AccueilÉtats, cultures et différenciation ethnique dans le Proche-Orient médiéval

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Publié le jeudi 24 juin 2010 par Marie Pellen

Résumé

Loin d’être l’élément déclencheur de l’apparition de l’ethnicité au Moyen-Orient à l’époque moderne, les nationalismes des XIXe et XXe siècles ne sont qu’une reconfiguration des modes de différenciation en vigueur dès le Moyen Âge. Le Proche-Orient est un lieu d’ancrage et de passage de populations ethniquement différenciées (Arabes, Turques, Kurdes, Arméniens, Tcherkesses, Turcomans etc.). Les catégories ethniques - les ethnonymes - ont largement cours dans les littératures arabe, syriaque, arménienne, turque et par conséquent dans les sociétés du Proche-Orient médiéval.

Annonce

Cette journée d’étude se propose d’étudier l’ethnicité pré-moderne en s’intéressant à tous les aspects de sa production. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de démontrer la pertinence des approches sur la constitution des frontières de l’ethnicité entre les groupes 1. En arrière-plan de ces approches, il y a la conception selon laquelle les identités ethniques sont liées en premier lieu à la situation sociale (rôle de l’État, rapport social inégal, subjectivité des acteurs dans l’interaction sociale) qui leur donne naissance et non aux marqueurs culturels que les individus utilisent pour tracer les frontières entre leur groupe ethnique et les autres. Cependant, les chercheurs pourront aussi se pencher sur la constitution de cette « formule socio-culturelle toujours originale » 2, cette articulation spécifiques des traits culturels « la face interne des frontières de l’ethnicité » 3.

Cette journée d’étude sera notamment l’occasion de montrer l’effet de l’établissement des régimes politiques successifs (califat, sultanats seldjoukide, ayyoubide, mamlouk, Empire ottoman). Ces pouvoirs d'origines étrangères étaient parfois définis comme des pouvoirs arabes (‘arab) ou turcs (turk), voire kurde (kurd). De par la définition normative des catégories sociales (sociodicée) inhérente à toute culture impériale (littératures, productions artistiques…) et de par les politiques de gestion des populations mises en oeuvre (recrutement militaire, politique de sédentarisation, d’expulsion des tribus…), ces États étaient susceptibles d’influencer de manières diverses les processus d’ethnicisation (unanimisme culturel et politique, constitution de « races » martiales, marginalisation…) dans le Proche-Orient.

Les interventions prendront la forme d’études de cas - par exemple, les Mongols au sein des armées mamloukes ou les politiques « ethniques » du califat omeyyade - ou s’intéresseront à des thématiques plus générales ayant trait à la différenciation à travers le prisme de terminologies en vigueur (ethnonymes, vocabulaire des entités collectives : ṭa’ifa, ‘ašīra etc.) ou par l’étude de la réflexion de certains auteurs (Ibn Ḫaldūn et al-Maqrīzī par exemple) sur les sociétés qui leur étaient contemporaines. La contribution d’historiens des textes, d’horizons différents, permettra de constater à la fois la coexistence sychronique de conceptions et de processus concurrents, et les mouvements et les évolutions de cette ethnicité sur la longue durée de la période médiévale.

  • Mohamed Bakhouch (Ifpo)

Les «Nabatéens» dans la poésie arabe ancienne (de l'Antéislam à l'époque umayyade).

L'attention du lecteur de la poésie arabe ancienne est, de temps en temps, attirée par des désignatifs comme nabaṭī, nabaṭ, anbāṭ, nabīṭ, etc., propres à enflammer son imagination, car liés à l'une des civilisations les plus prestigieuses d'Orient. Quels individus et quel(s) groupe(s) humain(s) désignent réellement ces noms ? Comment sont-ils représentés par les poètes ? Telles sont les principales questions auxquelles nous tenterons de répondre dans notre exposé, en étudiant un corpus qui englobe la production poétique arabe de l'Antéislam à l'époque umayyade.

  • Mathieu Eychenne (Ifpo)

Parler turc dans le sultanat mamlouk.

Le sultanat mamlouk, dont les élites militaires étaient turcophones, attirait, tant en raison de son rayonnement culturel que de son essor économique, de nombreux migrants fuyant les avancées mongoles ou les désordres politiques des contrées alentours ou s’intallant de leur plein gré en Égypte et au Bilâd al-Shâm. Ces migrants parlant turc - et parfois persan - constituaient une catégorie socio-linguistique plus ou moins distincte des élites autochtones arabophones. À partir des sources historiques en langue arabe, je me propose donc d'étudier les affinités culturelles, linguistiques et religieuses, que les émirs mamlouks, de langue et de culture turques, développèrent avec des individus originaires de l’espace turco-anatolien.

  • Julien Gilet (Ifpo)

Les origines légendaires des peuples d'après Al-Dimašqī (m. 1327) : une histoire des représentations.

Dans son ouvrage de géographie intitulé Nuḫbat al-Dahr fī ʿaǧā'ib al-barr wa-l-baḥr, Šams al-Dīn al-Dimašqī (mort en 1327) consacre le dernier chapitre aux descendants de Sem, Cham et Japhet, trois des fils du prophète Noé. Si cette « théorie » n'est pas neuve, ce texte du début du XIVe siècle nous éclaire sur l'ethnogenèse supposée des différents peuples connus, sur l'image de l'étranger et ses caractéristiques imaginées par une partie de la population arabophone et musulmane.

  • Boris James (Univ. Paris X-Nanterre, Ifpo)

« Al-mamlaka al-ḥaṣīna al-akrādiyya al-ǧabaliyya wa futūḥātihā » ou comment l’État mamlouk fit de la différence ethnique une arme de combat.

Les Kurdes sont connus comme un groupe ethnique différencié depuis les prémices de l’historiographie arabe. Leur légendaire impétuosité était parfois canalisée dans les armées de certaines dynasties dont la plus célèbre, les Ayyoubides (1169-1250), fut qualifiées rétrospectivement de « dynastie kurde ». À sa suite, l’arrivée au pouvoir des Mamlouks marqua la relégation des Kurdes au sein de l’appareil militaire du sultanat au profit des esclaves turcs. Cependant à la faveur de la guerre qui se déroulait aux confins de l’Empire entre Mamlouks et Ilkhanides, les Kurdes du territoire tribal se trouvèrent un nouveau rôle : celui de défenseur de l’Islam, c’est-à-dire du sultanat du Caire. Nous émettrons dans cette communication, l’hypothèse selon laquelle la différence kurde déjà soutenue par une organisation socio-politique propre, se perpétua grâce à la position intermédiaire du territoire tribal des Kurdes dans le conflit mamlouko-ilkhanide et fut entretenue par l’État mamlouk désireux d’affaiblir son rival.

  • Julien Loiseau (Université Paul-Valéry Montpellier-3)

Le bonnet rouge des Circassiens. État, esclavage et fabrique de l’ethnie dans le sultanat mamlouk.

L’esclavage militaire, structure portante de l’État mamlouk pendant près de trois siècles, supposait le recrutement hors des frontières de l’Islam d’hommes étrangers par la langue et l’ethnie à la population qu’ils étaient appelés à gouverner. La montée en puissance du ǧins circassien à la fin du xive siècle, au détriment d’autres groupes ethniques, n’est pas seulement l’indice d’une modification des filières d’approvisionnement, mais pourrait bien marquer une étape cruciale dans la fabrique politique de l’ethnie. Ou comment un système de pouvoir particulièrement sophistiqué parvient-il à (re)produire un groupe « naturel » à distance de sa terre d’origine supposée.

  • Gabriel Martinez-Gros (Université Paris X Nanterre)

Peuples fondateurs d'États, États fondateurs de peuples.

Il est fréquent que l'historiographie contemporaine mette en doute l'existence même de "peuples" dans l'Islam médiéval quand il s'agit de formations ou d'entités "tribales" (les Turcs, les Kurdes sont-ils vraiment des peuples? ) tandis que les populations sédentaires sont créditées d'évidence de cette qualité de peuples (qui nierait qu'il existe des Égyptiens, des Syriens, des Andalous?). Ma communication s'efforcera de montrer, à partir du raisonnement d'Ibn Khaldûn, que ces vues sont totalement anachroniques, et que l'existence d'un peuple est largement sanctionnée par la création ou le fonctionnement d'un État, tout comme à l'inverse, toute création d'État suppose une ethnogenèse.

  • Alaa Talbi (Univ. de Tunis, EPHE)

Être mongol dans le sultanat mamlouk.

Nous essayerons d'analyser les phénomènes d'intégration et de rejet des Mongols au sein de la société égypto-syrienne en traitant les questions suivantes : Quelle signification donner au mot "mongol" aux XIIIe -XIVe siècles et sur quelle définition faut-il s'appuyer (ethnologique, ethnographique ou bien fondée sur l'acception politique du mot limitée dans l'espace et dans le temps)?

  • Vanessa Van Renterghem (INALCO)

La généalogisation de la tribu arabe.

  • Stefan Winter (UQAM)

Tribalisation et ethnicisation en Syrie du Nord à l'époque ottomane.

  • Abbès Zouache (Ifao, Le Caire)

La question ethnique dans les armées du Bilād al-Šām (fin Ve/XIe – VIe/XIIe siècles).
Trop souvent, les armées franques et musulmanes du Bilād al-Šām sont appréhendées de façon distincte. Or la question de leur structuration se pose de la même manière, de même que celle de leur inscription dans le contexte local – le recrutement n’était pas seulement local. Composites, ces armées paraissent avoir gagné en cohésion, au fil du temps. Est-il possible d’expliquer cette évolution ? Doit-on y voir la trace d’une « spécialisation ethnique » toujours plus marquée, ou au contraire d’un affadissement des particularismes ?

Programme

9h30-9h40 : Boris James (introduction)

9h40-11h :

Modérateur : Mathieu Eychenne

  • Abbès Zouache : La question ethnique dans les armées du Bilād al-Šām (fin Ve/XIe – VIe/XIIe siècles)
  • Julien Gilet : Les origines légendaires des peuples d'après Al-Dimašqī (m. 1327) : une histoire des représentations

11h-11h20 : pause

11h20-13h20 :

Modérateur : Julien Loiseau

  • Mohamed Bakhouch : Les «Nabatéens» dans la poésie arabe ancienne (de l'Antéislam à l'époque umayyade)
  • Vanessa Van Renterghem : La généalogisation de la tribu arabe.
  • Stefan Winter : Tribalisation et ethnicisation en Syrie du Nord à l'époque ottomane.

13h20-14h20 : déjeuner

14h20-15h40 :

Modérateur : Abbès Zouache

  • Mathieu Eychenne : Parler turc dans le sultanat mamlouk
  • Alaa Talbi : Être mongol dans le sultanat mamlouk

15h40-16h : pause

16h-17h20 :

Modératrice : Vanessa Van Renterghem

  • Julien Loiseau : Le bonnet rouge des Circassiens. État, esclavage et fabrique de l’ethnie dans le sultanat mamlouk
  • Boris James : « Al-mamlaka al-ḥaṣīna al-akrādiyya al-ǧabaliyya wa futūḥātihā » ou comment l’État mamlouk fit de la différence ethnique une arme de combat.

17h20-18h

  • Gabriel Martinez-Gros : Peuples fondateurs d'États, États fondateurs de peuples.

20h30 : dîner au Restaurant Naranj.


1 BARTH F. (ed.), Ethnic Groups and Boundaries. The Social Organization of Culture Difference, Oslo, 1969.

2 DE HEUSCH L., « L’ethnie : les vicissitudes d’un concept. » in Archives Européennes de Sociologie, Tome XLII, n°1, Paris, 2001.

3 JUTEAU D., L’ethnicité et ses frontières, Montréal, Les Presses de L’université de Montréal, 1999.

Lieux

  • Ifpo (Institut français du Proche-Orient)
    Damas, Syrie

Dates

  • jeudi 24 juin 2010

Mots-clés

  • Proche-Orient, ethnicité, poésie, sultanat

Contacts

  • Mathieu Eychenne
    courriel : mathieu [dot] eychenne [at] gmail [dot] com

Source de l'information

  • Jean-Christophe Peyssard
    courriel : peyssard [at] mmsh [dot] univ-aix [dot] fr

Pour citer cette annonce

« États, cultures et différenciation ethnique dans le Proche-Orient médiéval », Journée d'étude, Calenda, Publié le jeudi 24 juin 2010, http://calenda.org/201506