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Dr. Jekyll ou Mr. Hyde

Dr. Jekyll or Mr. Hyde

La figure du scientifique et sa construction entre « self-fashioning » et perception du public

The figure of the scientist and its construction between self-representation and public perception

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Publié le jeudi 11 mars 2010 par Karim Hammou

Résumé

Qu'est-ce qu'un scientifique ? Comment se construit son identité ? Sur quels schémas et perceptions se basent ses multiplent représentations ? Voilà quelques unes des questions auxquels le premier workshop du Forum suisse pour jeunes chercheuses et chercheurs de la SSHMSN aimerait répondre.

Annonce

La première journée d’étude du Forum suisse pour jeunes chercheuses et chercheurs se déroulera à Lausanne le 9 septembre 2010, en amont de la réunion annuelle de la Société Suisse d’Histoire de la Médecine et des Sciences Naturelles (SSHMSN). Elle acceptera des exposés libres mais privilégiera les contributions répondant à l’intitulé suivant : « Dr. Jekyll ou Mr. Hyde. La figure du scientifique et sa construction entre « self-fashioning » et perception du public »

Chercher à comprendre la science c’est aussi se pencher sur l’un de ses acteurs principaux : le scientifique. Qu’il soit femme ou homme, biologiste, physiologiste, médecin, neurologue, chimiste, physicien, astronome, mathématicien ou géologue, qu’il travaille dans un laboratoire d’entreprise, au sein d’une université, dans un observatoire ou sur le terrain, le scientifique est un personnage multiple que l’on peu difficilement consigner en une définition simple et unique.

Force est de constater pourtant que la figure du scientifique dans la perception populaire se cantonne souvent à une image d’Epinal naïve et réductrice. Une série de sondages menée entre 1957 et 2005 auprès d’enfants anglo-saxons en dresse le portrait robot.[1] Encouragés à dessiner un scientifique, la majorité des enfants l’ont représenté avec une étonnante constance comme un homme portant blouse blanche et lunettes, les cheveux en pagaille ou chauve, d’âge moyen ou avancé, entouré d’instruments scientifiques ou d’équipements de laboratoire ainsi que de sym­boles du savoir. Il tient parfois le résultat de ses recherches dans les mains ou est accompagné de symboles et de formules mathéma­tiques ou chimiques. Interrogés sur son caractère, les enfants déclarent que le scientifique est étourdi, introverti et solitaire. Les choses de la vie quotidienne lui sont étrangères et il ne vit que pour la science, tout a fait capable d’oublier de manger ou de dormir une fois plongé dans ses recherches.

Ces études révèlent par ailleurs que plus les enfants sont âgés plus leurs descriptions sont stéréotypées. Elles montrent par là clairement l’influence des médias sur la construction collective d’un imaginaire scientifique. Celui-ci puise ses références dans le monde de la publicité où le chercheur de laboratoire présente en blouse blanche l’efficacité de nouveaux dentifrices, de produits anti-tâches ou de crèmes anti-rides, mais aussi aux séries télévisées où de jeunes médecins légistes travaillent à résoudre les crimes les plus sordides dans des caves high-tech. Au cinéma, on ne compte plus le nombre d’adapta­tions du personnage d’Einstein. Enfin, la littérature se fait depuis bien plus longtemps l’écho des attentes, des espoirs et des peurs qu’évoquent le scientifique et la science.[2]

Il est intéressant de constater que tandis que les enfants interrogés et les médias s’entendent sur le caractère général des scientifiques, ils portent un regard beaucoup plus contrasté sur leur caractère moral. Celui-ci offre toute une palette de variations entre le scientifique salvateur qui oeuvre pour le bien de l’humanité et le scientifique fou qui travaille à sa perte en inventant des armes de destruction massive ou en se prenant pour Dieu tel Dr. Frankenstein.

Il ne faut pas croire pourtant que cette reconstruction soit uniquement le fait d’un public non averti. En effet, elle est aussi confortée par les scientifiques eux-mêmes. L’utopie de la Nouvelle Atlantide (1624) de Francis Bacon élève déjà le scientifique au rang des bienfaiteurs de l’humanité. Alors qu’Albert Einstein lui-même dénonce les dangers de la science dans sa lettre au président Roosevelt, le préve­nant de la possibilité de la bombe nucléaire.

Par ailleurs, l’image collective du scientifique résulte également d’un certain self-fashioning , pratique dans laquelle certains scientifiques excellent. Le physicien Wernher von Braun réussit à faire oublier son rôle majeur dans la réalisation du missile V2 pour l’Allemagne nazi en s’illustrant savamment comme pionner de l’astronautique et concepteur de la fusée Saturn V qui finira par envoyer les améri­cains sur la lune. Aujourd’hui, il suffit par exemple de penser à Stephen Hawking ou encore à Francis Crick et James Watson qui ont su adroitement se mettre en scène dans une photo devenue célèbre et les représentant aux côtés d’un modèle de la double hélice d’ADN.[3] La légende de la pomme qui, tom­bant d’un arbre, aurait amené Newton à formuler la loi de l’attraction universelle a été rapportée par Newton lui-même à la fin de sa vie. Ceci témoigne du fait que self-fashioning va souvent de pair avec une stylisation de la découverte, qui tend à faire croire que la science est le résultat d’un hasard heu­reux (découverte de la pénicilline) où d’inspiration spontanée (loi de l’attraction).[4]

Enfin, la figure du scientifique est aussi le résultat d’une reconstruction ou transformation postérieure, entreprise par certains scientifiques et historiens des sciences qui tendent à chercher dans le passé les héros d’une discipline. Ces derniers sont ensuite érigés en modèles pour les générations futures. Dans cette perspective, Newton serait le père fondateur de la physique moderne et ses travaux d’eschato­logie, de chronologie biblique et d’alchimie ne présenteraient aucun intérêt. La construction de la figure du scientifique est donc aussi un moyen de légitimer la science tout en gommant à posteriori les aspects de la vie des scientifiques qui ne seraient pas cohérents avec le modèle décrit.

Ce court tour d’horizon montre que la figure du scientifique est le résultat d’un assemblage de recons­tructions et représentations hétéroclites. Comment cerner alors ce personnage aux multiples facettes ? Notre journée d’étude devra apporter quelques éléments de réponse en réunissant des contributions interdisciplinaires sur l’un ou plusieurs des aspects suivants :

  1. Le terme de scientifique est relativement récent et ne s’est imposé que dans le courant du 19ème siècle. Quelle est son histoire ?[5] Comment notre perception du scientifique change-t-elle avec les mu­tations successives que connaissent les appellations qui le désignent au fil du temps ?
  2. Quelles sont les sources de la construction de la figure du scientifique ? Au-delà des documents textuels (autobiographies, préface d’ouvrages clés, correspondances, biographies, éloges, entrées de dictionnaire ou d’encyclopédie, etc.) nous aimerions aussi inclure les sources visuelles (portraits, médaillons, sculptures, films, etc.). Ces sources comportent-elles une fonction propre, une rhétorique particulière, des thèmes narratifs, des leitmotivs, des mythes de référence ou des conventions de repré­sentation picturale ?
  3. Dans quelle mesure la perception des scientifiques par eux-mêmes est-elle conforme ou contraire avec celle élaborée par un public externe ?
  4. Quelles relations entretiennent les diverses représentations du scientifique avec le contexte historique d’où il émerge? Peut-on discerner des moments clés dans l’évolution de l’identité scienti­fique ? Est-ce un hasard si le savant de la Renaissance est souvent un mélancolique, si celui des Lumières se targe d’être utile et si ce n’est qu’à partir des années 1970 que le scientifique se féminise avec la redécouverte d’Hildegarde de Bingen, de la marquise du Châtelet, de Marie-Anne Pierrette Lavoisier ou de Marie Curie ?
  5. Enfin, quelles sont les rapports qu’entretiennent les représentations du scientifique et la science même ? Comment la perception du scientifique par lui-même et par les autres influence-t-elle les prati­ques de la science ? L’imagerie identitaire déployée a-t-elle quelque chose à dire sur les objectifs de la science ? Pourquoi Archimède est-il, d’un côté, un savant tellement dégagé du monde matériel qu’il n’éprouve aucune gêne à débouler nue dans les rue de Syracuse en criant à tue-tête eureka ! après avoir découvert spontanément dans son bain la poussée qui porte son nom, et d’un autre côté, si préoc­cupé des choses terrestres qu’il invente à dessein un miroir ardent afin de brûler les bateaux ennemis qui pourraient assiéger sa ville. Ce paradoxe reflète deux définitions différentes de la science : l’une désintéressée et répondant uniquement à une soif de savoir, l’autre utile et d’intérêt public.

Par la réunion de ces aspects, nous espérons d’une part mettre en lumière les différents processus qui participent à la création d’une identité scientifique. D’autre part nous aimerions faire un pas vers une typologie des diverses représentations du scientifique qui aille au-delà de la polarité bon scientifique / scientifique fou. Quels sont les critères qui permettent de distinguer les différents types de scientifi­ques ? Quels rôles jouent le contexte historique et culturel, l’institutionnalisation ou la spécialisation de la science ? 

Le lieu définitif de la journée sera donné ultérieurement. Les personnes intéressées sont priées d’envoyer leur curriculum vitae et un résumé d’environ 20-30 lignes à Siegfried Bodenmann

avant le 20 juin 2010

Une aide financière sera alloué aux inter­venant(e)s venant de loin. Notre budget étant limité, nous vous encourageons toutefois à d’abord faire une demande dans votre institution d’origine. Nous vous engageons aussi à rapidement chercher un logement sur place. Lausanne est facilement accessible par train ou voiture et se trouve à environ trois-quarts d’heure de l’aéroport de Genève. Celui-ci est desservi par des compagnies low-cost telle qu’EasyJet. Nous nous tenons à votre disposition pour toutes informations supplémentaires. Voyez aussi notre site internet : http://www.sggmn.ch/forum-f.html où vous trouverez un appel à contribution plus complet.

Nous vous serions reconnaissant de bien vouloir faire suivre cet appel à contribution à toutes les personnes et institutions que vous estimez pouvoir être intéressées.

________________________

[1] Mead, Margaret ; Métraux, Rhoda, « Image of the scientist », in : Science 126 (30 August 1957), pp. 384-390; Chamber, David Wade, “Draw-a-scientist”, in : Science Education 67 (1983), vol. 2, pp. 255-265 ; Frayling, Christopher, Mad, Bad and Dangerous ? The Scientist and the Cinema, Londres : Reaktion Books, 2005, pp. 219-222.

[2] Voir à ce propos par exemple Haynes, Roslynn D., From Faust to Strangelove: Representations of the Scientist in Western Literature, Baltimore, MD, 1994.

[3] Brandner, Samuel, « James Watson und Francis Crick », in : Osten, Philipp (éd.), Mabuse & Co. Ein Kabinett kluger Köpfe, Frankfurt am Main: Mabuse Verlag, 2005, pp. 54-56.

[4] Le processus de stylisation de la science a fait l’objet de nombreuses études. Pour une étude de cas récente, voir Espahangizi, Kijan Malte, „Auch das Elektron verbeugt sich. Das Davisson-Germer Experiment als historischer Erinnerungsort der Physik“, in: Bodenmann, Siegfried; Splinter, Susan (Hrsg.), Mythos – Helden – Symbole. Legitimation, Selbst- und Fremdwahrnehmung in der Geschichte der Naturwissenschaften, der Medizin und Technik, München: Martin Meidenbauer Verlag, 2009, pp. 47-70.

[5] De telles études ont déjà été menées pour différents espaces linguistiques ; voir par ex. Ross, Sydney, “Scientist: The Story of a Word”, in: Annals of Science XVIII (1962), pp. 65-85.

Lieux

  • Lausanne, Confédération Suisse

Dates

  • dimanche 20 juin 2010

Mots-clés

  • identité du scientifique, constructions collectives, représentations culturelles, perceptions, histoire et sociologie des sciences

Contacts

  • Siegfried Bodenmann
    courriel : siegfried [dot] bodenmann [at] laposte [dot] net

Source de l'information

  • Siegfried Bodenmann
    courriel : siegfried [dot] bodenmann [at] laposte [dot] net

Pour citer cette annonce

« Dr. Jekyll ou Mr. Hyde », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 11 mars 2010, http://calenda.org/200515