AccueilAgriculture et capitalisme mondialisé : crise mais permanence d'un débat

Agriculture et capitalisme mondialisé : crise mais permanence d'un débat

Global capitalism and agriculture: crisis and continuing debate

Revue L’homme et la société

L’Homme et la Société journal

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Publié le vendredi 26 mars 2010 par Karim Hammou

Résumé

La crise économique et financière a eu un impact sur le secteur agricole et sur les producteurs eux-mêmes. Baisse des revenus des producteurs, fluctuations des prix, « émeutes de la faim » dans une quarantaine de pays, autant de signes annonciateurs d’un bouleversement du mode d’organisation des agricultures. Des questionnements surgissent alors sur le devenir de l’exploitation familiale, sur l’organisation des marchés agricoles, sur l’avènement de nouvelles pratiques agricoles, sur l’accès à la terre, et in fine sur l’identité professionnelle des paysans. Les rapports entre l’agriculture et le capitalisme mondialisé doivent donc être examinés sous différents angles (anthropologie, économie, droit, sociologie…). C’est pourquoi la revue L’homme et la société lance un appel à contributions pour un numéro consacré à l’agriculture et à la paysannerie dans le capitalisme mondialisé.

Annonce

La crise actuelle se distingue certes par la violence du choc financier, par la décomposition accélérée du modèle de croissance établi à partir des années quatre-vingt-dix aux États-Unis, débouchant sur une vaste littérature quant à la durée de cette crise, ses répercussions sociales, sans parler des interrogations resurgissant au sujet de la pérennité ou de l’arrivée aux limites du capitalisme. Elle se distingue tout autant par les effets qu’elle a exercés sur l’agriculture et les agriculteurs du monde entier. L’amplitude des fluctuations des prix des matières premières entre 2007 et 2009, les « émeutes de la faim » dans une cinquantaine de pays en développement qui en ont parfois découlé, le franchissement du milliard d’êtres humains désormais confrontés à la malnutrition, les phénomènes de razzia sur les terres agricoles de certains pays pauvres ou développés pour sécuriser les approvisionnements alimentaires des États loueurs ou acheteurs de ces terres comme la Chine ou la Corée du Sud, entraînant à la fois une dépossession foncière des paysans locaux, et une réhabilitation de ce que la mondialisation entendait éradiquer, à savoir la « souveraineté alimentaire », autant de signes révélateurs que la crise du capitalisme mondial a contaminé tous les secteurs, à commencer par l’agriculture.

Mais à y regarder de plus près, la crise agricole et alimentaire prend ses racines dans les processus enclenchés il y a un quart de siècle, processus s’inscrivant dans le tournant néolibéral visant au démantèlement des politiques agricoles et de tous les dispositifs de régulation, d’organisation des structures agraires, ayant conduit à des formes de dépossession des terres et de paupérisation des paysans, accompagnées de répercussions sur l’environnement. La mondialisation, les exigences du capital transnational et des institutions internationales ont favorisé l’émergence des grandes exploitations agricoles, dont les exemples brésilien et malaisien apparaissent comme les traductions les plus extrêmes, mais qui préfigureraient les structures productives agricoles de demain, caractérisées par une concentration accrue des exploitations, par de grandes surfaces et par une élimination des producteurs eux-mêmes. En découle une hyper-concurrence effrénée entre les pays producteurs de denrées agricoles et de produits alimentaires et désormais non alimentaires comme les agrocarburants, que l’Organisation Mondiale du Commerce ne parvient pas à réglementer tant sont puissants les intérêts des nations s’articulant aux pressions des firmes multinationales de l’agroalimentaire et de l’énergie. La vieille question de l’« absorption de l’agriculture dans le mode de production capitaliste », pour reprendre le titre d’un article célèbre de Claude Servolin, qui a suscité tant de débats depuis que Karl Kautsky l’a énoncée et analysée dans le sillage de Karl Marx, resurgit aujourd’hui. Quel est le devenir de l’agriculture dans le capitalisme mondialisé ? Le déclin de l’agriculture n’était-il pas du coup enclenché dès les années cinquante ?

Ces déracinements de la paysannerie renvoient du même coup au problème de « l’identité professionnelle » des producteurs de ces denrées, pour peu que cette notion d’identité ait un sens, et que l’on analyse les enjeux recouvrant la lutte pour son contrôle, à la fois par les États et par les syndicats d’agriculteurs. Ce débat doit nécessairement s’inscrire dans l’évolution et la décomposition actuelle du modèle d’exploitation familiale, quelle que soit la région du monde, y compris en France, ainsi qu’on a pu le voir depuis que la Politique Agricole Commune a été réformée en 1992. La complexité de la tâche consistant à analyser les conditions sociales de la décomposition du modèle d’exploitation familiale s’accentue dès lors que l’on prend la mesure de l’impact des critiques formulées à son endroit par des Organisations Non Gouvernementales se réclamant par exemple de l’écologie. On sait par exemple que l’évolution de la PAC en Europe a abouti à substituer aux mesures de soutien des prix, à la fois des aides directes mais aussi des réglementations environnementales drastiques débouchant sur une « écologisation » rampante de l’agriculture européenne.

Quel serait justement le positionnement de l’exploitation agricole au regard des exigences environnementales et de la crise écologique ? En quoi ce processus est-il annonciateur d’une « naturalisation » des systèmes agricoles ? On sait que depuis la conférence de Cork de 1996, un changement radical semble s’être produit dans la politique agricole, pour éloigner l’agriculture de sa fonction de production première, à savoir nourrir les hommes, et la rapprocher d’une fonction environnementale pilotée par une politique davantage rurale qu’agricole. On peut prendre du coup la mesure de l’importance de la question des rapports entre agriculture et nature.

Dans la crise actuelle, faut-il par conséquent s’attendre à une réaction des producteurs paysans, qui prendrait la forme d’une sorte de crispation de type corporatiste dans les économies développées, ou bien à la recherche de solutions alternatives qui iraient, d’un côté, jusqu’à de nouvelles formes de révolutions agraires distinctes selon la structure sociale des pays, ou encore à une dualisation des agricultures, opposant des producteurs insérés/absorbés dans l’économie capitaliste à des modes de production agricoles se différenciant nettement de la logique marchande mondialisée et répondant à des attentes sociétales (circuits courts de commercialisation, agriculture biologique, commerce équitable, activités de services à la ferme, associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP)…) ? On a pu également constater récemment, du côté des institutions professionnelles agricoles, l’émergence de formes de dissidence institutionnelle vis-à-vis des pouvoirs agricoles établis, comme le montre la formation d’une Chambre de développement agricole et rural au Pays Basque français. Le non-marchand a-t-il sa place dans ces alternatives ? Quel est l’espace des possibles pour que des expériences de nouvelles réformes agraires émergent dans les pays du Sud, et que les paysans se réapproprient l’usage de la terre ?

Mais ces alternatives se heurtent d’ores et déjà au problème de la couverture alimentaire des quelque 9 milliards d’êtres humains à l’horizon 2050. Seront-elles en mesure de répondre à ces multiples défis démographique, urbanistique, économique, sociaux ? De ce point de vue, comment qualifier les « émeutes de la faim » qui se sont déroulées durant l’année 2008 ? Émeutes urbaines et/ou rurales ? Révélatrices de carences dans les systèmes de distribution des biens ? Faut-il au contraire instaurer/restaurer des politiques agricoles dont l’objectif a été et pourrait être encore dans les différentes régions du monde, d’organiser la production agricole afin de nourrir le monde, mais selon quelle division internationale du travail agricole ? Une telle posture soulève d’emblée la question des conditions économiques, sociales et politiques (par exemple les jeux d’alliances entre les agriculteurs et les autres classes sociales), de production de ces variétés de politiques agricoles et de leur agencement à l’échelle mondiale. Car une politique agricole contient nécessairement l’idée de « souveraineté alimentaire », de production d’un « soi alimentaire », signifiant d’emblée que les biens agricoles ne peuvent faire l’objet d’un échange, qu’ils sont du ressort de l’État, impossibilité renvoyant du coup, au regard du caractère stratégique de la nourriture, ainsi que le pensèrent les premiers économistes français du XVIIIe siècle, à envisager d’instaurer un « état commercial fermé », comme nous y invitait J. G. Fichte, sous peine de sombrer sous la dépendance de l’autre. Cette approche peut être toutefois contrebalancée par un argument que la philosophie politique ne manque pas de nous rappeler. En effet, peut-on empêcher un pays ne disposant pas de ressources alimentaires d’envahir celui qui les détient par sa politique agricole ? La question agricole deviendrait alors potentiellement conflictuelle, au même titre aujourd’hui que l’eau. Géopolitique et géoéconomie de l’agriculture constituent donc deux dimensions supplémentaires de la crise que ce secteur traverse. 

Ces problématiques ne peuvent de surcroît faire l’économie d’une réflexion davantage centrée sur le métier de producteur de denrées agricoles et alimentaires ? Ce producteur est-il un paysan ? Un agriculteur ? Un exploitant familial ? Un sous-traitant de l’industrie agroalimentaire ? Si l’agriculture constitue l’un des principes d’organisation de la vie en société, comment le métier d’agriculteur, de paysan, se décline-t-il selon les pays, les continents ? Comment se déclinent les rapports du paysan au marché, au territoire, au paysage, à l’alimentation, à l’État, pour que celui-ci stabilise son revenu, et au droit s’agissant de l’accès au foncier (voir les cas, multiples, d’expulsions organisées des paysans) ? Quel serait le mode d’existence des petits exploitants agricoles face à la montée des latifundios de type brésilien, dont les rendements s’accroissent pour répondre aux exigences de rentabilité des capitaux investis par exemple dans la canne à sucre et destinés à la production d’éthanol ? Exclusion de ces paysans ou cohabitation de petites structures avec les grandes exploitations ? Dans l’hypothèse où la population d’agriculteurs demeurerait stable dans les années à venir, le degré de dépendance vis-à-vis des firmes situées en amont (machines agricoles, semences…) ou en aval (débouchés vers les firmes de la transformation et de la distribution, et donc partage de la valeur ajoutée tout au long des filières…) des producteurs augmenterait-il ? Le rapport de force pourrait-il évoluer en fonction d’un redéploiement des acteurs syndicaux ? Car il convient de ne pas oublier le fait que, dans la crise, et dans la crise agricole plus spécifiquement, c’est la fragmentation des forces syndicales qui est à l’œuvre. 

Les rapports entre l’agriculture et le capitalisme mondialisé doivent donc être examinés sous différents angles, allant de l’anthropologie à la sociologie en passant par la science politique, le droit (définition juridique de l’exploitation, déploiement de normes de production, droit de la concurrence…) et l’économie, et couvrir les variétés des modes d’organisation des agricultures du monde. C’est pourquoi la revue L’homme et la société lance, par ce texte, un appel à contributions pour un numéro consacré à l’agriculture et à la paysannerie dans le capitalisme mondialisé.

La problématique générale de ce prochain numéro est suffisamment — et volontairement — large pour que les contributeurs puissent y apporter des analyses éclairantes. Les textes, qui seront évalués selon la procédure habituelle des revues à comité de rédaction – deux rapporteurs – devront être adressés à la rédaction de la revue

avant le 30 octobre 2010

pour une publication courant 2011. (Numéro coordonné par Thierry Pouch)

 

Dates

  • samedi 30 octobre 2010

Contacts

  • jean-jacques deldyck
    courriel : deldyck [at] univ-paris-diderot [dot] fr

Source de l'information

  • jean-jacques deldyck
    courriel : deldyck [at] univ-paris-diderot [dot] fr

Pour citer cette annonce

« Agriculture et capitalisme mondialisé : crise mais permanence d'un débat », Appel à contribution, Calenda, Publié le vendredi 26 mars 2010, http://calenda.org/200637