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La bande dessinée à l’épreuve des génocides

Genocide as a Subject for Comic Strips

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Publié le jeudi 05 novembre 2009 par Karim Hammou

Résumé

La Fondation Auschwitz prépare un dossier intitulé « La bande dessinée à l’épreuve des génocides » pour un numéro de sa revue « Témoigner. Entre Histoire et Mémoire » (éd. Kimé, Paris) dont la publication est prévue pour fin 2010. Deux thématiques sont proposées à la réflexion des chercheurs. La première concerne « La bande dessinée durant la Seconde Guerre mondiale – Propagande, Collaboration, Résistance » et la seconde « La représentation de l'univers concentrationnaire et des génocides dans la bande dessinée ». Nous souhaitons d’une part approfondir notre connaissance de l’influence et du rôle qu’aura joué, ceci au travers du comportement de leurs auteurs, la bande dessinée durant la seconde guerre mondiale, et d’autre part relever les possibilités et particularités qu’offre la bande dessinée dans ses représentations des génocides.

Annonce

La bande dessinée est sans doute encore considérée par une frange importante de la population comme un art mineur destiné à distraire la jeunesse. Dégagée des contes illustrés du XIXe siècle et des images d’Épinal, elle s’épanouira cependant rapidement au cours des ans, bénéficiant d’une diffusion croissante via les quotidiens, les hebdomadaires et les albums. Aujourd'hui, ce mode d’expression affiche une santé extraordinaire avec entre autres plus de 3.000 nouveautés francophones publiées chaque année[1]. La bande dessinée est donc devenue un extraordinaire moyen de communication, considérée tantôt comme un produit de consommation culturelle, tantôt comme une forme d’art à part entière.

Face à cet envol quantitatif et qualitatif du « 9e art », la question qui traverse ce dossier consiste à examiner et à interpréter les liens entre bande dessinée, histoire et mémoire. Nous nous interrogerons notamment sur le rôle que joue et jouera la bande dessinée dans le cadre de la représentation des camps, des crimes et génocides nazis et des génocides du XXe siècle. Les réflexions s’articuleront autour de deux axes majeurs : le premier porte sur l’action de la bande dessinée à l’époque même du nazisme, où le médium vivait son premier « âge d’or » ; le deuxième se focalise sur la façon dont la bande dessinée contribue à donner forme à la mémoire historique et culturelle des génocides.  

Première thématique du dossier : La bande dessinée durant la Seconde Guerre mondiale – Propagande, Collaboration, Résistance

Le premier âge d'or de la bande dessinée date des années 30 et 40 qui connurent une profusion de nouvelles séries tant aux États-Unis qu’en Europe. Conçues pour divertir mais aussi pour éduquer, certaines d’entre elles servirent, en période de guerre, à véhiculer des contenus idéologiques. Pensons par exemple au fait qu’aux États-Unis, les studios Disney assuraient, à la demande du gouvernement, un devoir de propagande antinazie durant la Seconde Guerre mondiale[2], alors qu’au même moment, en Belgique occupée, le quotidien Le Soir alors sous contrôle des autorités allemandes, publiait les Aventures de Tintin et Milou.

Ce terrain d’investigation nous intéresse pour mieux comprendre les enjeux (les forces en présence et leurs avancées tactiques) qui prévalaient alors. Ainsi, quels sont les créateurs et éditeurs qui manifestèrent un esprit de résistance et quels sont ceux qui, à divers degrés – compromissions, accommodements – collaborèrent avec l'occupant ? Dans quelles mesures pouvaient-ils demeurer à l'abri du conflit et le devaient-ils ? Si ces interrogations ont déjà donné lieu à un nombre d’études de cas, elles continuent à nous interpeller, notamment dans la mesure où des « dossiers » relatifs à des attitudes, des comportements et des œuvres gisent certainement encore dans des archives demeurant taboues.

Une connaissance plus exacte des positions des uns et des autres permettrait d'évaluer plus précisément l'impact de certaines publications sur la jeunesse et d’analyser les moyens iconographiques utilisés. D’ailleurs, certains auteurs peuvent avoir eu recours à des allégories pour affirmer leur « sensibilité », à l'exemple de Goscinny et Uderzo qui, avec Astérix le Gaulois, figurent d’évidence le rôle du résistant, quel que soit l'envahisseur (ici romain). 

Deuxième thématique du dossier : La représentation de l'univers concentrationnaire et des génocides dans la bande dessinée

Le second âge d'or de la bande dessinée, qui débute dans l'immédiat après guerre, semble lui conférer sa maturité. Terminée l'enfance de l'art, finie l'« insouciance » des dessins destinés à la jeunesse. Le médium est amené à faire face aux temps traversés, c'est-à-dire aux horreurs du XXe siècle, à ses guerres, ses camps, ses génocides[3]. À l'instant où les auteurs de bandes dessinées se mirent en tête de tenter de représenter ces « impensables » que constituèrent les folies meurtrières du siècle[4], le 9e art s’ouvrit à tous les questionnements possibles.

Nous souhaiterions dès lors examiner les manières dont les bandes dessinées présentent, traitent et font voir les périodes charnières du XXe siècle. À partir de quelles recherches historiographiques et de quels documents (photos, films, témoignages) les auteurs de bandes dessinées ont-ils abordé leurs représentations de l’univers concentrationnaire et des génocides du siècle (le judéocide, les génocides commis en Arménie, au Cambodge, au Rwanda, en ex-Yougoslavie) ? Comment décrire et que penser des bandes dessinées représentant des univers totalitaires (aussi hors camps), catastrophiques et apocalyptiques (avec leur typologie de personnages et de héros) ? Les œuvres dégagent-elles de nouveaux points de vue, des situations, des vécus, des problématisations propres ? Génèrent-elles de nouvelles formes d’approche ou de compréhension (éventuellement polyphoniques ou conflictuelles) ? Peuvent-elles être utiles à l'école en tant que matériel pédagogique ?

Ces questions méritent d’être intégrées dans une réflexion prenant en compte le rôle central joué par certaines bandes dessinées fondatrices de même que les liens intertextuels qui se tissent entre les différentes œuvres. Parallèlement, il conviendrait d’élucider les rapports de la bande dessinée avec d’autres formes d’art traitant des génocides. Ainsi les problèmes de représentation que rencontrent les auteurs étudiés surgissent-ils aussi dans le contexte du roman (historique) ou du cinéma ? À cet égard, une piste de recherche fructueuse se situe notamment du côté des adaptations de romans et de films sous forme de bande dessinée : pensons par exemple à certaines œuvres de Jacques Tardi, réalisées à partir des romans de Céline et de Didier Daeninckx, ou à la transposition récente du dessin animé Valse avec Bachir en bande dessinée.

Transmuée, de par sa diffusion massive, en langage universel, la bande dessinée se présente en somme comme un nouveau moyen de rendre compte de notre Histoire. De l'activisme idéologique en temps de guerre à la description de ce que furent les camps, de la simple mise en scène divertissante du passé à la description unique et personnelle du témoin, ces « mises en images » s’inscrivent pleinement dans notre société. En réfléchissant les points de vue, elle propose le meilleur mais aussi parfois le pire. Car si les événements que nous évoquons sont bel et bien derrière nous, l'autre camp, celui des nostalgiques de l'ordre nouveau, semble toujours compter des défenseurs[5]. Un point sur cette question, interrogeant également le succès  par exemple, des versions BD de Mein Kampf (entre autres au Japon), serait également le bienvenu.

Date limite de propositions des articles :

Mardi 15 décembre 2009

(Intitulé et développement du sujet en 500 mots)

Remise des articles :

Lundi 17 mai 2010

[1] Bilan 2008. Une année de bandes dessinées sur le territoire francophone européen, par Gilles Ratier, Secrétaire général de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée). Le rapport peut être consulté en ligne à l’adresse : http://www.acbd.fr/images/stories/acbd_bilan_2008.pdf

[2] Cf. Mickey Mouse and the Nazi Submarine dessiné par Floyd Gottfredson et Bill Walsh publié dans le Daily Newspapers du 28 juillet 1943 (ainsi que des films d’animation tels que Der Führer’s Face, 1943).

[3] Pour Michel Porret, dans l'ouvrage qu'il dirige, Bande dessinée et histoire, Objectif bulles (Georg, 2009, p. 31), le grand tournant, l’adoubement en quelque sorte, qui aura rendu la bande dessinée mature serait également à chercher du côté des albums de Pierre Christin et Enki Billal (Les Phalanges de l’Ordre noir (Dargaud, 1979) et Partie de chasse (Dargaud, 1983), qui « illustrent la violence de l’idéologie et la brutalité des jeux de pouvoir ». Pour sa part Yan Schubert, dans le même livre (p. 162), estime que ce tournant advint avec la publication de Maus d'Art Spiegelman en 1986, premier auteur à traiter pleinement du judéocide.

[4] À titre indicatif, la guerre, la déportation et l’extermination dans les camps nazis ont été racontées pour la première fois dans une bande dessinée d’Edmond-François Calvo, Victor Dancette et Jacques Zimmermann, La bête est morte ! en 1947 (réédition Futuropolis, 1977). Aux États-Unis, la première évocation de chambres à gaz apparait dans une bande de Bernard Krigstein et Al Ferstein intitulée Master race (La grande course) parue en 1955 dans le premier numéro de la Revue Impact chez Entertaining Comics. Art Spiegelman reprit l’idée du bestiaire à Calvo (qui eut lui même des problèmes avec Walt Disney qui s'imaginait être pillé) pour créer Maus: A Survivor's Tale en deux volumes (1986 et 1991). Tout en restituant l’histoire d’Auschwitz, le script fait la part belle aux difficultés relationnelles qu’éprouve l'auteur face à son père, survivant d’Auschwitz. Il fallut ensuite attendre Pascal Croci qui, dans Auschwitz (éd. Emmanuel Proust, 2002), représenta pour la première fois une chambre à gaz en activité. Les publications autour des camps se multiplient alors que dans le même temps de nombreuses thématiques liées à l'occupation et à la déportation s’enchaînent avec, par exemple, Tout le monde aime le printemps de Guy Vidal et Alain Bignon, (Dargaud, 1987), L'innocente de Warnauts et Raives (Casterman, 1994), Les albums d'Yslaire du cycle Mémoires du XXe Ciel (Delcourt, 1997 et 1999, Les Humanoïdes associés, 2001 et 2004), La 27e Lettre de Will et Desberg (Dupuis, 2003), Senne et Sanne: Rebecca R. de Marc Verhaegen (Mezzanine, Gent, 2005), De Zoektocht, (La Quête), de Eric Heuvel, R. Van der Rol et L. Schippers (Fondation Anne Frank en coll. avec le Musée d'Histoire Juive de Hollande, Uitgeverij L., Amsterdam, 2007), pour n'en citer que quelques-uns. Notons également les premiers albums portant sur la Première Guerre mondiale (Tardi, C'était la guerre des tranchées, Casterman, 1993) et sur les génocides des Arméniens (Guy Vidal et Florenci Clavé, L’île aux Chiens, Dargaud, 1979 et Sang d’Arménie, Dargaud, 1985), Tsiganes (Kkrist Mirror, Tsiganes 1940-1945. Le camp de concentration de Montreuil-Bellay, EEP, 2008), Cambodgien (Sera, Impasse et rouge, Rackham, 1995 ; L’eau et la terre, Cambodge 1975-1979, Delcourt, 2005 ; Lendemains de cendres, Cambodge 1979-1993, Delcourt, 2007), Rwandais (Jean-Philippe Stassen, Deogratias, Dupuis, 2000) et Pawa, Delcourt, 2002), et les camps soviétiques (René Sterne, Le Goulag, Lombard, 2003).

[5] Cf. Serge Algoet, Front de l’Est, Ansaldi, 1988.

Lieux

  • Rue des Tanneurs, 65
    Bruxelles, Belgique

Dates

  • mardi 15 décembre 2009

Mots-clés

  • bande dessinée, génocides, deuxième guerre mondiale, propagande, collaboration, résistance, déportation, camps de concentration, univers concentrationnaire, Auschwitz

Contacts

  • Daniel Weyssow
    courriel : weyssow [at] auschwitz [dot] be
  • Fransiska Louwagie
    courriel : Fransiska [dot] louwagie [at] kuleuven-kortrijk [dot] be

URLS de référence

Source de l'information

  • Daniel Weyssow
    courriel : weyssow [at] auschwitz [dot] be

Pour citer cette annonce

« La bande dessinée à l’épreuve des génocides », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 05 novembre 2009, http://calenda.org/199421