AccueilLes Belot : chercher, expliquer et pérenniser l’ordre dans le cosmos, la manufacture et la société

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Publié le lundi 23 novembre 2009 par Karim Hammou

Résumé

L’enjeu de cette journée est de rassembler des intervenants issus d’univers disciplinaires différents et ayant été amenés à travailler, directement ou indirectement, sur Émile, Gustave ou Émile Joseph Belot, en nous restreignant à la période de la Troisième République. L’étude biographique comparée aurait pour but de générer une réflexion autour d’un large éventail de pratiques (sciences, amateurisme, technique/invention/brevet, ingénieurs sociaux, catholicisme/laïcité, organisation du travail, instruction publique/pédagogie, débats historiographiques,…), associées (ou non) à certains univers culturels, s’incarnant dans différents groupes sociaux, différents réseaux, et se déployant dans les institutions de la Troisième République.

Annonce

Cet appel s’adresse aux personnes ayant croisé Emile et/ou Gustave Belot, ou leur père Emile Joseph Belot, au cours de leurs recherches, et qui seraient intéressées par une réflexion autour de problématiques soulevées par la focalisation de notre regard sur ces personnages, et par l’analyse comparée de leurs trajectoires intellectuelles et professionnelles.

Proposition d’argument :

Avec le soutien du Centre Alexandre Koyré et de la SFHSH

Organisation : Volny Fages et François Vatin
Lieu : Centre Alexandre Koyré.
Date : septembre 2010

L’objectif de cette journée d’étude est de rassembler des spécialistes des idées et des pratiques des frères Emile et Gustave Belot, ainsi que de leur père Emile Joseph Belot, s’intéressant à des aspects de leurs « œuvres » relevant de disciplines universitaires actuellement séparées (histoire sociale de l’astronomie, du management, de la sociologie du travail, philosophie, pédagogie, histoire de l’industrie, histoire des idées historiographiques…). Cette démarche interdisciplinaire permettrait d’une part de donner un éclairage plus riche sur les pratiques de ces personnages aujourd’hui peu connus, mais elle pourrait également nous permettre de caractériser à travers des études de cas la complexité des relations entre le pouvoir de la Troisième République et les valeurs culturelles (religieuses notamment) de certaines élites républicaines, via les pratiques de sciences, la gestion des manufactures de l’État, ou l’enseignement de la morale à l’école. Il s’agirait donc de tenter de relier l’analyse de la diversité des pratiques des Belot aux différents contextes dans lesquels ils s’insèrent, aux groupes sociaux auxquels ils appartiennent, et aux valeurs qu’ils véhiculent. 

Si depuis les années 1990 on observe une multiplication kaléidoscopique des biographies de savants, relevant de parti pris méthodologiques divers, la tendance générale est très majoritairement à l’étude des ‘grands hommes’, ou à des éclairages sur des acteurs ‘injustement’ méconnus et dont on s’efforce de réhabiliter/perpétuer la mémoire[1]

L’évolution des méthodes en histoire des sciences, avec l’émergence des Sciences Studies, parallèlement aux évolutions socio-culturalistes en histoire, a sensiblement modifié les sujets étudiés et les acteurs considérés comme importants ou intéressants pour les discours des  historiens. Ainsi, avec le développement d’une histoire des « perdants »[2], avec la reconnaissance de l’importance déterminante de facteurs sociaux et culturels dans les pratiques de sciences[3], avec l’intérêt porté aux pratiques amateurs[4], certains personnages obscurs deviennent porteurs d’une information historique jusqu’alors peu perçue, et bien souvent méprisée. La permanence des ‘great men studies’, défendues notamment par Helge Kragh[5] et L. Pearce Williams[6] qui critique l’intérêt des Science Studies pour les « swamps », ainsi que le peu d’intérêt que les Science Studies portent au genre biographique[7], illustre la tension méthodologique, bien montrée par Bourdieu, qui réside dans la focalisation sur un individu et dans la construction d’un récit l’articulant à l’ensemble de son contexte politico-social. Cependant, certaines approches renouvelées du biographique[8] permettent justement, en prenant l’individu comme pierre de touche, de s’interroger sur les tensions pouvant exister entre déterminismes sociaux, économiques et politiques dans les pratiques de sciences, et les choix d’individus construisant leur propre système de valeurs et exerçant leur libre arbitre dans un contexte historique et géographique donné. Exploité habilement, le cadrage biographique permet de se situer à l’interface entre le privé et le public, entre le local et le global, et donc de s’interroger sur la manière dont peut s’incarner un socle archéologique social et culturel dans une pratique scientifique (ou philosophique, ou politique) déterminée.

L’oubli qui entoure les personnages sur lesquels nous vous proposons de travailler, utilisé avec précaution, peut nous aider à éviter les écueils d’une histoire jugée et téléologique, à condition de ne tomber ni dans les raccourcis rassurants du populisme ni dans ceux du misérabilisme[9], et de nous interroger sur la nature des sources accessibles et sur leur sens. 

Le cas des Belot constitue un objet historique complexe particulièrement intéressant par sa nature hétérogène en terme de pratiques savantes. Emile Belot (1857-1944), ingénieur des manufactures de l’État, travaillant dans l’industrie des tabacs, possède plusieurs modes d’insertion dans la vie intellectuelle et sociale de son époque. Ingénieur inventeur de machines (dans les manufactures de tabac), théoricien de l’organisation du travail dans les manufactures, concepteur obstiné d’une théorie cosmogonique complète (implication à la Société Astronomique de France et omniprésence à l’Académie des Sciences), il est toujours disert quant à l’organisation des pratiques (que ce soit dans le cadre des manufactures, ou dans celui de la méthode scientifique). Ingénieur à tendance « sociale » dans ses activités d’administrateur, il est également catholique pratiquant. Son frère Gustave Belot (1859-1929), normalien, agrégé de philosophie,  progresse dans sa carrière au sein de l’Instruction Publique devenant Inspecteur de l’Académie de Paris puis Inspecteur Général de l’Enseignement Secondaire. Impliqué dans divers débats autour de la question de la morale, notamment avec Bergson et Durkheim, il est un rédacteur régulier de la Revue Philosophique et de la Revue de Métaphysique et de Morale. Se revendiquant libre penseur, il tente de mettre en place les fondements d’une Morale Positive, laïque, dont il souligne la nécessité et la supériorité sur toute morale religieuse.

L’approche biographique couplée de Emile et Gustave Belot, combinée avec l’analyse de l’influence de leur père l’historien Emile Joseph Belot, permettrait d’aborder un large éventail de pratiques se déployant dans la Troisième République, essentiellement durant la Belle Epoque et l’entre-deux-guerres (sciences, amateurisme, technique/invention/brevet, catholicisme, organisation du travail, Instruction publique/pédagogie,…) et pourrait peut-être nous conduire à caractériser un ensemble de valeurs, de rapport à l’ordre naturel, économique, et social, dont les Belot seraient en quelque sorte l’incarnation, en les replaçant dans le cadre social et politique plus général de cette longue Troisième République française. Les divergences entre les deux frères, notamment à propos de la religion, pourraient mettre en évidence deux modes d’existence publique différents, deux rapports au pouvoir en place, deux types de réseaux, et finalement deux trajectoires professionnelles au succès asymétrique. 

Afin d’exploiter de manière heuristique la mise en regard de ces personnages au-delà de leur simple parenté, il me semble important de trouver un fil directeur unifiant nos différentes approches, et de dépasser ainsi le simple caractère anecdotique que tendent souvent à revêtir les études biographiques. Celui-ci pourrait être par exemple l’attachement des Belot à la notion d’ordre. L’ordre, qu’il soit social, religieux, moral, industriel, ou méthodologique, constitue un leitmotiv dans tous les travaux des Belot, s’incarnant dans des discours normatifs souvent justifiés, sous la plume des auteurs, par un contexte socio-politique agité.

L’organisation de la journée se structurera autour de plusieurs axes thématiques au sein desquels on essaiera de croiser les approches disciplinaires et l’étude des différents acteurs. On pourra par exemple rassembler plusieurs intervenants autour de la question des rapports des Belot à différents groupes confessionnels, et de l’impact de ceux-ci sur leurs pratiques et leurs carrières. Un deuxième axe pourrait inciter les intervenants à réfléchir aux positions qu’adoptent les Belot par rapport à la pensée dominante dans les différents domaines qu’ils abordent, et à leur orthodoxie ou hétérodoxie dans les cercles de spécialistes. Ces axes thématiques ne sont évidemment pas définitifs et dépendront des réponses des intervenants potentiels.

Les propositions peuvent être envoyées jusqu'au 15 janvier 2010   

Bibliographie :

Bensaude-Vincent, Bernadette, et Blondel, Christine (dir.) (2002), Des savants face à l’occulte : 1870-1940, Paris, La Découverte.

Biagioli, M. (1993), Galileo, courtier : the practice of science in the culture of absolutism, Chicago, London, University of Chicago Press.

Crawford, E. (1996), Arrhénius : From Ionic Theory to the Greenhouse Effect, Science History Publication.

DeVorkin, D. H. (2000), Henry Norris Russell : Dean of American Astronomers, Princeton Univ. Press, Princeton.

Grignon, C. et Passeron, J.-C. (1989), Le savant et le populaire, Paris, Gallimard/Le Seuil, Hautes Etudes. 

Kragh, H. (1987), An Introduction to the Historiography of Science, Cambbridge, Cambridge University Press.

Secord, A. (1994), « Science in the pub : Artisan botanists in early 19th century Lancashire », History of Science, 32, p. 269-315.

Sheets-Pyenson, S. (1985), « Popular science periodicals in Paris and London : the emergence of a low scientific culture, 1820-1875 », Annals of Science, 42, 6, p. 549-572.

Söderqvist, T. (éd.) (2007), The History and Biography of scientific Biography, Aldersot, Ashgate.

Stanley, M. (2007), Practical Mystic, Religion, Science, and A.S. Eddington, Chicago, Chicago University Press.

Strauss, D. (2001), Percival Lowell : The culture and science of a Boston Brahmin, Cambridge, MA.

Williams, L. Pearce (1991), « Faraday and his biographers », Bulletin for the History of Chemistry, 11, p. 9-17. 

[1] Le thème du congrès du CTHS de 2009 était par exemple : « Célèbres ou obscurs : hommes et femmes dans leurs territoires et leur histoire ».

[2] Corrélatif à l’application rigoureuse du principe de symétrie de Bloor dans les études de controverses.

[3] Parmi tant d’autres et pour rester dans le domaine des biographies de savants, on peut citer Stanley (2007), Strauss (2001), De Vorkin (2000), ou Crawford (1996).

[4] Par exemple Sheet-Pyenson (1985), A. Secord (1994), ou Bensaude-Vincent et Blondel (2002).

[5] Kragh (1987) parle des « aristocrats of science », p. 173.

[6] Williams (1991).

[7] Soderqvist (2007).

[8] Biagioli (1993), Stanley (2007), voir également le séminaire consacré au « biographique dans l’histoire et la sociologie des sciences » organisé au Centre Alexandre Koyré jusqu’en 2009.

[9] Grignon et Passeron (1989)

Lieux

  • Centre Alexandre Koyré (EHESS)
    Paris, France

Dates

  • vendredi 15 janvier 2010

Mots-clés

  • Belot, biographie, interdisciplinarité, historiographie, cosmogonie, morale

Contacts

  • Volny Fages
    courriel : fages [at] rip [dot] ens-cachan [dot] fr

Source de l'information

  • Volny Fages
    courriel : fages [at] rip [dot] ens-cachan [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Les Belot : chercher, expliquer et pérenniser l’ordre dans le cosmos, la manufacture et la société », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 23 novembre 2009, http://calenda.org/199589