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À quoi sert la géographie ?

Journée d'étude de la revue de sciences humaines Tracés dans le cadre de son cycle « À quoi servent les sciences sociales ? »

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Publié le mardi 22 décembre 2009 par Marie Pellen

Résumé

Entre janvier 2009 et février 2012, la revue Tracés organise, en partenariat avec l’École normale supérieure de Lyon, La vie des idées et le magazine Sciences humaines, un cycle de journées d'étude, structuré en huit thématiques, autour des sciences humaines et des rapports qu’elles entretiennent avec le politique, le judiciaire, les associations, les syndicats, les organisations internationales, les artistes, l’école, les entreprises, les médias, etc. La quatrième journée de ce cycle « À quoi servent les sciences humaines ? » sera consacrée aux usages sociaux et politiques de la géographie et de l'urbanisme. Celle-ci s'intitule « À quoi sert la géographie ? L'approche spatiale comme moyen de compréhension et d'action sur les sociétés ».

Annonce

La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre.

Yves Lacoste, 1976

La géographie ne sert-elle qu'à faire la guerre ?

A la question « A quoi sert la géographie ? », il est tentant de répondre, à la suite d’Yves Lacoste (1976) : « d’abord, à faire la guerre ! »[1]. Par cette formule provocatrice prononcée alors que la géographie est plongée dans une crise identitaire sans précédent au cours de laquelle seront redéfinis ses objets, ses méthodes et surtout ses finalités, le géographe entend mettre l'accent sur les dimensions politique et pratique de sa discipline que la tradition vidalienne a choisi d'occulter. Ce brouillage est d'autant plus surprenant que l'œuvre de refondation de la discipline entamée par Vidal de La Blache à la fin du XIXe siècle s'inscrit dans un contexte intellectuel et social très particulier, certes celui de la redéfinition des champs académiques dans l'horizon du positivisme, mais également celui de la préparation de la revanche contre l'Allemagne et de la construction intellectuelle et symbolique de la IIIe République. Ainsi la géographie est-elle mobilisée pour donner cohérence et consistance à un territoire meurtri dont il s'agit de reconstituer l'intégrité : Le tour de France de deux enfants de Giordano Bruno et le Tableau de la géographie de la France de Paul Vidal de La Blache (prélude à la monumentale Histoire de France des origines à la Révolution de Lavisse) ont un même objectif, exalter le sentiment d'appartenance envers un territoire enfin donné à voir sous ses meilleurs aspects[2]. Ce coup de force – qui privilégie la dimension spéculative de la géographie au détriment de son utilité pratique – est d'autant plus surprenant qu'il va à l'encontre des traditions épistémologiques qui ont précédé la géographie vidalienne. La géographie coloniale par exemple, tournée vers la connaissance des populations à coloniser, a fourni les prémices des réflexions sur l'aménagement du territoire. Bien plus, en dépit de leur étonnante neutralité académique, les disciples de Vidal mettent leur savoir au service de l'Etat. Après la mort de Vidal qui survient en 1918, c'est son gendre Emmanuel de Martonne, chef de file de l'Ecole française de géographie, qui œuvre au tracé des frontières d'Europe centrale à la Conférence de Versailles.

Ce paradoxe est au cœur de la réflexion d'Yves Lacoste : apparemment dépolitisée (quoi de plus rébarbatif que la nomenclature des préfectures ?), la géographe est au contraire un outil de domination aux mains des militaires, mais surtout des puissants de toute nature (notamment ceux qui détiennent le pouvoir économique) qui le confisquent. Il met donc l'accent, sur la nature hautement stratégique du savoir géographique, surtout s'il est dépouillé de ses oripeaux académiques. Cette brèche, ouverte avec fracas par des intellectuels engagés à gauche dans les années 1960 et 1970 se retrouve au cœur de la réflexion théorique.

Les usages de la géographie sont au fondement du questionnement disciplinaire.

Ce mouvement d’introspection critique entamé lors de la crise d’identité que traverse la géographie de la fin des années 1960 au début des années 1980 pose la question de l’utilité sociale de la discipline et fait ressurgir les paradoxes et les apories d’un paradigme qui s’est construit pour répondre aux ambitions nationales de la Troisième République : dans le contexte des décolonisations et de la Guerre froide, soutenir la construction idéologique nationale ne peut plus être le seul objectif de la discipline. Cet effort s'est fait au détriment de son efficience immédiate. Pire : l’institutionnalisation de la discipline et la consolidation de sa position académique s’est faite au détriment de ses courants tournés vers l’action. La géographie académique a gagné en prestige ce qu’elle a perdu en utilité auprès des milieux économiques.

C’est précisément cette inadéquation entre la demande sociale et l’offre académique qu’ont pointée les rénovateurs de la discipline géographique. La diversité des réponses proposées a permis de faire évoluer les questionnements de la discipline, de renouveler son objet et de moderniser ses outils théoriques. Ainsi Michel Phlipponeau promeut-il la « géographie appliquée »[3], c'est-à-dire une géographie exclusivement tournée vers l'aménagement des territoires et l'intervention sur ceux-ci. Les débats passionnés qui suivent cette proposition (et toujours pas cicatrisés à la fin des années 1990) soulignent la difficulté de la discipline à penser son rapport avec le politique et les décideurs.

Alors que le projet de la géographie académique aboutit à la description encyclopédique du monde, se développe dès le début du XXème siècle - sur ses marges et en périphérie de l’institution - un champ du savoir autonome, celui de l’urbanisme et de l’aménagement – à visée opérationnelle. Quand la géographie s’arc-boute sur sa méthode, le champ de l’urbanisme se concentre sur un objet, la ville, et réunit pour ce faire des spécialistes issus de diverses disciplines comme la géographie, la sociologie, l’anthropologie, le droit, ou encore l’économie. Ce courant opérationnel bénéficie de la forte demande sociale et politique, notamment après la Seconde Guerre mondiale, dans la France de la reconstruction puis des Trente Glorieuses, caractérisée par une forte croissance des villes et la modernisation des infrastructures entre autres. Si l’urbanisme s’institutionnalise au cours du siècle, il ne donne pourtant pas lieu à la création d’une profession (« l’urbaniste ») : c’est l’appel aux compétences qui prime[4]. Au final, ce n’est pas tant la science qui se met au service de l’action, mais plutôt l’action qui instrumentalise la science, les connaissances scientifiques, adoptant envers elles un rapport opportuniste.

La géographie est partout mais où est le géographe ?

La discipline contemporaine a pris le « tournant géographique »[5] : en faisant du territoire un construit social et de la géographie la science qui étudie la dimension spatiale de la société, la discipline s'est dotée des outils intellectuels pour penser ses liens avec la société. Bien plus, le contexte intellectuel contemporain est favorable sinon à la géographie du moins à la prise en compte de la dimension spatiale de la société. L’essor des courants de pensée post-modernistes a en effet mis l’accent non plus sur l’idée de développement continu (rendant caduc certaines approches historiques) mais au contraire sur la fragmentation des sociétés, continuellement travaillées par l’altérité et par des trajectoires divergentes[6]. Enfin, les bouleversements qui affectent le monde contemporain à toutes les échelles, depuis les processus d'urbanisation sans précédent jusqu'à la mondialisation[7], ont ainsi rendu populaires des représentations spatiales largement diffusées, depuis les cartes de Samuel Huntington du « choc des civilisations » ou les prévisions apocalyptiques liées au réchauffement climatique, jusqu’aux évolutions des centres de nos villes. Dans cette perspective, il est fécond d’interroger ce que la géographie peut offrir à la société pour l’aider à appréhender et représenter les évolutions qu’elle doit affronter.

A travers l’exemple de la géographie et de l’urbanisme, c'est la pertinence de l'opposition entre savoir et science telle que Michel Foucault l'a mise en valeur qui sera mise à l’épreuve. Au-delà du questionnement du projet géographique, ses outillages théoriques et méthodologiques, c’est la nature de la demande sociale qu’il convient d'interroger, afin d’étudier cette dernière avec les outils de la discipline. Les géographes ont-ils le monopole de l’espace et de son intelligence ?

Programme de la journée 

La journée se déroulera dans l’amphithéâtre de l’Ecole normale supérieure de Lyon (site Descartes), 15 parvis Descartes, 69007 Lyon (M° Debourg).

Plan d’accès : http://www.ens-lyon.eu/89989839/0/fiche___pagelibre/&RH=CONC_INFO  

9h30 – 10h : Ouverture de la journée

  • Ouverture : Olivier Faron, directeur général de l’Ecole normale supérieure de Lyon
  • Présentation de la journée : Yann Calbérac (Paris-Sorbonne), Aurélie Delage (IUL, Lyon 2) 

10h – 11h15 : La géographie hors les murs

Si la géographie apporte des outils d’analyse et de compréhension des configurations contemporaines, il est normal de retrouver des géographes hors de l’institution académique et qui mettent leurs compétences disciplinaires au service d’intérêts extra-scientifiques. Cette table ronde permettra d’étudier l’implication et le rôle des géographes dans la cité.

  • Paul-David Regnier, chargé de mission auprès du Directeur des Relations Internationales du groupe Total
  • Anaïs Blanchard, chargée de mission défense, adjointe au Conseiller de défense de la Zone de Défense Ile-de-France dans le cadre de la lutte contre le bioterrorisme (DRASS Ile-de-France) 

11h15 – 11h30 : pause café 

11h30 – 12h45 : La figure de l’expert, dans « l’entre-deux » académique et professionnel

C’est la figure de l’expert qui sera interrogée dans cette table ronde réunissant des géographes devenus consultants ou chefs d’entreprise. Au-delà du statut de l’expert, c’est la circulation des savoirs entre l’Université et milieux professionnels qui sera envisagée tout en dépassant l'opposition entre un savoir académique "pour soi" et un savoir au service pur de l'aide à la décision.

  • Martin Vannier, professeur à l’université Grenoble 1, consultant pour Acadie
  • Marc-Jérôme Hassid, docteur en géographie, chef d’entreprise, Alternimpact
  • Patrick Poncet, docteur en géographie, dirigeant des entreprises QualCity et MapsDesigners, président de l'association WhereSciences 

12h45 – 14h30 : pause déjeuner 

14h30 – 15h45 : La ville et l’urbaniste : la co-production des savoirs

Cette table ronde sera l’occasion de décentrer le regard à travers l’exemple des études urbaines : l’intégration de l’urbaniste aux affaires de la cité est au fondement-même de la discipline, et la cité est l’objet d’étude privilégié des urbanistes. Comment s’instaure une relation dialectique entre acteurs étudiants et étudiés ?

  • Franck Scherrer, professeur à l’université Lyon 2, directeur de l’Institut d’Uranisme de Lyon, président de l’APERAU
  • Lucie Verchère-Tortel, Grand Lyon, chargée de mission "temps & services innovants"

15h45 – 16h : pause café 

16h – 17h15 : La géographie sur la place publique

Penser la circulation des savoirs entre les mondes académique et extra-académique conduit à s’interroger sur les publics de la géographie, sa réception et plus largement la « demande sociale » qu’il formule. Cette dernière table ronde a pour objectif d’interroger les formes, les modalités et les lieux où prend corps cette demande sociale.

  • Sylvain Kahn, enseignant à SciencesPo, producteur de l’émission Planète Terre sur France Culture
  • Isabelle Lefort, professeur à l’université Lyon 2 
  • Thierry Joliveau, professeur à l’université Jean Monnet, Saint-Etienne. 

17h30 – 18h30 : Conférence de clôture : « Ce que la géographie fait au(x) monde(s) »

Michel Lussault, professeur à l’ENS de Lyon, président de l’Université de Lyon

 

[1] LACOSTE Y. (1976), La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Maspero (nouvelle édition revue et augmentée, 1982 ; réédition La Découverte, 1988), Paris.

[2] LEFORT I. (1992), La lettre et l'esprit. Géographie scolaire et géographie savante en France, Editions du CNRS, Paris, 257 p.

[3] PHLIPPONEAU M. (1960), Géographie et action. Introduction à la géographie appliquée, Editions A. Colin, Paris, 226 p. Près de 40 ans plus tard, il revient sur ce débat dans La géographie appliquée : du géographe universitaire au géographe appliqué, Editions A. Colin, Paris, 299 p. (1999).

[4] CLAUDE V. (2006), Faire la ville. Les métiers de l’urbanisme au XXème siècle, Editions Parenthèse, Marseille, 253 p.

[5] LEVY J. (1999), Le tournant géographique. Penser l’espace pour lire le monde, Editions Belin, Paris, 400 p.

[6] STASZAK J.-F. (dir.) (2001), Géographies anglo-saxonnes : tendances contemporaines, Editions Belin, Paris, 313 p.

[7] DUMONT M. (2008), La géographie. Lire et comprendre les espaces habités, Editions Armand Colin, 128 p.

Lieux

  • Ecole normale supérieure de Lyon (campus René Descartes)
    Lyon, France

Dates

  • jeudi 04 février 2010

Mots-clés

  • usages sociaux de la géographie, circulation et diffusion des savoirs

Contacts

  • Yann Calbérac
    courriel : yann [dot] calberac [at] ens-lyon [dot] org

Source de l'information

  • Yann Calbérac
    courriel : yann [dot] calberac [at] ens-lyon [dot] org

Pour citer cette annonce

« À quoi sert la géographie ? », Journée d'étude, Calenda, Publié le mardi 22 décembre 2009, http://calenda.org/199851