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Patrimonialisations africaines

Study day on "African heritagisations"

Séminaire de recherche de l'IFRA-Nairobi

IFRA-Nairobi research seminar

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Publié le mercredi 09 juin 2010 par Marie Pellen

Résumé

Le séminaire est organisé en préambule à un colloque international qui est à l’initiative du Ministère français des affaires étrangères et européennes et de l'ambassade de France au Kenya : 'Patrimoine, mémoire et politique', du 23 au 25 juin à Mombasa. Ce colloque réunira des représentants de nombreuses institutions œuvrant à la patrimonialisation du continent : EPA, CHDA, UNESCO, Musées Nationaux du Kenya, Direction Nationale du Patrimoine Culturel de Bamako, Ministère de la Culture (France), Agence France Museum, Musée du Quai Branly, IRD, AFD, etc. En marge de cette rencontre, l’IFRA souhaite inviter des doctorants et post-doctorants travaillant sur les mises en patrimoine à travers le continent africain.

Annonce

 

Argumentaire

Le séminaire est organisé en préambule à un colloque international qui est à l’initiative du Ministère français des Affaires Etrangères et Européennes et de l'Ambassade de France au Kenya : 'Patrimoine, mémoire et politique', du 23 au 25 juin à Mombasa. Ce colloque réunira des représentants de nombreuses institutions œuvrant à la patrimonialisation du continent : EPA, CHDA, UNESCO, Musées Nationaux du Kenya, Direction Nationale du Patrimoine Culturel de Bamako, Ministère de la Culture (France), Agence France Muséum, Musée du Quai Branly, IRD, AFD, etc. En marge de cette rencontre, l’IFRA souhaite inviter des doctorants et post-doctorants travaillant sur les mises en patrimoine à travers le continent africain.

L’objectif est double. Il s’agit d’une part de proposer un regard réflexif sur le colloque institutionnel, sur les discours tenus et les acceptions mobilisées pour chacun des mots-clés. D’autre part, nous souhaitons dresser un état des lieux de la recherche sur les patrimonialisations du continent. Il s’agit de pointer l’originalité des processus en cours et la pertinence de cette clé d’entrée pour comprendre certains changements ou permanences ; de rechercher des convergences dans les objets et les méthodes tout en mesurant les écarts et les disparités entre les différents contextes.

Alors que l’Afrique fête le cinquantenaire de ses indépendances, plusieurs éléments concourent à activer ou renforcer certaines dynamiques de patrimonialisation :

  • La démocratisation relative des régimes politiques et les ‘secondes indépendances’ des années 1990, toutefois loin d’étouffer l’écriture des romans nationaux, invitent aujourd’hui à considérer l’émergence d’une hypothétique société civile de la culture. La production culturelle et artistique qui en découle participe-t-elle à une patrimonialisation au même titre que l’ingénierie étatique (musées, monuments historiques, etc.) ?
  • Le phénomène urbain, au-delà des brassages culturels et de l’éclosion de nouvelles formes d’identités qu’il suscite, peut contribuer à la fois à une concentration et à une délocalisation du commandement culturel. Le patrimoine peut ainsi être tributaire de l’élaboration du marketing territorial, de la constitution de nouvelles élites ou encore de l’ouverture de points d’ancrages transnationaux.
  • Les violences et les enjeux de pouvoir alimentent des stratégies identitaires. De plus en plus ouvertement intégrées à ces stratégies, les patrimonialisations penchent tantôt vers le repli communautaire, tantôt en faveur d’initiatives d’ouverture. Comment ce rapport patrimoine / violence se décline-t-il à travers le continent et en quoi est-ce ou non une particularité africaine ?

 

Ces dynamiques de patrimonialisations sont à resituer dans le contexte d’Etats pauvres, dont l’histoire est marquée par l’oppression coloniale et la domination postcoloniale, où les questions de patrimoine sont loin d’être des priorités nationales, et où malgré tout – le colloque en est la preuve – un nombre croissant d’acteurs internationaux s’investissent. Cela nous amènera à réfléchir sur les méthodologies propres à la recherche sur le patrimoine en Afrique. Enfin, la concomitance du séminaire avec le colloque institutionnel sera l’occasion d’une réflexion sur la position du chercheur par rapport aux exigences du développement. L’internationalisation de la notion de patrimoine, a fortiori dans des pays dits en voie de développement, tend à situer ces processus dans un « impératif d’ingénierie sociale » (A. Mbembe), c’est-à-dire en vue de transformer la société. Le chercheur peut-il se contenter d’aborder le patrimoine comme simple « expression humaine significative »? Alors que l’Afrique a longtemps servi de réceptacle ou de faire-valoir à des théories pensées et conçues en Occident, les vertus de la patrimonialisation dans le développement sont de plus en plus axiomatiques.

 

Programme du 22 juin 2010

 

8h30 : Accueil des participants à l’IFRA-Nairobi

8h45 : Introduction, Bernard Calas et Olivier Marcel,

9h00 - 12h30 : Session 1

Modération : Sophie Didier (Institut Français d’Afrique du Sud à Johannesburg).

 

  • Claire Delfosse, professeur de géographie - Laboratoire d’études rurales (LER), Lyon 2. Ouverture sur la position du chercheur sur le patrimoine en France : La patrimonialisation des campagnes en France, un éclairage des rapports ville-campagne.
  • Julien Bondaz, docteur en anthropologie – ATER, Centre de Recherches et d’Etudes Anthropologiques (CREA), Lyon 2. Par-delà patrimoine naturel et patrimoine culturel - Politiques de la mémoire et parcs urbains en Afrique de l’Ouest (Ouagadougou et Bamako).
  • Quentin Mercurol, doctorant en géographie, Laboratoire Gecko (EA 375), Paris 10 / IFRA-Nairobi. Kisumu et le Lac Victoria : une patrimonialisation anti-urbaine ?
  • Bertrand Royer, doctorant en anthropologie, Centre de Recherches et d’Etudes en Anthropologie (CREA), Lyon 2. Patrimoine vivant, tourisme et mise en intrigue du pays lobi burkinabé.

 

10h45 - 11h00 : Pause

 

  • Olivier Marcel, doctorant en géographie, ADES (UMR 5185), Bordeaux 3 / IFRA-Nairobi. Les diplomaties européennes, productrices de patrimoine africain. Exemple des centres culturels étrangers à Nairobi, Kenya.
  • Pauline Guinard, doctorante en géographie, Laboratoire Gecko (EA 375), Paris 10. L’art public à Johannesburg : une pluralité d’acteurs pour des patrimonialisations de l’art public ?
  • Frederick Kang’ethe Iraki, linguiste au United States International University, Nairobi. Patrimoine linguistique au Kenya : genèse et évolution du Sheng.

 

12h30 - 13h30 : Repas dans les Jardins de l’IFRA

13h30 - 17h00 : Session 2

Modération : Bernard Calas (Institut Français de Recherche en Afrique de Nairobi / Bordeaux3).

 

  • Pauline Bosredon, docteure en géographie, Université de Nantes / Chercheuse associée au laboratoire ESO-Rennes (UMR 6590). Recompositions spatiales et marginalisation sociale au centre : le cas de Harar, une ville du patrimoine mondial.
  • Marie Bridonneau, doctorante en géographie, Laboratoire Gecko (EA 375), Paris 10. Recompositions paysagères autour des églises de Lalibela : l’argument patrimonial au service des politiques publiques.
  • Naomi Roux, chercheuse en histoire de l’art et patrimoine au Center for Urbanisme and Built Environment Studies (CUBES), Université de Witwatersrand. Le projet Yeoville Stories : la mémoire comme histoire partagée à Johannesburg.

 

15h00 - 15h15 : Pause
  • Anaïs  Leblon, doctorante en ethnologie, Centre d’Études des Mondes africains (UMR 8171), Université d’Aix en Provence. Patrimoine, décentralisation et enjeux pastoraux. Le cas du yaaral et du degal au Mali.
  • Dominique Connan, doctorant en sciences politiques, CRPS (UMR 8057), Université Paris 1 / Institut Universitaire Européen de Florence. Amboseli, ou la faune comme ressource politique. Réflexions autour des usages électoraux du patrimoine naturel kenyan.

 


16h15 - 17h00 : Débat

17h00 : Départ pour l’aéroport ; Nairobi 20h00 / Mombasa 21h00

 

Résumés des communications 

 

Claire Delfosse, claire.delfosse[a]univ-lyon2.fr  professeur de géographie - Laboratoire d’études rurales (EA 37-28-Usc INRA 2024), Lyon 2.

Ouverture sur la position du chercheur sur le patrimoine en France : La patrimonialisation des campagnes en France, un éclairage des rapports ville-campagne.

Une des fonctions reconnues et mise en avant aujourd’hui de l’espace rural est la fonction patrimoniale. D’ailleurs, le fait que l’on parle de « campagne » et que l’on abandonne progressivement le terme plus « technique » d’espace rural illustre cette évolution ; le mot campagne a aujourd’hui une connotation positive et presque affective. L’importance de la fonction patrimoniale est telle qu’on la qualifie souvent « d’évidence patrimoniale ». Ainsi, au début des années 2000, 95% des Français interrogés dans le cadre d’un sondage considèrent qu’il est important de préserver et de mettre en valeur le patrimoine rural national, la priorité étant d’assurer la transmission d’une identité aux générations futures mais, également de préserver un cadre de vie commun à tous les citoyens et d’aider au développement d’activités économiques, sociales ou culturelles en zones rurales.

Notre communication vise à voir comment s’est construite cette évidence. Cela nous interroge sur qui dit la patrimonialisation et d’où de la ville ou de la campagne. Nous verrons comment le processus de patrimonialisation de la campagne, en France, s’inscrit dans l’image que celle-ci a dans une société urbanisée, ainsi que dans les politiques d’aménagement du territoire et de développement local impulsées par l’Europe, l’Etat et les collectivités territoriales. Enfin, on pourra considérer l’importance du milieu associatif dans la patrimonialisation

D’un point de vue épistémologique, la question repose sur une mise en perspective des postulats qui sous-tendent les différentes politiques, souvent alimentés d’ailleurs, par les chercheurs en sciences humaines.

 

Julien Bondaz, julien.bondaz[a]univ-lyon2.fr, docteur en anthropologie – ATER, Centre de Recherches et d’Etudes Anthropologiques (CREA), Lyon 2.

Par-delà patrimoine naturel et patrimoine culturel - Politiques de la mémoire et parcs urbains en Afrique de l’Ouest (Ouagadougou et Bamako).

La distinction habituelle dans les pays d’Afrique de l’Ouest entre les espaces urbains et la « brousse » rencontre fréquemment celle qui a été mise en place, notamment au sein de l’UNESCO, entre patrimoine culturel et patrimoine naturel. De telle sorte que l’étude de la place de la nature dans les capitales ouest africaines a souvent été négligée, alors même que la présence de parcs urbains constitue un phénomène particulièrement intéressant à interroger. A Ouagadougou et à Bamako, on assiste ces dernières années à leur renouveau, et plus précisément à un processus de recyclage de forêts classées à l’époque coloniale. Or, ces projets d’aménagement de parcs urbains sont clairement conçus comme des projets de patrimonialisation, de sauvegarde de la biodiversité, mais aussi de construction de lieux de mémoire. Le Parc Urbain Bangr Weoogo (PUBW), à Ouagadougou, comporte notamment un petit musée d’histoire naturelle et une ménagerie, tandis que le parc national du Mali à Bamako, dont l’inauguration est prévue pour le cinquantième anniversaire de l’Indépendance du pays, intègre pour sa part le célèbre Musée national du Mali. Par ailleurs, ces projets d’aménagement affichent des enjeux politiques importants mais doivent également composer avec certains usages rituels des territoires concernés. En m’appuyant sur des données historiques et ethnographiques, je montrerai ainsi comment la mise en scène de la nature et les mémoires citadines confèrent aux deux parcs urbains étudiés un statut hybride, obligeant à repenser la distinction entre patrimoine naturel et patrimoine culturel et à articuler les politiques de la nature et les mémoires de la ville en Afrique de l’Ouest.

 

Quentin Mercurol, quentin.mercurol[a]gmail.com, doctorant en géographie, Laboratoire Gecko (EA 375), Paris 10 / IFRA-Nairobi.

Kisumu et le Lac Victoria : une patrimonialisation anti-urbaine ?

L’urbanité de Kisumu, pourtant troisième centre urbain du Kenya, pose problème. Lorsqu’elle n’est pas décrite en termes de manque et d’inachèvement, l’identité urbaine du territoire municipal reste soumise à une interrogation permanente du fait de sa faible appropriation de la part de ses habitants. Sans nier des processus d’identification à la ville forts chez certains groupes (notamment chez les jeunes), l’urbanisation coloniale excluante, la formation de l’identité luo en contrepoint de la ville, les bases paradoxalement rurales du pouvoir municipal ont contribué à dessiner les contours d’un sentiment urbain en demi-teinte. La difficulté d’identifier un patrimoine légitime au sein du paysage urbain procède sans doute de ce sentiment.

Des processus récents de construction et de sélection du patrimoine à Kisumu  épousent et réactivent aujourd’hui cette représentation anti-urbaine dominante. Les tentatives d’intégration de l’Ouest kenyan aux circuits touristiques se traduisent localement par la valorisation d’un patrimoine qui se définit contre l’urbain. La survalorisation de la ruralité au Kisumu Museum, avec la reconstitution primordialiste d’un village luo perpétue un préjugé anti-urbain. La promotion du Lac Victoria en tant que marqueur de l’identité de Kisumu, autant le fait d’une  myriade d’ONG et de CBO que du Kenya Wildlife Service (KWS) se fait sur le registre de la conservation de la faune et de la flore, pointant les risques d’eutrophisation du lac et de  la disparition de certaines espèces endémiques des marécages dont serait responsable la croissance urbaine.

Cette patrimonialisation anti-urbaine, liée à l’industrie de la conservation et à celle du tourisme, semble entrer en conflit avec la réorientation récente des politiques urbaines dans le sens de la construction d’une identité métropolitaine, axée sur la promotion des fonctions logistiques et commerciales de Kisumu. Les contradictions inhérentes à l’intégration du territoire municipal de Kisumu à l’espace mondial contribuent-elles à l’actualisation d’une forme de schizophrénie urbaine ?

 

Bertrand Royer, bertrandroyer[a]yahoo.fr, doctorant en anthropologie, Centre de Recherches et d’Etudes en Anthropologie (CREA), Lyon 2.

Patrimoine vivant, tourisme et mise en intrigue du pays lobi burkinabé.

L'activité touristique en pays lobi burkinabé reste embryonnaire mais s’intensifie depuis le classement des « ruines de Loropéni » au Patrimoine Mondial de l’Unesco en 2009. La reconnaissance et la mise en valeur du Lobi sur la scène internationale, mêlent conservation muséographique et sauvegarde d’objets et pratiques vernaculaires, à une autre forme de conservation relative à un bien architectural « de valeur universelle exceptionnelle ».

Dans mon travail, les stratégies identitaires et les nouveaux usages du patrimoine prennent sens à travers l'étude du phénomène touristique. Pour trouver un consensus et établir les règles d’un comportement collectif face à une demande marquée par un désir d’ailleurs et une quête d’authenticité, des acteurs interagissent à différentes échelles. Ils composent avec un « patrimoine »   qui pour les populations est « vivant », c’est-à-dire agissant et efficace dans la réalité quotidienne et dont la vitalité transparaît dans l’expérience religieuse et artistique.

En explorant ces domaines où l’art et les récits touristiques côtoient le sacré, les traditions et la modernité, on assiste à une mise en intrigue du pays lobi. A travers l’invention d’une mémoire à partager, la société lobi expérimente en effet un projet touristique où se mêlent les aspects matériels et immatériels du patrimoine. Les initiatives touristico-patrimoniales entretiennent l’idée qu’il existe des secrets inaccessibles aux non-initiés, elles façonnent le mystère des lieux, des objets, des personnes, tout en s’inscrivant dans une logique d’ouverture aux flux touristiques. Ces démarches révèlent le caractère dynamique du patrimoine en fonction d’une situation donnée. Support d’une médiation de la société lobi avec elle-même et avec le monde extérieur, la patrimonialisation aide à penser une éthique de la rencontre touristique au sein des sociétés locales africaines.

 

Olivier Marcel, oliv.marcel[a]gmail.com, doctorant en géographie, ADES (UMR 5185), Bordeaux 3 / IFRA-Nairobi.

Les diplomaties européennes, productrices de patrimoine africain. Exemple des centres culturels étrangers à Nairobi, Kenya.

Les Centres Culturels Etrangers (CCE) à Nairobi sont des acteurs incontournables de l’activité culturelle visible au Kenya. Jusqu’à récemment, aucune institution locale ne pouvait rivaliser avec leurs programmations et leurs moyens de diffusion. Cette hégémonie trouve ses racines dans les investissements anciens des diplomaties européennes mais aussi dans le laissez faire des pouvoirs publics qui se déchargent sur les institutions étrangères. Aujourd’hui, si le tableau est un peu plus nuancé avec l’émergence de quelques centres culturels kenyans, le rôle des CCE reste proéminent : ils polarisent les grands évènements et sont des haut-lieux pour une jeune élite culturelle dont les contours et les motivations restent à définir.

A la croisée des logiques spatiales, sociales et temporelles qui les traversent, les activités des CCE sont patrimonialisantes. En effet, les représentations qu’ils produisent traitent régulièrement de l’identité des espaces, valorisent et rendent visibles certains aspects culturels  de la métropole kenyane. C’est le cas par exemple d’“Afropolis  - City, Media, Art”, une exposition du Goethe Institut, ou encore de “Spotlight on kenyan music”, le tremplin musical de l’Alliance française. Dans ces évènements, le patrimoine se situe à la fois dans le discours des artistes, la mise en scène ou la sélection orchestrée par les CCE et le dialogue entre eux et avec le public.

Depuis les années 1950, les actions des CCE ont servi différentes idéologies, de l’impérialisme culturel et la propagande nationale à la coopération et le développement culturel. Ils ont ainsi développé des objectifs et des identités propres dont le patrimoine produit est tributaire tout en étant le prétexte.  Nous tenterons de définir les dynamiques contemporaines des CCE à Nairobi. Entre les logiques de marketing (faire des ambassadeurs) et les logiques politiques (la culture comme faire-valoir diplomatique) quel est le niveau de création et quels rapports de pouvoir sont en jeu ?

 

Pauline Guinard, pauline.guinard[a]gmail.com, doctorante en géographie, Laboratoire Gecko (EA 375), Paris 10.

L’art public à Johannesburg : une pluralité d’acteurs pour des patrimonialisations de l’art public ?

Depuis la fin des années 1990, l’art public, compris au sens large comme art installé dans les espaces publics, occupe une place de plus en plus importante à Johannesburg. Dans un contexte post-apartheid, l’art public est en effet pensé par les différents acteurs de la ville, qu’ils soient institutionnels (Etat, municipalité, etc.) ou non-institutionnels (entreprises privées, artistes indépendants, etc.), comme un moyen de (re)construire la ville. Or selon les différents acteurs, les objectifs assignés à l’art public divergent. Souvent conçu comme un vecteur de développement urbain, l’art public est aussi présenté par certains d’entre eux comme un outil de (re)fondation du lien social au-delà des divisions héritées de l’apartheid.

A partir de l’étude de plusieurs projets d’art public réalisés à Johannesburg, il s’agira de s’interroger à la fois sur la capacité de l’art public à se constituer en patrimoine urbain, et sur les modalités de cette ou ces « patrimonialisations ». Toutes les formes d’art public (institutionnelles/non-institutionnelles, pérennes/temporaires, participatives/non-participatives, etc.) peuvent-elles être appropriées par les usagers de la ville et être à l’origine de constructions identitaires qui les intégreraient à terme au patrimoine urbain ? Une telle patrimonialisation de l’art est-elle compatible avec les objectifs de la ville de Johannesburg, produisant un art public qui vise à en faire une « ville globale africaine » selon le slogan municipal ? Si oui, cet art est-il patrimonial au même titre que l’art public, souvent éphémère, créé par des artistes en collaboration avec les populations locales ? 

L’hypothèse avancée consistera à montrer que selon les projets et les acteurs qui en sont à l’initiative, l’art public peut être source de mises en patrimoines multiples qui sont autant de façon de réinterroger la notion même de patrimoine – « patrimoine institutionnel » ? « patrimoine en devenir » ? « patrimoine éphémère » ?

 

Frederick Kang’ethe Iraki, firaki[a]usiu.ac.ke, linguiste au United States International University, Nairobi.

Patrimoine linguistique au Kenya : genèse et évolution du Sheng.

La langue est un vecteur important de culture et donne expression au patrimoine d'un pays. Ca peut être à la fois la forme et le contenu même du patrimoine. D'où la nécessité de valoriser la langue comme patrimoine et expression de ce dernier. Le Kenya jouit d'une palette d'une quarantaine de langues africaines sans parler de l'anglais, la langue du pouvoir, et le swahili, la langue véhiculaire. Le sheng fait irruption au début des années 1960 comme langue hybride, combinant presque tous les idiomes en contact (swahili, anglais, langues vernaculaires, etc.). Etant donné que c'est la langue privilégiée des jeunes urbains et compte tenu de l'exode rural, il est important de considérer ce sous-langage et les dynamiques qui lui sont liées.

                Le sheng, langage non institutionnalisé et non reconnu par l'Etat, ne manque pas de détracteurs : les enseignants, les puristes et les vielles générations. On reproche à la langue d’être « bâtarde » et d’être à l’origine de l'échec scolaire. Malgré tout, le sheng gagne du terrain notamment par le biais des publicités des grandes sociétés étrangères et locales. De même, les hommes politiques usent du sheng pour gagner les votes des jeunes. En somme, toute organisation qui s’intéresse aux jeunes, même les églises,  s'efforce d'employer le sheng.

                L’émergence – et la patrimonialisation ? – du sheng est source de tensions au Kenya. L'anglais trône vu les avantages qu'elle représente (langue du Blanc, du prestige et du pouvoir, langue internationale, etc.). Les langues vernaculaires connaissent un statut inférieur bien qu’elles soient dépositaires de la culture. Le swahili résiste par les groupes non Bantous et son institutionnalisation ; elle est imposée dans le système scolaire malgré que la jeunesse la trouve difficile voire même plus complique que l'anglais. Cette communication s’intéresse aux forces qui instituent cette nouvelle langue et aux forces conservatrices qui la rejette.

 

 

Pauline Bosredon, pbosredon[a]yahoo.fr, docteure en géographie, Université de Nantes / Chercheuse associée au laboratoire ESO-Rennes (UMR 6590).

Recompositions spatiales et marginalisation sociale au centre : le cas de Harar, une ville du patrimoine mondial.

Au Nord comme au Sud, la patrimonialisation des centres anciens, c’est-à-dire leur classement dans un cadre réglementaire, contribue à la différenciation des espaces urbains et à leur requalification. La vieille ville classée est un espace choisi pour ses qualités intrinsèques (la préservation d’un ensemble matériel, des traces de l’histoire d’une ville etc.) et pour son potentiel en matière de développement (tourisme, image de la ville). Un espace élu en quelque sorte.

A Harar, ville secondaire éthiopienne dont le centre ancien a été classé en 2006 par l’Unesco, le nouvel objet patrimonial, investi par de nombreux acteurs, répond à différents enjeux. Il est un outil de marketing territorial et de développement économique et social. Il est aussi le support de la mise en œuvre de stratégies voire de crispations identitaires autour de la survalorisation d’un groupe et de son histoire censés s’incarner dans le patrimoine matériel et immatériel de la vieille ville de Harar. C’est à la lumière de ces stratégies que peuvent se lire à Harar des phénomènes de marginalisation sociale de certains groupes au cœur même de la ville patrimoniale. Car la mise en patrimoine des centres anciens renvoie à une série de représentations positives de cet espace, mais ces représentations sont celles d’un petit groupe d’acteurs, les faiseurs du patrimoine et ceux qui sont en capacité d’en tirer bénéfice et de l’instrumentaliser à leur profit. Si les pratiques et les discours des habitants, ou de certains groupes parmi ces habitants, ne relèvent pas de la  « représentation officielle et majoritaire, intégrée par les acteurs urbains dominants » (Sierra et Tadié, 2008), il faut s’interroger sur ce qui constitue la norme et ses marges et pour cela déplacer son regard du point de vue des habitants que leurs modes de vie, leurs pratiques, leurs activités économiques excluent dans les représentations dominantes de ce qui doit constituer la ville historique, de ce qu’il est permis d’y faire.

 

Marie Bridonneau, bridonneaumarie[a]yahoo.fr, doctorante en géographie, Laboratoire Gecko (EA 375), Paris 10.

Recompositions paysagères autour des églises de Lalibela : l’argument patrimonial au service des politiques publiques.

Depuis quelques mois, les destructions de maisons vont bon train autour des onze églises excavées de Lalibela, inscrites sur la Liste du Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1978. Bientôt, tous les vieux quartiers de la ville entourant le site classé devraient connaître les mêmes transformations, organisées par les autorités éthiopiennes : les habitants sont appelés à quitter ces espaces après avoir abandonné ou détruit leur maison selon la valeur patrimoniale qu’on reconnaît à celle-ci, ou pas. Les opérations de restauration du bâti reconnu comme « traditionnel » commenceront alors, au milieu des tas de pierres et de bois abandonnés. De ce que deviendront les abords des églises, il n’existe pas de plan, de projet précis mais des discours et des paysages imaginés. Les guides, les habitants déplacés comme les responsables politiques s’accordent : le site des églises et sa zone tampon, délimités par des grillages et surveillés par des gardiens, constitueront un espace verdoyant et propre. Au lieu des quartiers densément peuplés, des maisons tordues et noircies par la fumée des foyers, quelques magasins de souvenirs dans les tukuls restaurés et… du vert pour rehausser un patrimoine universellement reconnu. Le souci exprimé des pouvoirs publics est ainsi de rendre cet espace plus attractif : pour attirer plus de touristes ? Pour attirer un autre regard ?

Nous proposons ici d’analyser ces recompositions paysagères comme l’expression de la force publique. Les onze églises constitueraient le point d’ancrage de politiques investissant le champ du passé et de la culture pour paradoxalement construire un Etat moderne, débarrassé des stigmates de la misère. Le paysage produit deviendrait une des images de l’Ethiopie, une des interfaces choisies du pays avec le monde extérieur. Ce projet paysager exclut les habitants, symboles de pauvreté tandis que le « vert » illustrerait l’opulence.

 

Naomi Roux, naomi.roux[a]wits.ac.za, chercheuse au Center for Urbanisme and Built Environment Studies (CUBES), Université de Witwatersrand.

Le projet Yeoville Stories : la mémoire comme histoire partagée à Johannesburg.

Le projet Yeoville Stories vise à recueillir, préserver et disséminer les histoires et récits associés au quartier de Yeoville, une banlieue de Johannesburg largement liée aux diasporas africaines. Ce travail comprend le recueil d’histoires de vie retraçant l’arrivée dans le quartier, histoires qui sont la plupart du temps des histoires de migration, de déplacement et de construction d’une nouvelle vie dans un lieu étranger. Le travail comprend aussi le recueil d’histoires et de mémoires associées à des espaces particuliers de Yeoville, mettant ainsi en avant la construction par les migrants d’un sens du lieu et leur expérience ordinaire des lieux de mémoire dans la ville.

Le recueil et la valorisation de ces histoires personnelles et collectives sont importants à plusieurs titres: Yeoville est aujourd’hui avant tout lu et perçu comme un site de déclin urbain, dans la mesure où sa population est passée d’une majorité blanche et bohème de classe moyenne à une population largement pauvre et migrante. Achille Mbembe et Sarah Nuttall (2004) ont pu ainsi avancer que Johannesburg est systématiquement lue comme un “méta-récit de la crise”, aussi s’attacher à analyser le sens de ces espaces et quartiers pour leurs résidents participe de la recherche d’une lecture plus nuancée et plus ouverte de la ville. Notre intention au niveau théorique est de démontrer la complexité historique et sociale de cet espace et son importance dans les récits de vie des résidents, en utilisant des sources d’information alternatives pour contrer le discours du déclin souvent instrumentalisé pour caractériser ce type de quartier. En ce sens, le projet relève aussi d’une réflexion plus vaste sur l’identité.

 

Anaïs  Leblon, anaisleblon[a]gmail.com, doctorante en ethnologie, Centre d’Études des Mondes africains (CEMAf-Aix) - (UMR 8171), Université d’Aix en Provence.

Patrimoine, décentralisation et enjeux pastoraux. Le cas du yaaral et du degal au Mali.

A partir de l’étude ethnographique d’un phénomène singulier de patrimonialisation au Mali, je propose d’interroger la construction patrimoniale à la lumière du processus de décentralisation politique et des enjeux pastoraux locaux. L’inscription de « l’espace culturel du yaaral et du degal » à la liste des « chefs-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité » par l’UNESCO sur proposition du gouvernement malien en 2005 se réfère aux festivités émaillant la transhumance des éleveurs peuls du Delta intérieur du fleuve Niger. Il s’agira d’analyser les relations conflictuelles et dialectiques entre des définitions institutionnelles du patrimoine et des usages locaux de l’espace de la transhumance.

Comment les dynamiques territoriales – de la décentralisation politique, de la précarisation de l’activité pastorale et de conflits entre les activités agricoles, halieutiques et pastorales pour l’accès aux ressources naturelles - sont-elles traitées par les organismes à l’origine du classement, Direction Nationale du Patrimoine Culturel et UNESCO d’un côté, et par les acteurs locaux du patrimoine, les organisateurs officiels des festivités et les populations pastorales de l’autre? Comment le passé et l’identité des sociétés deltaïques en général et pastorales en particulier sont-ils réinterprétés par les différents intervenants dans l’arène socio-politique du patrimoine ?

Dans le cadre d’une politique publique portée par le ministère de la culture, le patrimoine devient le gage d’une valorisation de la nation à travers la richesse de sa diversité culturelle et un outil au service de la décentralisation politique. Pourtant, pour la plupart des éleveurs, la mise en scène de l’ethnicité pastorale peule lors des festivités est un moyen de légitimer un ancrage territorial et historique sur l’espace dans le cadre d’un foncier polémique. Le contexte spécifique du Mali contemporain place donc la question patrimoniale au cœur des rapports entre identités, territoires et redéfinition des pouvoirs locaux.

 

Dominique Connan, dominique.connan[a]gmail.com, doctorant en sciences politiques, CRPS, Université Paris 1 / Institut Universitaire Européen de Florence.

Amboseli, ou la faune comme ressource politique. Réflexions autour des usages électoraux du patrimoine naturel kenyan.

En 2005, le Président kenyan décidait du legs d'un Parc national à une collectivité maasai. Il espérait que ce don, décidé en pleine campagne référendaire, lui vaudrait un soutien politique lors du scrutin à venir. L'échange échoua, car le Président n'obtint pas l'appui escompté. Rétrospectivement, l'échec de cet investissement permet de soulever plusieurs problèmes : le premier, évident, est celui des interférences entre jeu politique et pratiques de conservation de la faune. A ce titre, le cas d’Amboseli montre que les cadres légaux de la conservation ne sont qu’une façade très friable, dès lors qu’un enjeu électoral se profile et les contredit. L’évènement a aussi mis en lumière la division du secteur de la conservation –corps paraétatiques, ONG locales et internationales-, et son manque de légitimité politique sur la scène kenyane. Cette communication est donc l’occasion d’esquisser, à travers un cas concret, une typologie des interférences politiques qui contraignent les pratiques de conservation et de patrimonialisation. Un second axe de réflexion s’articule autour de la pluralité des représentations que cristallise Amboseli, et qui alimentent le conflit portant sur la gestion et la propriété du parc : sanctuaire de la faune pour les uns, ressource économique et politique pour les entrepreneurs politiques qui s’en disputent l’usage, territoire irrédent et pourtant volé par l’Etat pour les Maasai. A travers l’affaire d’Amboseli, c’est aussi le sens donné à un patrimoine localisé qui est en jeu. En abordant ces deux volets complémentaires, il s’agit plus généralement de montrer l’importance des dimensions cognitives de l’échange politique, et, nous gardant de toute approche systématique, de restituer l’historicité comme la contingence des pratiques clientélistes. 

 

Contact : Olivier Marcel, oliv.marcel[a]gmail.com, +254(0)712531803

IFRA-Nairobi : Laikipia Road, Kileleshwa P.O.Box 58480, 00200 City Square; Nairobi, Kenya

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Lieux

  • IFRA/BIEA Office - Laikipia Road, Kileleshwa ; P.O.Box 58480, 00200 City Square
    Nairobi, Kenya

Dates

  • mardi 22 juin 2010

Mots-clés

  • patrimonialisation, patrimoine, mémoire, politique, recherche, développement, afrique

Contacts

  • Olivier Marcel
    courriel : oliv [dot] marcel [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Olivier Marcel
    courriel : oliv [dot] marcel [at] gmail [dot] com

Pour citer cette annonce

« Patrimonialisations africaines », Journée d'étude, Calenda, Publié le mercredi 09 juin 2010, http://calenda.org/200908