impossibilité), jusqu’à la gestion urbaine des égouts, en passant pas l’histoire de la disparition du référent scatologique dans la culture populaire, et par une analyse culturelle du capitalisme à partir de sa fonction de conjuration de la merde.

    1. Par la philosophie et l’histoire des idées et de la littérature, il s’agira de s’interroger sur l’impossibilité de la merde dans la pensée. A ce titre, on peut rappeler l’hésitation fondatrice de Socrate dans le Parménide : alors que Parménide lui demande si la boue et la crasse ont elles aussi une idée séparée d’elles-mêmes, Socrate finit par avouer : « Mais, à peine m’y suis-je attardé que je m’en détourne en toute hâte de peur de m’aller perdre et noyer en quelque abîme de niaiserie. Aussi, revenu à mon refuge, aux objets à qui nous venons de reconnaître des formes, c’est de ces objets que je fais ma conversation et mon étude. » On notera à ce titre que les arts plastiques semblent mieux s’en sortir : Manzoni met ses matières fécales en boîte, Delvoye fabrique une machine à merde qui fera scandale, Lizene peint avec ses déjections, variant les couleurs via son régime alimentaire, retournant la merde à sa matérialité primordiale… Sans aller jusqu’à tenter ce que Dagognet appelle une « ontologie du minime et du banni », il y a au moins lieu de s’interroger sur le rejet du déjeté.

    2. À travers l’analyse des cultures, que ce soit au moyen de l’étude des religions, de l’anthropologie, de la psychanalyse ou encore de l’économie culturelle, on tentera de faire le point sur le rôle du déchet dans le capitalisme contemporain. On peut en effet se demander si ce dernier n’est pas arrivé à ce stade où la « défécation sociale » approche le moment de la constipation ou de l’infection par coliformes fécaux. La merde sous le régime capitaliste devient alors un point de vue privilégié pour tenter un diagnostic comparatif à partir non plus du point de départ (la production), mais de celui du point d’arrivée (la décharge). Y aurait-il un stade ubuesque du capitalisme qu’une analyse scatologique permettrait de mettre à jour? Ce stade ubuesque, lié à une excrémental culture, serait-il un kitsch inversé, propre aux sociétés occidentales déspiritualisées et monoculturelles?

    3. Dans une perspective sociologique et historique, nous aimerions amorcer une réflexion vers une « copropolitique » ou une « écopolitique de la merde ». Faire le point sur la gestion de la merde, sur la façon dont cette gestion est conçue et mise en œuvre, sur les rapports entre la merde et l’eau dans les structures d’hygiène, nous permettra de dresser un portrait scatologique de notre société, portait qui ne sera peut-être pas dénué d’importance et qui, nous le pensons, échappera à l’abîme de niaiserie tant craint par le jeune Socrate. En novembre 1539, un édit du Roi de France exige que chaque Parisien se discipline dans le rejet de ses déjections, notamment en les gardant chez lui jusqu’au ramassage. Dominique Laporte (Histoire de la merde) fait cette constipation urbaine, de cette nécessaire retenue de la merde dans la sphère privée, un des premiers actes de naissance de la modernité.

Il s’agit enfin, à travers ces thèmes d’une invitation au jeu.

Règles pour la soumission d’un manuscrit

Date limite le 15 janvier 2010

Les contributions* et propositions de numéros thématiques doivent être adressées au Comité de rédaction par voie électronique à l’adresse suivante : redaction@cahiers-idiotie.org

Les contributions doivent respecter les paramètres et transmettre les éléments suivants:

    - 10 à 15 pages à simple interligne (Times New Roman 12) ou l’équivalent;
    - utilisation du système de référence : (auteur date) ; (auteur date : page);
    - liste des ouvrages cités en fin de document:
      o ELIADE M. (1989) Le mythe de l’éternel retour, Paris, Gallimard.
      o JOLIVET M.-J. (1997) « La créolisation en Guyane. Un paradigme pour une anthropologie de la modernité » dans Cahiers d’Etudes Africaines 37(4), pp. 813-838;
    - notes en bas de page;
    - résumé du texte et courte biobibliographie de l’auteur.

Les Cahiers de l’idiotie acceptent:

    - les contributions hors thèmes (celles-ci ne font cependant pas partie de l’édition imprimée limitée du numéro de la revue);
    - les publications soumises par les étudiantes et les étudiants qui, selon l’énoncé du projet scientifique de la revue, pourront faire conditionnellement l’objet d’un compagnonnage;
    - les textes en langues autres que le français, sous condition et accord préalables du comité de rédaction.

*Il est à noter que les textes publiés sont la propriété des Cahiers de l’idiotie (tous droits de reproduction réservés).

Catégories

Lieux

  • www.cahiers-idiotie.org

Dates

  • vendredi 15 janvier 2010

Mots-clés

  • clowns, cahiers, idiotie, théorie, histoire, sciences humaines

URLS de référence

Source de l'information

  • GIROUX, Dalie ~
    courriel : redaction [at] cahiers-idiotie [dot] org

Pour citer cette annonce

« Merde », Appel à contribution, Calenda, Publié le mardi 20 octobre 2009, http://calenda.org/199247